6 mai 2007 7 06 /05 /mai /2007 15:20

Cet épisode est dédié à A., première lectrice avérée et fidèle du "Pigeonnier."

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Betty entra dans une songerie dont elle était coutumière. Seule, ça ne la contrariait pas trop. "Le langage s'entend mais la pensée se voit." a écrit Saint-Augustin.

Elle pensait de plus en plus au théâtre, et ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. A ce théâtre intime si proche de Beckett où son "En attendant Godot" offre une scène de Maître/esclave etonnante.

Elle se voyait animatrice d'une troupe, répétitrice de manège, menant les répétitions au fouet. Les comédiens sont de parfaits soumis. Au pigeonnier, le plateau se tenait prêt à recevoir des bouches ouvertes sur des cascades de mots d'auteur.

Comment appellerait-elle sa compagnie ? "Fais voir comment tu danses" ? "Ecoute s'il pleut..." ? Ou tout simplement son appellation d'origine : Le CIEL (Cercle des Instants et des Espaces Ludiques) ?

Oui, Betty écrivait. Ce qui la sauvait de l'abîme où la jetait parfois la chair trop crue et trop humide.Elle était allée au cinéma, elle était allée au théâtre, elle était allée au cirque, mais c'est dans les livres qu'elle avait fait ses plus belles rencontres, rencontré ses plus grandes émotions.

Cet homme qui était là, en face d'elle, attaché sur une croix, nu et presque glabre, elle l'avait vu la veille sur un plateau de télévision où, portant beau et superbe, il avait été particulièrement brillant sur un sujet qu'il maîtrisait à merveille : la peinture flamande. Ce qu'il aimait, après les rafales de fouet sur le dos et les fesses, c'était rien tant que Salomé se colle contre lui, cuir contre peau, et lui souffle des mots secrets à l'oreille. "Je vous ai aimé hier soir quand vous avez cloué le bec à ce paltoquet d'animateur... Il pensait que Bosch et Bruegel étaient des marques d'appareils ménagers..."

Betty caressa du plat de la main les blessures rougeoyantes qui striaient le dos de sa "victime". Aux pieds, elle avait mis pour la première fois les cuissardes rouge et noire : son client avait insisté pour qu'il en soit ainsi. Elle ne prêta aucune attention à une légère gêne sous la plante du pied gauche. Les bottes neuves ont besoin de rôdage, de se "faire" à la forme qui les reçoit.

"- Alors vous les avez donc reçues ?" demanda-t-il. Et la question paraissait lourde de sens et attendait une réponse argumentée.

" - Oui, et j'ai adopté la formule... Alors c'est vous qui..."

Le spécialiste crut comprendre le silence, l'absence de réaction, l'amusement à utiliser le dépareillé des bottes sans pousser plus avant la recherche d'explication. Il en fut tout excité.

"- Vous permettez que je retire votre cuissarde gauche ?" demanda-t-il.

Avec minutie, il débotta la belle, saisit la chaussure par l'empeigne, et lui imprima un mouvement saccadé de haut en bas. Un bristol ne tarda pas à sortir du tunnel. Il le tendit à Maîtresse Salomé. Elle lut : "Le rouge et le noir vous siéront à ravir. Mais le noir et le rouge ne devraient pas être en reste. Je les tiens à votre disposition. Faites moi un signe et vous retrouverez vos couleurs. Je vous admire."

Betty se mit à rire.

"- La boîte est dans le coffre de la voiture. Je vais la chercher." dit l'amateur de Bruegel l'Ancien.

 

C'est au réveil d'un matin sombre que Betty fut saisie d'un étrange état. Au milieu du petit jour qui perçait dès potron-minet la croisée, elle fut prise de panique devant ce qui ressemblait à de la fumée. La nuit avait été agitée, habitée par d'étranges soldats dans d'étranges décors, dans d'étranges situations. Sa tête était en feu, sa bouche plâtreuse. Son corps entier était endolori et lourd. Le lever serait pénible. Lorsque la fumée se fut dissipée, elle s'accorda à reconnaître qu'elle n'était que le fruit de son imagination. Mais une angoisse persistait, confuse, diffuse. Elle repassait en version originale des bouts de film de sa vie. L'esprit d'escalier lui fit voir des scènes effrayantes : des membres sectionnés, la panoplie de la petite sorcière, et le Diable en personne, endimanché comme quand on va conclure quelque chose d'important chez quelqu'un qu'on ne connaît pas, qu'on veut faire bonne impression, alors que, dans la vie de tous les jours, on sent le moisi et le rance et qu'on se saoule avec des raisins de la colère.

Betty se leva, se traîna jusqu'à la salle d'eau et s'apergea d'eau fraîche. Elle traîna, se fit diversion, voulut chasser les idées noires. Mais rien n'y fit. Le chocolat chaud n'était pas bon, le croissants immangeables, les oranges amères. La Terre allait s'écrouler. Betty décrocha le téléphone et prit rendez-vous avec le docteur M., psychiatre.

Du conflit fascination-répulsion naît le refoulement et l'angoisse. Tout ce qui fut attractif devint répulsif. Elle abhorait la quincaillerie SM et fils qui n'était qu'instruments diaboliques et encombrants. Morbides et macabres, ses cravaches ne l'avaient pas toujours fait miser sur le bon cheval. Ses hommes réduits à l'état d'ilotes n'étaient pas des hommes. Dans la salle d'attente du docteur M., elle se sentit de nouveau cernée par un incendie. Le papier peint l'oppressait ; les magazines épars dur la table, cornés, froissés, amputés, compacts n'étaient que pâte... Elle s'empara du premier de la pile. C'était le supplément illustré d'un grand quotidien conservateur destiné aux femmes. Elle fendit la tranche. De la mode aux recettes de cuisine, du courrier du coeur aux idées "tendance", tout était violent. Elle chercha l'ours ; quand elle l'eût débusqué, elle parut apaisée. Elle adorait mater les ours. Chassez le naturel, il revient au galop. Lorsque son tour arriva, elle était presque mieux. Elle ne savait pas trop ce qu'elle allait dire à Freud. Elle était trop folle pour partir et pas assez pour avoir envie de prendre le large.

" - C'est un épisode de dépression aigüe, majeur sévère. Vous ne pouvez pas rester comme ça. Je vous propose une hospitalisation de quelques jours. Vous avez besoin de repos." a dit le docteur M. "Je connais une très bonne clinique près de Toulouse. Vous verrez, vous serez bien."

(A suivre)

Raoul Jefe

 

 

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commentaires

AURORA 07/05/2007 00:41

Où la rouge retrouve le rouge, et la noire le noir, en double miroir.
Rouge, noir...
Amour-Anarchie, chantait Ferré et ce soir, j'ai bien envie de chanter avec lui.
Un merci infini pour la dédicace.

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