7 mai 2007 1 07 /05 /mai /2007 12:01
Betty laissa le pigeonnier aux bons soins de ses parents, boucla une valise, empoigna le récepteur-radio. Elle enfourna le tout dans sa voiture et se rendit seule à la clinique où elle était attendue. Oui, elle aurait pu être entourée par une cour compatissante ou ironique. Oui, elle aurait pu prendre un taxi. Mais elle préferait garder une sorte d'autonomie. Au bureau des admissions, elle ne fut plus qu'un quidam numéroté, vertement encarté. Elle répondit : "Mes parents" lorsqu'on lui demanda qu'elles étaient les personnes à prévenir en cas de... en cas de quoi, au juste ?
Une infirmière vint la chercher et la conduisit dans sa chambre.

Betty avait quarante-deux ans. Voici deux fois un printemps qu'elle était entrée en quarantaine. Debout devant le miroir de la salle de bains, attenante à sa chambrette, elle fixait son visage. Ses yeux s'étaient rendus, tant ils étaient cernés. Là, dessous, le peau est si fine qu'elle creuse des avens qu'un brin d'herbe saurait percer. Elle avait besoin de voir pour penser. Et pourtant : "Surtout ne pas penser." Elle s'allongea sur son lit et ouvrit un livre. Elle en avait apporté trois, choisis avec un arbitraire thérapeutique dans la bibliothèque du pigeonnier. Un classique -avec lequel on n'est jamais déçu-, un Russe (Betty éprouvait une tendresse émue pour les auteurs de l'Oural), et un Sade. D'emblée, la lecture lui fit du bien, bien qu'elle entrât de plain pied dans la description désolée des toutes premières pages du "Capitaine Fracasse" de Théophile Gauthier. Quel style ! Quel lyrisme !

Oui, Betty lisait. On vint frapper à sa porte. Une blouse blanche d'où émergeait un visage doux s'avançait, porteuse d'un petit boîtier à casiers bleu pâle. L'infirmière en extirpa des comprimés et des gelules qu'elle tendit, comme des panacées ou comme des graines qu'on va lancer aux pigeons.
" - Vos médicaments du soir." dit Blouse Blanche. Ca va ?
- Ca va... rie." répondit Betty qui trouvait l'infirmière assez jolie. Elle ne savait si elle pourrait conserver une distance hygiénique avec le personnel médical ou bien si son naturel reprendrait le dessus.
Le corps, le coeur, la tête, la confrontation qui crée l'érotisation allaient-ils avoir raison de quelques nuages trop gris, arrivés trop vite, et bientôt chassés par un vent d'autan, d'autant plus puissant qu'il est, dit-on, celui des fous ? L'idée qui veut que les fous le soient moins que celles et ceux qui les soignent fait long feu. Elle ne sut comment se conduire face à cette jeune femme frêle, payée par contrat, qui savait tout d'elle -elle avait bien jeté un oeil sur le dossier médical-, tenue au secret mais forte d'un savoir à sens unique.
Avalé les petits sécables, elle n'échangea finalement que deux phrases conventionnelles et aimables avec l'infirmière de nuit. Elle ferma le livre, lui redonna son épaisseur originelle afin qu'intrigues et héros se recueillent, pour de nouveau mieux surprendre et étonner à la réouverture, et alluma la radio. "Vous écoutez France Inter, il est minuit passé de trois minutes, vous avez maintenant rendez-vous avec "Postier de Nuit." Toutes oreilles dressées, Betty écoutait cette émission amie de longue date, avec qui elle faisait corps, avec qui elle s'évanouissait dans le sommeil, après avoir vagabondé, couru sur des landes de légende, glissé des bottes de sept lieues, sautant du Parnasse à Rome, de la Montagne Pelée au petit tertre du fond du jardin. Et puis elle s'endormit.

"Quand on a peur de la grenouille, il faut aller voir la grenouille." La petite phrase colorée verte et amusante tintait dans la tête de Betty. Elle allait beaucoup mieux, se demandait même comment elle avait pu connaître ces méandres inquiets, s'en voulait beaucoup de n'avoir pu combattre. Manque de volonté ? Tous ces fainéants qui vont chez les psys méritaient des coups de pied au cul ! Durant son séjour en psychiatrie, elle avait beaucoup écrit. Elle avait envoyé une ébauche de manuscrit, qu'elle avait intitulé "Le pigeonnier" à une connaissance de la petite République des Lettres, afin que cette dernière lui donnât son avis. De toute manière, Betty n'en ferait qu'à sa tête. "Si vous me dites que c'est bon, je serais heureuse et je continuerai. Si vous me dites que c'est mauvais, ça me rendra sombre et triste mais je continuerai quand même. De toute façon, les lettres ne se regroupent pas en République, ou en Royaume, ou en Ecole, ou en Chapelle, ou en Secte. Les lettres ne se laissent pas dompter facilement et habitent en hameaux, pas en villages.
Betty avait aussi écrit à l'émission "Postier de Nuit." La lettre devait avoir plu : elle était invitée à participer à un prochain plateau sur les amours différentes...

(A suivre...)

Raoul Jefe

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commentaires

joel fauré 08/05/2007 10:14

Merci Aurora.
Où il se confirme que "l'écrivant" a besoin, au pire, d'être lu, et au meilleur d'être aimé.
"La folie suprême n'est-elle pas de voir le monde tel qu'il est et non tel qu'il devrait être" (Cervantès et Don Quijote... et mon vieil ami Jacques Brel... acquiessent :-))

AURORA 08/05/2007 04:44

Où comment un entonnoir sur la tête et le chapelier fou d'Alice conduisent inévitablement à la littérature...
Superbe page encore.

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