3 mai 2007 4 03 /05 /mai /2007 13:02
Le contrôle silencieux que Salomé exerçait sur ses objets et ses sujets nécessitait une parfaite maîtrise.
Mais elle se sentait vidée et épuisée des voyages dans l'imaginaire qu'elle proposait à ses hôtes.
Il fallait les ramener sur Terre quand on était allé très haut.

Longtemps elle s'était refusée à toute investigation du côté de l'anus. Longtemps le mot "cul" ne put ni entrer ni sortir de sa bouche ; c'était le sale, le sacré, l'intouchable. Semblable traitement fut appliqué aux matières fécales, qu'il faut bien se résoudre à appeler, par commodité sonore "merde".
Maîtresse Salomé intégra ces deux mots dans son vocabulaire, et dès qu'elle leur eût donné de la poésie, qu'elle s'accordât à reconnaître qu'ils étaient essence de vie, elle fut libérée de partout, libéra les autres et alla dans un sex-shop acheter un gode-ceinture.

Maîtresse Salomé aime s'harnacher du gode-ceinture. Lorsque ses trompes de Fallope se muent en ce substitut phallique, est-elle émue jusqu'aux ovaires ? Oui.
En classe de seconde littéraire, elle se souvient que ses oreilles ont été meurtries par ce distique proféré par une jouvencelle délurée : "J'ai quelque chose de pointu qui me rentre dans le cul."
Aujourd'hui, les muqueuses du séant, après l'avoir révulsée, l'intéressèrent assez pour chercher à les émouvoir parfois.
Droite dans ses bottes, elle adore percer les hommes par cette intimité-là ; elle s'enfonce et revient, tire sa révérence et rend son tablier, file à l'Anglaise et répète à l'Italienne.
Ses coups de reins ne sont légendaires que pour elle ; qu'elle perfore, qu'elle pistonne, qu'elle empale ou qu'elle sodomise, qu'elle encule, aucune trivialité mais une force qui va, cosmique, astrale, subjuguée.

Alors qu'elle se promenait à la campagne, Betty était tombée amoureuse d'un pigeonnier. Ses élucubrations au sujet du SM avaient trouvé un port, et surtout un phare. Ce qu'on appelle, dans le jargon, un "donjon". Ses rêves fous, ses extravagances avaient cristallisé la peur, la différence, alterné l'attrait et le rejet, substitué la défiance, chassé les scrupules, imposé sa loi.
Dès l'instant qu'on ne touche pas aux enfants...
Elle nourrissait une fascination sans frein pour Asmodée, démon de profession, qui avait le pouvoir de soulever le toit des maisons pour voir ce qui s'y passait. Lors de déplacements, de voyages, ou même tout simplement dans son cadre habituel, quand elle levait les yeux vers des fenêtres, un vertige plus ou moins angoissé la saisissait ; et alors, elle échafaudait des scénarios, faisait des inventaires et des états des lieux.
Salons, halls, vestibules, caves, greniers, combles, mansardes, buanderies, souillardes, salles, ateliers, laboratoires, entrepôts, couloirs, corridors, salles à manger, chambres à coucher, salles à baiser...
Elle se grisait de lieux communs pour une raison peu commune. Elle se refusait à admettre : "Là-haut, je verrai bien un donjon SM." Elle chassait l'idée intruse qui revenait. Elle voyait des salles de torture partout, des croix de Saint-André, des cachots, des instruments de bourreaux, une guillotine. Ce trouble qui l'anima lui fit un temps tourment, lui donna la fièvre. Elle consulta un psychiatre. Ce dernier lui dit : "Quand on peur de la grenouille, il faut aller voir la grenouille."

Ce pigeonnier arriva donc à point nommé dans sa vie. Il était à vendre. Il était pour ainsi dire vendu. Mon Dieu qu'il était joli, le pigeonnier de Maîtresse Salomé ! Il s'était invité il y a longtemps sur une terrasse de bromes et de fleurs sauvages, à un écart raisonnable d'un corps de ferme, isolé sans l'être, relié à une route carrossable par un chemin herbeux à l'époque où les volatiles domestiques servaient à tout et finissaient avec des petits pois.
C'était un pigeonnier dit "à toit de mulet". Il s'érigeait du sol, bâti parti, surgi de la terre comme une taupinière ; il s'ingéniait à n'être pas terne mais mystérieux, orbe partout fors la petite porte qui y donnait accès, où un homme de haute stature ne rentrait pas sans courber la tête. Il avait gardé sa ceinture de faïence près du faîte, ce qui lui donnait un cachet élégant et majestueux.
Betty avait de quoi être contente. Lorsqu'elle cesserait ses activités, elle en ferait un boudoir pour prendre le thé.

Betty lut un peu la Bible pour imiter Asmodée. Un soir, en songe, elle prit le toit du pigeonnier et l'ouvrit, comme le couvercle d'une boîte. D'un seul regard, elle put apprécier le contenu ; il n'y avit qu'un seul tenant, une enfilade, un puits de jour, ouaté, feutré, beurré de colombine. Ce petit jouet l'excita ; sa tour de guet et sa tour de garde, sa cabane la ramenait au merveilleux pays de l'enfance. En vue écorchée, elle rêvait de son nouvel agencement harmonieux ; elle pensa à "La vie, mode d'emploi" de Georges Pérec, et son illustration sur "Le livre de Poche".

Comme Alphonse Daudet acheta son moulin, elle acheta le pigeonnier.
Maîtresse signa le sous-seing privé chez Maître N., notaire, détenteur des minutes de son père, de son grand-père et de son arrière grand-père, et demanda à un cousin maçon de venir installer une douche et un ou deux murs en épis selon ses goûts.

(A suivre)

Raoul Jefe

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commentaires

AURORA 04/05/2007 05:11

Ah! Que de références littéraires et quelle prose agréable à l'esprit!
Et on souhaite rapidement le prochain épisode, maintenant que...pigeon vole!

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