5 mai 2007 6 05 /05 /mai /2007 17:14

 Cet épisode est dédié à la mémoire de l'abbé R.T. Et à Dieu. Ils comprendront...

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Sous du papier de soie, elle glissa ses doigts. La pulpe de l'index et du majeur affleura un grain bien connu et apprécié. A pleine fleur, le cuir paraissait palpiter : des bottes cuissardes attendaient qu'on les tirât de leur sommeil.

Une curiosité était au rendez-vous. Lorsqu'elle les déploya, les fit tenir fièrement debout, grand fut son étonnement : les bottes étaient dépareillées ! Certes, elles étaient du même modèle, visiblement de la même pointure, mais l'une était noire et l'autre rouge !

Elle chercha une explication, un mot d'accompagnement, une lettre. Elle fouilla méticuleusement la boîte, en inspecta tous les coins et recoins. Rien. Elle s'assura qu'il n'y avait pas de double fond, tenta de découvrir un signe cabalistique en quelque endroit. Elle se souvint de l'intrigue du si beau texte d'Eric Rohmer "La symphonie en do majeur" où une jeune fille offrait à son fiancé un paquet-cadeau. Le fiancé jetait l'emballage sans s'être aperçu qu'il contenait un second cadeau, plus "signé".  S'ensuivait un écheveau de quiproquos qui reposaient sur des malentendus. Elle garda la boîte et le carton qu'elle rangea tout en haut d'un placard. Parfois, les objets se mettent à "parler" un jour ou l'autre...

Quel mystérieux admirateur, quel fétichiste jouait ainsi avec les couleurs ? Plus amusée et séduite qu'intriguée, elle se dit qu'après tout, elle jouerait le jeu. A cotôyer des originaux, elle serait originale. Une cuissarde noire et une cuissarde rouge, ça lui faisait une belle jambe...

Maîtresse Salomé écrivait : "Votre convocation est fixée pour samedi à treize heures. Je suis très regardante sur l'horaire. Je ne tolérerai aucun retard. Je suis à cheval sur le réglement. Soyez ponctuel. Ayez la politesse des rois. Je ne veux pas de minute de cordonnier. A la lettre. Vous entrerez dans le pigeonnier de plain-pied dans une pièce qui sera dans l'obscurité. Vous refermerez la porte derrière vous. Je serai assise à mon bureau. Je braquerai sur vous une lampe-torche. Vous retirerez vos chaussures. Vous vous déshabillerez entièrement. Je vous veux nu comme un ver, nu comme au premier jour, nu comme un ver au premier jour. Vous adopterez l'attitude suivante : tête baissée, yeux rivés à terre, mains derrière le dos. Nous n'échangerons aucun mot. Je m'approcherai de vous. Vous ne chercherez pas à savoir pour l'instant quelle tenue j'ai choisie aujourd'hui. Je resterai quelques instants dans votre dos, sans mot dire. Sur mon ordre, vous ferez volte-face. Vous vous mettrez à genoux, tête baissée. Je passerai autour de votre cou le collier des esclaves. Je ferai pleine lumière. Vous aurez ainsi tout le loisir de me découvrir. Je vous offrirai un regard permis. Je serai en petites bottes. Vous vous allongerez sur le dos. Je ferai le tour du propriétaire. J'appliquerai ma semelle sur votre torse, puis sur votre visage, sur vos lèvres. Vous poserez un baiser. Vous vous remettrez debout. J'appliquerai un bandeau sur vos yeux. Je ferai un essai de flagellation à la cravache. J'administrerai sur le globe. Je donnerai sur le charnu des fesses cinq coups espacés que vous ne compterez pas, cinq coups espacés que vous compterez, cinq coups soutenus que vous ne compterez pas, cinq coups soutenus que vous compterez. A chaque coup, vous me remercierez par mon titre : "Maîtresse".

J'ôterai votre bandeau. Vous lancerez un dé : le hasard désignera le nombre de coups que vous recevrez encore. Vous retirerez mes petites bottes. Vous me laverez les pieds. J'enfilerai mes cuissardes -il se peut qu'elles soient de couleurs différentes- et saisirai un fouet. Vous vous coucherez sur le ventre et nous renouvelerons l'opération flagellation. J'achèverai cette séquence par une pluie de coups en rafales jusqu'au signal convenu. Et c'est là que se mesurera notre confiance. Le jour où je continuerai à frapper quand même, il faudra appeler la police. Ce serait de la violence conjugale. Et je hais la violence."

Le jeune prêtre fit une génuflexion devant Maîtresse Madone Mater Dolorosa Piéta Salomé. Ponce Pilate. Il lui laverait bien les pieds, ainsi que l'ont fait les apôtres. Il a mis toute sa foi, toute sa ferveur, toute sa chair -faible et triste et il a lu tous les livres- au service du Maître-Autel. Un bas-relief du panneau de la chaire de vérité a été mutilé à la Révolution. C'est pour ça que Maîtresse sermone le vicaire qui n'est pas dans le ton. L'ardente prière jaculatoire juste avant l'introït n'y aura rien fait. Il doit expier ses fautes. Il est crucifié sur la Croix de Saint-André, le bassin drapé, mais les cuisses et le dos offerts. Les poignets et les mollets sont maintenus par des liens de cuir multicolores. Il a confessé Betty qui lui a dit que Maîtresse Salomé adorerait le fouetter. Chaque cinglement venait s'imprimer sur le corps-écritoire ; de belles enluminures n'étaient autre que le fil rouge de la scène. Salomé alternait les coups et les caresses de la main. Le trop et le peu gâtent le jeu. Elle se plaquait contre le substitut du Christ, approchait sa bouche de son oreille, et lui sussurait : "Encore ? C'est bien ?" Mais le novice fraîchement émoulu du Grand Séminaire se mortifiait : "Ce n'est pas un pêché, au moins, ce n'est pas un pêché ? Je prends la ferme résolution de faire pénitence..."

" - Mais non, répondait Betty, se faire fouetter, c'est très bon pour la circulation sanguine."

Ite misa est. La messe est dite. Allez dans la paix du Christ. Le prêtre parti, Betty pesta par principe : elle avait tout simplement oublié de lui demander l'heure de la veillée Pascale, ce vendredi à venir. Ici, à la campagne, de nos jours, face à la désaffection des cures, il faut viser juste pour trouver une bonne Eglise ouverte et un officiant à l'intérieur. Le monde devient païen. Les fêtes latines deviennent de plus en plus grecques, et la réduction du temps de travail laisse les gens de peu noyés dans trop de vide.

Et dire que demain, il faut aller voter...

(A suivre)

Raoul Jefe

 

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commentaires

AURORA 06/05/2007 02:19

Quel style! Quelle fabuleuse lecture!
Allez voter demain, si possible avant la messe, on risquerait de vous y mettre "de mauvaises pensées" en tête!

;-))

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