27 juillet 2007 5 27 /07 /juillet /2007 14:53
La droguerie de Bessières.
Fallait être gonflé pour une boutique de s'appeler comme ça : "Droguerie". Regardez sur Internet aujourd'hui... Une boutique de drogue ! Je revois l'enseigne : lettres de bois jaunes collées sur des lattes de bois vernis. L'odeur de l'intérieur me revient. M'enivre. Me drogue. Je retrouve, en les convoquant, les regards et les voix atones des marchands. Le père, lubrique ; drogué. La mère, apathique ; droguée. Le fils, tout blanc, devenu comptable ; drogué. La Belle-Fille, toute rouge ; droguée. Ce qu'il reste de la famille va se reconnaître. Tant pis. Il ne me fera pas de procès puisque je ne cite pas de nom.
Ma mère allait y acheter ses drogues : berlingots de Javel, essence de térébenthine... Moi, je reluquais les miennes : des martinets. Parce que j'avais d'autres chats à fouetter.

En sortant de l'école.
Un souvenir ramène à la mémoire du garçonnet que je fus quelque chose de très beau et grandiose : sa vie d'écolier et sa bonne vieille école.
Mais, dire les sensations anciennes, les réminiscences encore, sans utiliser les mots du thème : le cuir du cartable, la craie du tableau, etc... relève de l'exercice de haut vol.
Or, l'école de "Buzet-la-Forêt", ses tuiles, ses briques, son fénestrage en veulent tout autrement, et imposent encore une dictée. Il ne serait pas légitime de s'y soustraire.
Les divisions à virgule et l'ardeur imbécile que mettait le garçonnet à ne pas savoir les résoudre ; les tables de multiplication auxquelles il ne sut jamais s'accouder l'ont à jamais condamné à être quelqu'un "qui ne compte pas".
En revanche, il se souvient des jolies phrases élaborées par Odette et Edouard Bled, éponymes de ce livre-culte qui a élevé bien des élèves.
Depuis, le "Bled" est paumé.
Tout comme les manuels de lecture au motif écossais rouge ou vert, seuls détails rescapés de la transe. Malgré tout, des mots et des formules s'imprimaient dans son cortex d'enfant primaire et sauvage.
Il savait qu'il le resterait.
De la salle des classes, des jours de long cours, subsistent quelques images et quelques cartes-maîtresses. Une maîtresse, ça laisse des traces.
Sur son bureau, il y avait des serre-livres. C'étaient des biches. Ou des éléphants. Non, des biches. Porte-cartes-murales et porte-plumes, tampons-encreurs, jouets tracteurs en plastique, et vous, les biches, dans quelle brocante dormez-vous ? Et au moins, dormez-vous ? Et vous le "Bled" paumé que vainement recherche le garçonnet, que devenez-vous ?
La casquette qu'on lui faisait porter vissée sur le crâne, il se hasardait dans la cour, du bac à sable au dépôt à charbon, de la rigole rouge charriant des emballages de "La Pie qui Chante", au muret protégeant les bicyclettes.
Posée là, une grosse vasque que le petit garçon a toujours vue vide de sens et de primevères. Il y avait aussi une grosse racine d'acacia. Ou de marronnier. Non, c'était un acacia qui avait mangé le goudron et qui servait de promontoire, d'estrade et d'île déserte.
Plus loin, sur l'esplanade, les feuilles d'automne conjuguaient les verbes des poètes : tomber, tournoyer, tourbillonner au présent de l'indicatif et à la forme active. (Voir "Bled") Et ces mêmes bonnes feuilles, envoyées par ces mêmes poètes, invités à Buzet et généreux de vent, parlaient d'elles comme jamais elles n'auraient dû cesser de le faire.
"Voilà la feuille sans sève qui tombe sur le gazon. Voilà le vent qui s'élève et gémit dans le vallon." (Lamartine)
"Les fruits tombant sans qu'on les cueille, le vent et la forêt qui pleurent toutes leurs larmes en automne, feuille à feuille." (Guillaume Apollinaire)
Et j'ai cueilli, en passant, à l'automne qui dort le bouquet des trois feuilles d'or." (Henri de Régnier)

Sous les armoiries de la ville -une buse essorant d'or becquetant une branche sur une terrasse de sinople-, Monsieur Vincent-de-Paul est saintement resté dans sa niche. Sur son coeur, il porte un petit enfant. De sa main dextre, il caresse une petite tête blonde ou brune qui s'est de toute façon un peu fêlée. Il se dit que c'est ici que "Monsieur Vincent" a trempé ses lèvres pour la première fois dans le calice, ensuite bu jusqu'à la lie. Précepteur, il enseignait les bonnes manières. De toute cette histoire, le garçonnet n'a retenu que quelques bribes mais il affirme à qui veut l'entendre qu'un jour la statue du saint lui a lancé un clin d'oeil

Puis l'école a cessé d'être. Des locaux plus vastes et fonctionnels ont vu le jour de l'autre côté du village. Puis l'école est devenue vieille. Elle a donné des murs, imprégnés de l'odeur et de la sueur des compositions silencieuses que se partagent un médecin généraliste et le "Club des Cheveux d'Argent".
Le temps passe.
Le garçonnet est toujours à la recherche de son "Bled" paumé.

(A suivre.)

Joël Fauré


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