12 mai 2007 6 12 /05 /mai /2007 15:55

Je dédie cet épisode à B.

Elle est providentielle, à la définition près du dictionnaire.

Elle se reconnaîtra.

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La réalité, toute nue et toute crue, se charge de retourner comme un gant les égarés du rêve. Betty se souvient avoir lu, aimé et retenu une phrase de René Char : "La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil." Aujourd'hui, elle est certaine de ne pas l'avoir totalement saisie, de l'avoir souvent reprise sans la comprendre. Comment faut-il vivre alors ? Lucide ? Blessé ? Bronzé ?

Aux cieux de ses divers lits, de Maîtresse, d'élève, de patiente, Salomé-Betty n'est rien d'autre qu'une pâle émule de Janus, ce Dieu à deux têtes, qui surveille aux portes les entrées et les sorties. Le Donjon de Janus, voilà qui sonne aussi bien que le C.I.E.L.

Dans l'une de ses boîtes, Betty trouva le message suivant : "Au théâtre Carpe Diem -à moins que ce ne soit dans un rêve-, je vous ai vue, glissée dans de hautes bottes de cuir noir. Je dois être fétichiste. Je suis devenu aussi fou que Maupassant. Il faut absolument que je vous retrouve, sinon, j'en mourrai peut-être." Suivait un numéro de téléphone qui invitait à prendre contact. Les mots lui plurent et l'amusèrent. Elle décrocha le téléphone et sonna l'agonisant sursitaire. "Encore un déviant, mais au moins un littéraire." pensa-t-elle. Elle tomba sur un répondeur-enregistreur. Le message de réception était avenant ; la voix, belle, racée, sensuelle. "Bonjour. rappelez-moi, nous parlerons de Maupassant." laissa-t-elle juste avant ses propres coordonnées téléphoniques.

Le fétichiste rappela dans la soirée. En direct. Plus de répondant que de répondeur. Un dialogue s'engagea. Il conta fleurette et cuir pleine fleur. Du charme. Il déclina ses marottes : jours en pluie et femmes en bottes. Ils se donnèrent rendez-vous dans un café. Elle arriva première. Elle s'était glissée avec volupté dans des cuissardes qui feraient leur petit effet. Elle commanda un café. Elle s'était installée dans une encoignure, sur la banquette, de telle façon qu'en tous angles de vision, on ne pouvait voir ce qu'elle avait aux pieds. Comme les speakrines de la télévision de papa, c'était une femme-tronc. Une actrice qui aurait dit au cadreur : "Vous me coupez ici, à la chatte." Le visiteur exclusif n'aurait pas la primeur de voir le trop brillant objet du désir. Il verrait le contenu avant le contenant. Tout était possible. Et même si, par cruauté, elle avait mis des tongs. Betty croisa ses jambes sous la table. Elle fit crisser le cuir qui soupira d'aise. Elle déchira le tube de papier qui contenait le sucre et le versa dans la tasse grège, ornée du sigle Bordeaux d'un célèbre torréfacteur. Elle saisit la petite cuillère, l'immergea dans le breuvage et remua pour en dissiper l'amertume. Chaque fois qu'elle faisait ce geste, elle ne pouvait s'empêcher de penser à cette phrase : "Dieu, c'est comme du sucre dans un café : il est là mais on ne le voit pas, et plus on le cherche, moins on le trouve." Elle approcha les lèvres de la tasse des siennes et but une gorgée. C'est une opération plus extatique qu'il n'y paraît. Les doigts pour l'anse ; les commissures des lèvres pour le passage du grès ; la bouche pour l'accueil du liquide ; les ailes du nez pour l'arôme, et toute la tête au dessus pour être très bien. Mais aussi pour s'en vouloir à en mourir d'être arrivée longtemps après Proust, ce délicat valétudinaire qui a su si bien décrire les sensations que lui procurèrent une madeleine trempée dans un tilleul. Pour Betty, de son café sortait une maison en orée de forêt, un chemin herbeux où les flaques marron faisaient comme des grains de beauté, un fossé d'où jaillissait une cascade, un arrêt d'autocar et un autocar qui conduisait au collège, trois marches pour accéder à la salle d'études ; tous de gros morceaux qui s'arrangeaient pour passer à travers le filtre, , et aussi, accessoirement, insidieusement, une toute petite paire de bottes rouges en caoutchouc qui faisait flic-flac dans l'eau -elle devait avoir dix ans à peine- dans lesquelles elle se sentait Reine du Monde. Elle reposa la tasse vide sur la sous-tasse. Elle repoussa en arrière ses mèches caramel. Elle consulta sa montre. Elle sortit de son sac une édition de poche de nouvelles de "de Maupassant". Il y avait "La chevelure". Relire le texte ne lui paraissait pas inutile.

Ce serait meubler l'attente avec à-propos.

(A suivre)

Raoul Jefe

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commentaires

AURORA 13/05/2007 03:59

J'aime cette idée délicieusement "perverse" qu'a Betty de se transformer en Femme-Tronc pour faire goûter à son "Bel-Ami" jusqu'au bout les palpitants plaisirs de l'attente...

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