26 juillet 2007 4 26 /07 /juillet /2007 12:13
Une volonté de diariste.
Chaque année, pour son "Petit Noël", j'offre à ma mère un agenda... Au jour le jour, elle y note des micro-événements, des méga-anecdotes, des nano-aventures.
Pendant 20 ans, de 1978 à 1998, elle a "tenu rubrique" dans une publication à tirage unique... Au jour le jour, elle a consigné les menus fretins qui composaient sa vie. "Untel est venu nous voir." "Une telle est morte." "Allés au loto. Rien gagné."
Rien d'historique, mais tout d'authentiquement touchant : les menus détaillés, les maladies et les décès de l'entourage, les résultats des élections, les comptes-tenus et les tenus pour comptes. Les traces d'une vie modeste, et d'un train de vie qui n'a rien de pharaonique. Pas de grandes phrases, pas de grands discours, mais une vraie velléité de diariste.
Je garde et je regarde ces annales comme les reliques d'une Sainte.
Gazetière, échotière des menues choses. Delerm bien avant Delerm.

Ephémérides.
Morceaux choisis.
Samedi 3 mai 1978 : semé maïs.
Samedi 15 juillet 1978 : séjour à Lourdes, hôtel Terminus. 184 F.
Dimanche 6 août 1978 : Mort du Pape Paul VI. Crise cardiaque. 81 ans. 15 ans de papauté.
Lundi 14 août 1978 : acheté poulettes cou plumé. 45 F la paire - arrosoir : 18,50 F
Mercredi 13 septembre 1978 : passé commande Mobylette à Coueilles : 2 120,00 F
Samedi 2 novembre 1978 : payé denier du Culte 100,00 F

Par dessus le marché.
C'est comme un lundi. Comme tous les lundis. C'est immuable depuis des temps immémoriaux. A Bessières, le lundi, c'est jour de marché. Il est inconcevable de l'imaginer autrement. Le fragile et délicat Marcel Proust, que j'ai très bien connu, n'aurait aucun mal à me dire pourquoi je rattache le jour du marché au lundi. Par contre, saurait-il m'expliquer pourquoi je rattache ce jour-là à une panière d'osier ? Sans aucun doute en ferait-il sortir divers animaux de basse-cour. Il me faut vous dire que mes parents firent pondre quelques poules, engraissèrent un cochon, élevèrent des canards, des vaches, des lapins et leurs trois enfants. Leurs trois enfants ?

Les jumeaux.
Je viens de m'apercevoir que je n'ai pas parlé de mes frères... de douze ans mes aînés. Voilà ce qui arrive aux écrivains qui n'ont pas de plan de travail...

Mercredi 22 novembre 1950, onze heures

1er jumeau
Le vingt deux novembre mil neuf cent cinquante onze heures est né au hameau des Rouquiès Jean Pierre, du sexe masculin, de Fernand Pierre Guillaume Fauré, né le vingt neuf novembre mil neuf cent vingt deux à Buzet-sur-Tarn, Haute-Garonne, agriculteur, et de Marthe Madeleine Mathilde Trémolières, née le vingt et un novembre mil neuf cent vingt sept à Lestrade-Thouels Aveyron, sans profession, son épouse, domiciliés comme dessus. Dressé le vingt trois novembre mil neuf cent cinquante ; dix heures, sur la déclaration du père, qui, lecture faite, a signé avec nous, Joseph Constans, Maire de Buzet-sur-Tarn.

Mercredi 22 novembre 1950, onze heures une minute

2e jumeau
Le vingt deux novembre mil neuf cent cinquante onze heures une minute est né au hameau des Rouquiès Bernard, Emile, du sexe masculin, de Fernand Pierre Guillaume Fauré, né le vingt neuf novembre mil neuf cent vingt deux à Buzet-sur-Tarn, Haute-Garonne, agriculteur, et de Marthe Madeleine Mathilde Trémolières, née le vingt et un novembre mil neuf cent vingt sept à Lestrade-Thouels Aveyron, sans profession, son épouse, domiciliés comme dessus. Dressé le vingt trois novembre mil neuf cent cinquante ; dix heures (1), sur la déclaration du père, qui, lecture faite, a signé avec nous, Joseph Constans, Maire de Buzet-sur-Tarn.

Or donc, par dessus le marché.
Une -la-panière d'osier était solidement amarrée avec des tendeurs sur le porte-bagages de la grise Mobylette. Je trouvais encore un peu de place pour m'y amarrer aussi , et bien tenir ma mère par les hanches, comme dans une danse incestueuse ; les seules hanches qu'il me fût donné de toucher sans rougir, sans trembler. Nous laissions la Mobylette sous le "Marché aux veaux" et nous marchions vers celui de plein vent.
Bessières a ceci de particulier : la place est ourlée sur un côté d'une sorte de déambulatoire qui la surplombe. Vus de là, les parapluies multicolores des camelots semblent composer un costume d'Arlequin. Il y a une belle photo à faire. Si vous allez à Bessières un lundi, pensez à prendre votre téléphone portable qui fait aussi des photos. Vous penserez à moi.

Ce lundi-là, quel mauvais esprit rôde entre les étals ? Grouillante est la plèbe qui fréquente le marché. Ca parle fort et patois. Ca se reconnaît. Moi, j'aime bien le long camion de bazar "Tout à cent francs" où l'on trouve des petits jouets, des cages à grillons, des attrape-mouches et des objets indescriptibles, rebelles à se retrouver en liste chez un écrivain mélancolique, sauf Delerm.
Tout le reste m'effraie assez. Les forts en gueule qui vous alpaguent pour vous refourguer de la poudre de perlimpinpin, et d'autres qui s'égosillent pour vous vendre leurs salades.
Mais ce que j'ai pris en grippe surtout, ce sont les marchands forains qui vendent des chaussures et des habits.
Rien ne parle mieux que la façon de se vêtir. Tout petit, on me tricota des chandails à toute épreuve, et surtout, on me fit porter la casquette. On s'en est beaucoup servi pour se moquer de moi. Interrogée sur cet attribut, ma mère répondait : "C'est ta grand-mère qui veut que tu la portes. Elle dit que tu risques de prendre froid à la tête."
Ma mère se chargea de me vêtir de pied en cap, à son goût, et je ne voyais en cette tradition de s'alourdir d'oripeaux qu'une contrainte de plus. J'usais les étoffes sur l'auge aux poissons rouges et les salissais de terre glaise ou d'herbe écrasée. Mais quand le bon sens maternel me conduisait chez les boutiquiers de "prêt-à-porter", c'était pire qu'une corvée, c'était un calvaire. Il me fallait prêter mon flanc aux dégoulinants commentaires d'une vendeuse qui se permettait de me taper sur l'épaule comme si nous avions gardé les vaches ensemble... "Tourne, retourne-toi...Marche... Ca serre pas trop ?"
Et moi, pauvre de moi, toujours gêné aux emmanchures, aux entournures, aux encolures et aux pointures, je faisais pivoter ma carcasse comme à Tabarin, en me taisant, sur un socle que la Terre m'avait réservé bancal.

Ce lundi-là donc, quel mauvais esprit éparpilleur rôde entre les étals du marché de Bessières ?
C'est au moment où on ne les redoute plus que les événements redoutés surviennent. Que peut-il m'arriver alors que je suis auprès de la seule personne au monde qui ait su m'apprivoiser ? La perdre. Mais il est si saugrenu de l'imaginer. La perdre. Me perdre. Se perdre. Impossible tant la fusion est forte.
La marionnette ne peut plus exister sans marionnettiste...
Par quel hasard, ou sort mauvais nous sommes-nous dessoudés ? Il suffit d'une seconde, le temps d'un pas trop peu ou pas assez écarté, d'un "surplace" déplacé, ou d'un regard, pas au même moment, pas au même endroit porté ; ou encore d'un de ces intrus zigzaquant, de ces mouches qui changent d'âne pour se retrouver perdu.
Il faut croire que ma mère devait me tenir mal : je me retrouve perdu.
Comme Guillaumet dans les Andes, je me retrouve dans une effrayante odyssée, entre des montagnes de salopettes de Tergal, des terrils de pantalons de velours côtelé, des tumulus de chemises, des dômes de courgettes, des dunes de carottes et bassins d'aulx. Extra-Terrestre veut retrouver maman et rentrer maison.
Je laisse au lecteur le soin d'imaginer quels furent mes sentiments lors de l'épisode. Je lui laisse ci-dessous un espace pour qu'il rédige à son tour, grâce à ses propres ressentis et ses réminiscences scolaires, avec ses propres mots qui disent la peur et toutes les déclinaisons qui vont avec :
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Ma mère n'a jamais été douée pour l'illusionnisme. Pour l'exemple, quand il n'y avait qu'un lapin dans la panière d'osier, elle ne savait pas en faire sortir deux.
Par contre, elle savait parfois se faire magicienne et retrouver son fils perdu.
C'est avec une joie sans mélange que je revis la panière d'osier.

Chic ! J'allais échapper à l'essayage d'un nouvel habit.
Son fils retrouvé, ma mère vendit de joie son lapin pas du tout angora et, avec l'argent du végétarien, me traîna chez "Dulac" m'acheter un pull plus voyant, pour éviter à l'avenir de me perdre sur les marchés. Pour un peu, elle y aurait volontiers cousu des clochettes !

Ma mère ne m'a pas vu grandir.
Je n'ai pas vu vieillir ma mère.
Nous nous aveuglions mutuellement.

(A suivre.)

(1) Et pas dix heures une ?

Joël Fauré












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commentaires

théo 26/07/2007 20:27

: je regarde autour de moi d'un air occupé mais surtout pas inquiet
: je me dis que forcément, ils m'observent en cachette pour la bonne leçon, on l'y reprendra pas
: je me souviens des films catastrophe et me dis que je saurais gérer n'importe quelle situation, alors celle là... doigts dans les nazos
: un bourdonnement envahit mes oreilles et mon coeur bat dans les tempes
: je le sais maintenant, ils m'ont laissée, ça ne fait plus aucun doute
: je m'accroche à n'importe quel caddie, eux feront l'affaire ils ont l'air sympa et puis si je pleure un peu, ils sauront s'occuper de moi.
: je suis vraiment trop sotte, ils ont eu raison de m'abandonner

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