18 mai 2007 5 18 /05 /mai /2007 16:09

A : Comment tu te sens ?
B : Bien. Je vais fermer les yeux et je vais te tenir la main.
A : Tu vas fermer les yeux et je vais te tenir la main. A quoi tu penses ?
B : A un lopin de terre, à l'orée d'une forêt. A un jardin. A ma mère. Au vent qui se lève et siffle dans un corridor. A un visage de femme. A des visages de femmes. Les visages de femme m'ont toujours beaucoup ému. A des larmes, à du chagrin. A des coups de fouet. Ceux que j'ai reçus. Ceux que j'ai donnés.
A : De ce côté-là, tu ne regrettes rien ?
B : Si. Le nombre.
A : Il y en avait trop ?
B : Non, jamais assez. Sers moi à boire.
(Bruit de liquide.)
Quelle heure as-tu ?
A : Quinze heures passées.
B : Qu'est-ce qu'elle fout, la Camarde ?
A : On ne peut pas dire qu'elle ait la politesse des rois.
B : Je dois avoir des choses très importantes à te dire, mais là, tout de suite, elles ne viennent pas. Il n'y a pas assez de toute une vie pour tout se dire... Non, vraiment, j'ai beau me creuser la tête, ça ne vient pas... Ca viendra quand je ne chercherai plus. Oh ! Bien sur, je pourrai te dire des mièvreries. Des mièvreries. J'ai toujours beaucoup aimé ce mot. Miè-vre-rie. Il suffit de l'employer dans une phrase pour qu'elle ne le soit plus, mièvre. Tiens, c'est pas mal, ça... Tu veux bien le noter ?
A : S'il n'y a que ça pour te faire plaisir...
B : Oui, je ne vois rien d'autre pour l'instant.
A : Tu as des regrets ?
B : Oui. Celui de ne pas être allé à l'essentiel, de m'être laissé pièger par des conneries, d'avoir été trop superficiel.
A : Tu as des ennemis ?
B : Bien sûr. C'est plutôt bon signe. Quand on prend position, on a forcément des ennemis.
A : Des menaces ?
B : Bien sûr. Mais ce qui est ennuyeux, vois-tu, ce ne sont pas les menaces. C'est l'attente qu'elles provoquent. La menace est plus douloureuse que le passage à l'acte, surtout quand il ne vient pas.
A : Qu'est-ce que tu voudrais qu'on grave sur ta tombe, en épitaphe ?
B : Cet homme est passé à côté de sa vie. Et nous sommes passés à côté de cet homme.
A : Et...
B : Et ?
A : Qu'est-ce que tu voudrais qu'on dise de toi ?
B : C'est une bonne question.
A : Et tu me remercies de l'avoir posée ?
B : Tu veux que j'y réponde ?
A : Je crois que ça m'aiderait pas mal.
B : Je n'aimerais pas qu'on dise : "Il était gentil." Ou : "Ce sont les meilleurs qui partent les premiers." Ou bien encore : "Il ne laissait personne indifférent." Et surtout pas : "Il était inclassable." A force de parler des inclassables, on finit par les classer. Au rayon des inclassables ! Non, ce que j'aimerais qu'on dise, c'est : "C'était quelqu'un de rare." Tu y veilleras ?
A : Je ferai en sorte. Ce sera peut-être plus dur avec les gens qui prétendront t'avoir bien connu. Il sera difficile de leur couper la parole.
B : En attendant, sers-moi à boire.
(Bruit de liquide.)

(A suivre.)

Raoul Jefe

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commentaires

joel fauré 19/05/2007 13:27

Camille : Oui. le rôle est dense, et il conviendrait à votre profondeur. Un jour peut-être, au théâtre de poche...

Camille 19/05/2007 00:34

Camille se desespère de voir arriver son commentaire jusqu'à vous! Internt et elle font 2! J'aime ce texte sur la mort , sur la vie ; J'en dirais bien quelques bribes avec vous sur une scène d'un petit théâtre... un jour peut-être ; Camille

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