16 juin 2007 6 16 /06 /juin /2007 20:39
A Camille.
Qui dit avoir perdu le goût des mots.
On ne perd jamais le goût des mots.
La preuve : elle le retrouve...

Lecture suivie.

Je me vois contraint de porter à la connaissance de tous l'indiscrétion dont fit preuve madame Avy. Un jour, elle nous distribua le texte du Plat Pays, polycopié sur une machine qui puait l'alcool à plein nez. Elle nous intima l'ordre de porter en marge quelques annotations, que je reproduis ici bien volontiers.
Près de "Où des diables en pierre décrochent les nuages", elle nous fit souligner diables en pierre et noter : gargouilles. (Périphrase.)
"Avec un ciel si bas qu'il fait l'humilité." : près d'humilité, elle tint à ce qu'on accole modestie.
"Avec un ciel si gris qu'un canal s'est pendu." : elle nous infligea : idée de suicide.
Elle nous intima l'ordre d'englober par une accolade les vers :
"Avec un ciel si gris qu'il faut lui pardonner,
Avec le vent du Nord qui vient s'écarteler
Avec le vent du Nord, écoutez-le craquer."
et de noter le mot : litanie.

Elle nous fit remarquer une implacable évidence : "il est le jouet des vents."

Enfin, elle nous fit comprendre que par "Quand le vent est au rire, quand le vent est au blé, quand le vent est au Sud, écoutez-le chanter, le plat pays qui est le mien", le Belge voulait évoquer le renouveau des blés.
Mais ce n'est pas tout. Sur la copie simple gros carreaux deux trous sans oeillet, je lis, à la date du 19.3.77, souligné deux fois en rouge une indiscrète question : Dites ce que vous pensez de ce texte : parlez des paroles, des idées, de la musique.
Avec le savoir de mes quinze ans, je réponds :
"Les paroles sont nostalgiques. Elles montrent que l'auteur aime son pays. Il veut faire ressortir à travers ces paroles la lutte perpétuelle de ce pays contre la mer et il souhaite que ce pays réussisse dans son entreprise."

Madame Avy tient à une bonne correction collective en vert. Elle me fait rajouter "et poétiques" après nostalgiques. Et en marge : "Elles présentent le pays avec tous ses défauts et toutes ses qualités.
Des comparaisons et des personnifications très réussies. Une musique triste."
Et pendant que nous planchons sur son texte, je suis sûr que Brel, en mars 77, aux îles Marquises, pour faire la nique à ses canaux esquintés qui n'ont pas le moral, flatté malgré tout qu'on se renifle ses vents dans les collèges, doit se réconforter avec un bon cassoulet qu'il a fait venir de métropole.

Le Plat Pays.
J'en connais qui auraient eu bien besoin de faire leurs classes avec madame Avy. Brel rapporte souvent cette anecdote qui le poursuit. Un illustrateur le sollicite. Il veut mettre en images "Le Plat Pays". A la deuxième strophe, le canal perd ses eaux pour endosser les plumes d'un canard. Sur la prose des vents, on voit un canard se perdre et se pendre !... Ces considérations cynégétiques mettent Brel dans l'embarras. Il confie à François Rauber : "Tu vois, j'articule mal..."
Autre atteinte fatale à ce pays auquel certains donnent des vallonnements : une petite brochure reproduit le texte. Ce qui nous donne à la troisième strophe : "avec un ciel si bas qu'il "feint" l'humilité." en lieu et place de "fait" l'humilité.
On ne peut constater cette confusion, bien effective, que dans les fontionnariats d'Etat... Mais il est loin d'être heureux de se tromper ainsi de verbe d'action qui dénature la réalité d'un chef-d'oeuvre de la chanson Belge. Qu'il est difficile de se faire comprendre !
Je comprends que Brel ait dit souventes fois : "Les gens n'ont rien compris à mes chansons."
Souvent encore, je ne saisis pas un mot dans une chanson,  pourtant aimée, entendue souvent. Et puis un jour, c'est la révélation : les tympans se dégagent et le mot s'éclaircit jusqu'à briller enfin.

Voulez-vous devenir éléctronicien ?
Pour l'examen C.A.P. spécialité Eléctronicien, une académie bien de chez nous, dans un cartouche en bas de page, soumet aux sujets-candidats, en épreuve d'expression française, dont le temps alloué est de 1 h 30 minutes, coefficient 1, le texte suivant :

On est deux mon amour
Et l'amour chante et rit
Mais à la mort du jour
Dans les draps de l'ennui
On se retrouve seul.

On est dix à défendre
Les vivants par des morts
Mais cloué par leurs cendres
Au poteau du remords
On se retrouve seul.

On est cent qui dansons
Au bal des bons copains
Mais au dernier lampion
Mais au premier chagrin
On se retrouve seul.

On est mille contre mille
A se croire les plus forts
Mais à l'heure imécile
Où ça fait deux mille morts
On se retrouve seul.

On est million à rire
Du million qui est en face
Mais deux millions de rires
N'empêchent que dans la glace
On se retrouve seul.

On est mille à s'asseoir
Au sommet de la fortune
Mais dans la peur de voir
Tout fondre sous la lune
On se retrouve seul.

On est cent que la gloire
Invite sans raison
Mais quand meurt le hasard
Quand finit la chanson
On se retrouve seul.

On est dix à coucher
Dans le lit de la puissance
Mais devant ces armées
Qui s'enterrent en silence
On se retrouve seul.

On est deux à vieillir
Contre le temps qui cogne
Mais lorsqu'on voit venir
En riant la charogne
On se retrouve seul


Le texte est signé Jacques Brel. Une fois encore, l'Education Nationale, inquisitrice, met à la question les futurs impétrants-tripoteurs de câbles, transistors, circuits et autres résistances.
Elle se permet de leur demander :
1°) Ce texte est celui d'une chanson. La musique est d'abord faible, puis de plus en plus forte, puis elle diminue jusqu'à la fin.
Montrez que le texte impose ces changements de volume sonore.
A quel moment, dans quelle strophe la musique sera-t-elle la plus forte ?
Pourquoi ? (4 pts)
2°) Dans le premier couplet, l'auteur fait allusion au couple.
Expliquez les situations évoquées dans deux autres couplets que vous aurez choisis librement. (4 pts)
3°) Dégagez les idées essentielles. (4 pts)
4°) Developpement personnel : Le refrain d'une autre chanson affirme "La solitude, ça n'existe pas." Comparez cette affirmation à celle de Jacques Brel : "On se retrouve seul."  Quelle est l'affirmation qui vous semble la plus juste ?
Développez votre argumentation. (8 pts)
Certains candidats, devant leur page blanche, ont dû se sentir bien seuls. Ce qui leur a donné un formidable avantage...

(A suivre.)

Joël Fauré

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Brèves :

Le marathon des mots
Toulouse, la ville "prose"

J'avais presque oublié que Jules renard était aussi drôle et qu'il avait cherché à me ressembler en "tenant" un "blog"...
Le Marathon des Mots me l'a rappelé d'éblouissante manière. Et de la bouche même de Clémentine Célarié. Et dans quel cadre ! Rien moins que le Cloître des Jacobins. Je n'en demandais pas tant !
Joie. Joie donc. Joies. Devant tant de beautés, épargné par le syndrome de Stendhal (Tiens, au fait, pourquoi donc n'est-il pas "l'invité absent" du prochain marathon des mo(r)ts, lui qui trouvait Toulouse très laide, et avait écrit "qu'on y marche très mal sur des pavés comme des rognons en brochettes." (Pardon pour l'approximation, je cite de mémoire) Ce serait vraiment drôle, n'est-il pas mon cher Gauthier Morax ?
Or donc, joie. Avec ce florilège de mots assemblés par mon ami Jules Renard, sur la vie, l'amour, les femmes, l'adultère, la mort.
J'avais aussi oublié que c'était un grand ami des bêtes.
Bref, tout pour me plaire.
Et maintenant, cadeau. C'est du Renard.

"Le mot renard m'effraie quand il n'est pas précédé de Jules."

"- Je n'ai pas parlé à ma femme depuis 2 ans.
- Vous êtes fâchés ?
- Non, mais je n'ose pas l'interrompre."

"Je mets de l'argent de côté. Mais pas du bon côté."

"- Pourquoi écrivez-vous sur votre père ?
- Vous voudriez que j'écrive sur Venise ? Mais je ne suis jamais allé à Venise."

Le 22 mai 1910, mort de Jules Renard, à 46 ans.
"- Faudra-t-il parler devant votre tombe ?
- Vous ferez comme vous voudrez, mais je ne vous répondrais pas."





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commentaires

AURORA 17/06/2007 04:25

Quel sujet ambitieux pour un misérable coefficient1!
Espérons que certains étaient passés par les mains consciencieuses des Madame Avy qui hantent parfois (heureusement) les collèges "sans nom"...

Camille 17/06/2007 01:46

Merci. Qu'est-ce qui me manque? La littérature s'en est allée dans les oubliettes de la maladie... Il me reste comme gravée au fer chaud, la profondeur de certains mots, existentiels: croire, espérer , écouter, regarder, sentir et VIVRE. Avec ceux-là, j'essaie de faire le reste du chemin. J'espère que la route sera longue. Vous avez eu vos joies aujourd'hui,j'y crois, je l'espère, je vous regarde, je le sens et il fallait le vivre. Camille

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