4 mai 2007 5 04 /05 /mai /2007 14:38
Cet épisode est dédié à la mémoire, aux choix, au parcours et au destin de Vanessa Duriès (auteure du "Lien").
Cet épisode est aussi dédié à E. et H., mère et soeur de Vanessa, à qui j'exprime toute mon affection et toute ma gratitude, car elles m'aident à mieux comprendre le SM.
---

Betty ne tira pas de plans sur la comète ; au crayon tendre, elle ébaucha ceux de son futur palais. Elle se devait de rester réaliste si elle voulait durer. Le stock de phantasmes était impressionnant. Lorsqu'il serait en alerte, elle aviserait.
Elle avait fait un découpage pertinent de l'espace. Au rez-de-chaussée, elle installerait son bureau, sa bibliothèque et un coin convivial pour s'asseoir et parler. Au premier, elle conférerait une salle d'évolution qui serait à la fois un cirque, un théâtre, une arène, un plateau ; il y aurait des gradins et des loges, des coulisses et des rideaux de scène, de quoi se laver aussi, pisser et chier itou fissa recta basta ric rac l'affaire est dans le sac. Et toc !
La polyvalence qu'offriraient ces mètres carrés et ces mètres cubes, la superficie et le volume, la modulation et la combinaison qui se pourraient organiser là excitaient Betty. Dans la partie haute, juste sous le toit, elle voyait une alcôve, un lit douillet, intime, une tour d'ivoire. Gravir les dégrés et grimper là serait une récompense suprême, la dragée haute pour les invités de marque.
En bas, elle serait Betty ; en haut, elle serait Maîtresse Salomé, et dans la partie plus haute, de nouveau Betty.
Il suffirait de redescendre pour recommencer le cycle.

Betty aimait l'argent, la liberté. Betty avait peur du sida et des maladies sexuellement transmissibles.
Elle avait domestiqué le nerf et le microbe.
Elle avait appris à calmer les emballements de son coeur quand elle enfilait ses cuissardes.
Elle était devenue une grande dame du sado-maso le jour où elle le pratiqua avec le discernement qu'il se doit.
Elle avait inclus dans le cadre réservé à cet effet -si vous dépassez les doses prescrites, que va-t-il arriver ?- le crescendo décrescendo des accès au plaisir, donc à la mort.
C'était un flirt permanent avec l'abîme, une mise en danger qui la fédérait.
Le nerf et le microbe se faisaient la guerre sans relâche. Et combien de ses petits soumis-soldats lui disaient leur rage de vaincre, malgré le feu de la mitraille ? Leurs têtes disaient "non", leurs queues gonflées, leurs culs serrés, leurs yeux décillés "oui".
L'eau, le sang, les larmes, l'urine et le sperme charriaient des maladies encore sans nom. Tous les trous étaient calés par des sabres au clair ; des membres endoloris, des corps échangés, meurtris, souillés, persistaient à dire : "Vous passerez me prendre ?"
Le psychiatre, le prêtre et le magistrat qui sonnaient à la porte de Betty, dans leurs tenues indécentes, avec leurs grotesques goupillon, balance et caducée, étaient trop confrontés au choix, au doute et à l'erreur. Betty les aidait à passer quand même, à accepter cette usure.
Quand on lui faisait remarquer qu'elle était psychologue, elle disait qu'elle avait des recettes et des méthodes, et qu'elle les appliquait, un point, c'est tout. Elle n'était pas gourou. Elle n'ouvrirait pas une secte.

"Mais enfin, comment, toi, ma petite Betty, peux-tu faire des saletés pareilles ? Je t'assure, quand j'ai vu les photos, j'ai eu envie de vomir. Qu'est-ce qui t'a pris ? De qui tu tiens ? J'aimerais comprendre."
La maîtresse se faisait vertement rabrouer par sa mère. La scène était cocasse.
Betty se réveilla, un goût amer dans la bouche, de grises pensées dans la tête. Ah, non ! Ca n'allait pas recommencer? Ces fronts qui se plissent, ces index qui se brandissent, deux mille ans où la petite histoire rejoint la grande, retombe sur les frêles épaules d'une femme, repasse à chaque repas les plats de lentilles et ressert le vin des noces avarié.
Betty se sait sujette aux changements d'humeur. L'alternance ne la surprend plus comme autrefois où elle se posait la question de savoir si elle n'était pas deux, ou trois ? Au détour d'un quart d'heure, ce qui la brûlait tout-à-l'heure n'était que cendres salissantes. Des flammes allaient de nouveau surgir, et sa force serait d'allumer des contre-feux.

Mais les flammes de l'enfer n'éclairent-elles pas le paradis ? Le vice la vertu ? "Et toi, maman, qu'est-ce qui t'a pris de me faire lire "Le rosier de Madame Husson" de Maupassant ?" Il lui arrivait de rougir encore quelquefois.

Ce que maîtresse enlevait d'abord à ses esclaves, c'était la montre. C'était à un voyage intemporel qu'elle invitait où nul bagage ne devait scier les phalanges et les poignets. Elle délestait du poids des apparences et des habitudes les impétrants acceptés dans son univers. L'homme qu'elle aura devant elle, elle le voudra prêt et nu sur l'embarcadère. Il est là pour ça. Pour qu'il accède au belvédère. Elle lui fera la courte-échelle. Il a laissé ses accessoires et ses marqueurs sociaux au vestiaire.

Elle se cala dans son fauteuil et se mit en condition. Dans un quart d'heure, elle jouera les viragos. Elle alluma une cigarette, dénoua ses cheveux, prit conscience de ce qu'elle avait aux pieds, ouvrit son agenda ; elle allait commencer ses "trois-huit". Le C.I.E.L était maintenant au pigeonnier.

Rex aboya. Au bout du chemin herbeux, un fourgon de livraison stationnait. Le livreur avait cru bon de laisser le goudron plus rassurant de la départementale aux essieux. Un gamin dégingandé et boutonneux s'approcha, machouillant un chewinn-gum à s'en déformer les mâchoires.
" - Un colis pour vous, Madame..."
Elle signa un papier ; il lui tendit un carton.
Betty le posa sur la table. Elle fit sauter les deux agrafes qui assujetissaient son impatience et deux rabats ondulés. Elle plongea sa main dans une mer d'écumes, de copeaux blancs, légers mais crissants, presque insaisissables. Petite, c'était dans la lessive qu'elle allait pêcher des porte-savonnettes cadeaux Bonux.
Bonne pioche ! Une boîte rouge gisait par trente centimètres de fond ; elle renfloua le bâtiment. C'était une boîte oblongue, chapeautée d'un couvercle posé, facile à ôter. Elle le fit avec excitation.

(A suivre)

Raoul Jefe

Qu' y-a-t-il dans cette boîte ?
Vous le saurez en suivant les aventures du "Pigeonnier" prochainement sur ce blog.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

AURORA 05/05/2007 03:01

Il y a quelque chose, non de Tennessee mais de Lewis Carroll dans vos descriptions si étranges.
Et Alice a envie de savoir ce qui se cache dans la boîte du Moulin des Merveilles!

Présentation

BIENVENUE

ESPACE LITTERAIRE ET EROTIQUE

Soyez les bienvenus sur cet "égoblog",
petit jardin virtuel.

N'oubliez pas, quand même, d'aller vous aérer.

"Vivre,
c'est passer d'un espace à un autre
en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

Georges PEREC



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recherche

Liens