1 mai 2007 2 01 /05 /mai /2007 20:17

Maîtresse Salomé porta à sa bouche la fraise qu'elle venait de saisir dans le compotier.

Ses lèvres happèrent le fruit, l'engobèrent ; elle pinça la queue, mais ne la jeta pas. Elle la garda, la fit jouer entre ses doigts longs et graciles, comme une molette qui monte ou baisse le son de la radio.

Rex aboya ; le facteur venait de passer.

Maîtresse Salomé se donna du temps.

Elle n'aimait rien tant que le dépouillement du courrier, aux heures alanguies de ce qu'il restait de la matinée.

Elle avait adopté pour la journée une tenue aimée : chemisier blanc à manches gigot, jean et cuissardes noires.

Blanc, bleu et noir : ça allait avec ses cheveux caramel.

Elle sortit de la maison, s'engagea dans la petite allée jusqu'à la boîte. Elle jeta le relief de la fraise dans un massif d'hortensias. Rex lui fit fête. Elle le gratifia de quelques câjoleries, et quelques tapes... Il apprécia.

Elle ouvrit la boîte. Elle évalua la livraison : une bonne dizaine de lettres et plis divers, tous formats, dominance blanc et beige. Elle fit glisser les enveloppes, et, dans sa tête, inconsciemment, se hiérarchisa la priorité d'en ouvrir une plutôt qu'une autre.

Elle regarda le ciel, qui lui offrit l'une de ses plus belles nuances bleu, puis la plaque apposée sur le portail : C.I.E.L. (Cercle des Instants et des Espaces Ludiques), Maîtresse Salomé.

 

C'est en faisant du rangement que Pauline eût la révélation et se convertit vraiment au sadomasochisme.

Elle avait lu, petite, dans les volumes de la bibliothèque rose qu'elle venait de retrouver, les romans de la Comtesse de Ségur née Rostopchine, et les mémorables fessées s'imprimèrent dans sa chair et jetèrent un trouble sournois dans sa jolie tête.

Au lycée, les garçons semblaient se bousculer sur une ligne imaginaire qu'elle avait tracée devant elle, qui partait de ses pieds et qui devait faire plus de trois mètres cinquante les jours où elle portait du patchouli et des bottines.

En file indienne. Mais jamais en troupe.

Quand elle comprit que le trou béant de son sexe ne la remplirait jamais de la joyeuseté imbécile des hommes, trop peu habiles à combler ses attentes, plus enclins à bouder son plaisir pour atteindre le leur, elle épousa la condition de dompteuse, et entra dans le plus grand cirque du monde.

Elle songea à mourir.

Elle se mit à écrire. Assez bien. Des poèmes d'abord, par trop naîfs mais utiles à l'expression d'une envie.

Du plaisir sec à la jouissance cérébrale, elle choisit bien vite ; elle opta pour la pénétration jusqu'au cerveau, avec un labour à travers ses entrailles et une escale dans le coeur, la gorge.

A ce niveau, elle savait qu'elle devrait jouer finement et être à la hauteur de ses exigences.

Elle serait ivre de vie ; elle écrirait.

Son intelligence lui permit d'élaborer une ligne de conduite.

Pauline deviendrait parfois Maîtresse Salomé.

Elle acheta son premier fouet dans une grande surface, au rayon des toutous.

 

(A suivre)

Raoul Jefe

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