21 juillet 2007 6 21 /07 /juillet /2007 15:09

A ma mère.
Pour ma mère.
A cause d'elle.
Grâce à elle.

"Chaque homme est seul,
et tous se fichent de tous,
et nos douleurs sont une île déserte."
Albert Cohen (Le livre de la mère)


Premier Acte
L'An mil neuf cent soixante deux, le cinq octobre à dix neuf heures cinq, est né rue Réclusane 78, Joël Alain Claude, du sexe masculin, de Fernand Pierre Guillaume FAURE, né à Buzet sur Tarn Haute-Garonne, le vingt neuf Novembre mil neuf cent vingt deux, agriculteur, et de Marthe Madeleine Mathilde TREMOLIERES, née à Lestrade Thouels Aveyron, le vingt et un novembre mil neuf cent vingt sept, sans profession, son épouse, domiciliés à Buzet sur Tarn Haute Garonne.
Dressé l'an mil neuf cent soixante deux, le huit octobre, sur la déclaration de Simon Salvat, soixante dix ans, employé rue Réclusane 78.
Lecture de l'acte lui a été faite, puis invité à en prendre directement connaissance, il a signé avec Nous, Charles MONFRAIX, Fonctionnaire à la Mairie de Toulouse, délégué.
Mentions au Répertoire Civil : néant.

C'est une photo
C'est une photo. C'est l'été. C'est bien. C'est une fête foraine. C'est à Bessières, près de Toulouse. La photo n'est pas datée. Je la situe vers la fin des années soixante. Le photographe ambulant n'a pas dû beaucoup insister pour que ma mère se laisse figer sur la pellicule avec son petit tardillon non-désiré.
Combien a-t-elle payé ?
Mon Dieu qu'elle est belle, ma mère.
Elle : ensemble noir tombant bien. Ceinture blanche à la taille. Escarpins noirs. 
Moi : casquette noire à visière blanche, pantalon court à bretelles noir, polo blanc, socquettes noires, chaussures spartiates blanches... 
Prise dans le tourbillon des sollicitations de la fête, et aussi, je dois bien l'admettre, cédant à mes caprices d'enfant gâté, elle vient tout juste de m'acheter un jouet qu'elle tient dans sa main gauche. C'est une superbe diligence en matière plastique noire, tirée par deux chevaux blancs. L'attelage est encore sous film de cellophane. Je l'ai sans l'avoir. Je la vois sans l'avoir. Le bras gauche de maman, replié, retient les anses d'un joli sac à main noir.
Une image vaut mille mots. A ce point du texte, où en est la jauge ? 
Cent-quatre vingt dix neuf ? Deux cents ?
J'ai encore de la place pour être juste, complet.

A y regarder mieux, l'oeil -mon oeil- donc reculé, y voit, au second plan, une volée de six marches qui conduit au kiosque à musique, désert à cette heure, mais où l'orchestre, tout-à-l'heure, lorsque nous serons partis, fera danser celles et ceux qui savent. Près de là, un haut-parleur atteste que cette photo est très parlante.
Quelle est la marque de la voiture blanche, dont on aperçoit un morceau, garée derrière le kiosque ? Une fausse-amie 6 Citroën ?
Mais je m'égare, je digresse, je dilue.
Ce qui est important, c'est le bras droit de ma mère, tendu vers l'arrière. Il semble me tracter, tant je suis en retrait. Nous sommes main dans la main. Pour le bras gauche, ça ira, il y a ma mère. Mais le bras droit est crispé, tendu comme une arbalète. Le poing est serré. 
Je crois que c'est la faute de ce satané photographe qui nous a empêchés de nous déssouder...

Mes genoux semblent vouloir se toucher ; mes chevilles s'écarter : on appelle ça un génu-valgum. Vais-je passer ma vie sur les premiers ? N'y-a-t-il pas de risque de voir enfler les secondes ?

L'attaque de la diligence...
Pour l'instant encore, elle est protégée. En garde rapprochée. Mais lorque nous serons à la maison, mon père me dire : "Oh, avec toi, elle sera vite cassée... Brise-Fer..."
img073.jpg

(A suivre.)

Joël Fauré

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