9 mai 2007 3 09 /05 /mai /2007 16:04

Je dédie cet épisode à la charmante voix que j'ai entendue au téléphone des Etablissements Jean Gaborit, et qui m'a gentiment renseigné sur mes marottes, les bottes.

Les établissements Jean Gaborit fabriquent des bottes, genouillères et cuissardes belles à tomber, à en pleurer.

www.jean-gaborit.com

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Le pigeonnier, découpé en tranches napolitaines, servait malgré tout de quartier général aux grandes manoeuvres de Betty. Sa remise en question passerait par cette demeure, jolie et adaptable. Il suffirait de bazarder une ferraille et une cuiraille qui empêchait trop souvent de voir la peau et son grain naturel, à toucher, à caresser, à aimer...

Betty se rapprocha de sa mère. "Tout est dans la tête" lui disait-elle. Et Rex, le brave chien, la regardait, en inclinant la tête, semblant approuver.

A ses amis proches, qui étaient au courant de sa remise en question, elle parlait un langage différent. Changeante, versatile, cyclothymique, elle eût bien sûr droit à ces adjectifs venus d'esprits chagrins, de connaissances qui allaient perdre un repère, ou, en plus trivial, une réponse à des instincts bestiaux.

Betty était debout, tout au bout de son champ de paradoxes et de contradictions. Sa culture, comme toutes les cultures, nécessite des soins constants. Elle était là, en hautes bottes, seuls attributs qu'elle gardait sans déplaisir, sans rejet.

L'été, la saison des chaussures ouvertes, des orteils et des talons dehors, touchait à sa fin. Betty y voyait l'occasion de se faire plaisir en achetant de nouveaux modèles de cuissardes. Ca l'aiderait à oublier le reste, tout le penchant qui n'est pas sensuel dans la relation à deux insolite. Marcher dans la rue avec des cuissardes aux pieds et un fouet dans la main, ça détonne, voire ça choque. Marcher avec seulement des cuissardes, c'est du très naturel. Depuis quelques saisons, les bottes hautes sont revenues dans l'air du temps. Leurs tiges s'épanouissent dans les vitrines. Elles fleurissent sur les jambes des filles, où elles jouent à frémir de la corolle à chaque pas nouveau. Le bel automne au ciel bleu clair, à l'air si doux, invite la marchande des quatre saisons à proposer la botte au chaland. Le reliquat de la période SM de Betty s'appelera botte cuissarde.

Dans les boutiques qu'elle visita, elle essaya divers modèles. Sur les gondoles des chausseurs, elle se fit chavirer les yeux à la vue de vertigineuses créations. "Je dois être plus fétichiste que sado maso" pensait Betty, pas mécontente de retrouver une véritable identité. En convoquant ses souvenirs d'enfance, elle se revoyait plus porteuse de bottes en Cendrillon, Petite Poucette ou Chatte Bottée qu'en Mère Fouettarde.

Au pigeonnier, les bottes et les cuissardes étaient tantôt debout dans un placard, tantôt couchées dans leurs boîtes. Elles avaient toutes été portées au moin une fois. Elle tenait plus particulièrement à une paire magnifique, qui n'avait jamais foulé le sol extérieur. La semelle était impeccable comme au premier jour sortie de la manufacture, non souillée. Elles ne "s'exprimaient" que sur des surfaces propres, tapis ou moquettes, en ces endroits où elles ne se verraient pas maculées. "Les cuissardes immaculées" étaient la fierté de Betty. "Je les garde propres" disait-elle. "Pour les soirs de gala".

Lorsque le cercle vicieux de ses connaissances charnues se fut réduit à la part congrue, elle put vraiment prendre la mesure de qui était qui et qui voulait quoi. Finalement, elle constata qu'elle s'était constitué une patientèle de qualité. Les tordus ne l'étaient pas tant que ça. Elle en invita certains à venir lui lècher les bottes entre deux lampées de muscat. Celles qui eurent le plus de succès furent sans conteste les bottes immaculées. Elle en fit une spécialité exquise et confite d'une torride sensualité. A ces jeux de l'amour et du hasard, elle composa de fort alléchants menus. Assise dans un confortable fauteuil-crapaud, une jambe à l'équerre sur l'autre, elle s'amusait à oindre la semelle de lait concentré, de miel, de confiture, ou bien de crème d'anchois, de mayonnaise ou de moutarde. Les appétits sucrés-salés s'en trouvèrent aiguisés. Ces sensations nouvelles l'aidèrent à mettre en berne les étendards gothiques sado-maso hard. On vit du crêpe noir sur l'artillerie lourde qui n'était plus fourbie qu'en imagination...

(A suivre.)

Raoul Jefe

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commentaires

AURORA 10/05/2007 03:16

Tiges, fleurir, corolles...Subtil champ lexical.
Moi qui aime tant les tulipes, me voici amenée à les transfigurer en bottes grâce à vous...
Etrange printemps décidément!

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