8 août 2007 3 08 /08 /août /2007 21:35
Sur la route.
Une voiture est indispensable à la campagne Pour ma mère comme pour moi, ce fut un instrument pour s'échapper d'un univers figé et étriqué. Nous étions en butte à une équation difficile à résoudre : dans une voiture, il y a trois pédales et nous n'avions que deux pieds. Ma mère a passé son permis de conduire à 54 ans, qu'elle a obtenu avec succés en 1982. Moi en 81. Un troisième pied a dû nous pousser dans ces années-là...
J'ai acheté une antédiluvienne "4L" couleur lie de vin, et ma mère une "Renault 6" crème caramel. Nous n'avons pas frimé grâce à nos chromes et nos calandres. Nos automobiles, aussi gourmandes en huile qu'en essence, nous ont plus souvent conduit aux portes des garages qu'à celles des stations balnéaires. Suivirent, suivant usure, et par fidélité à "la marque au losange" -mère et fils confondus- :  une autre "4L" bleu délavé, une autre "R6" crème renversée, une "R5" crème brûlée, une "R12" bleu nuit. Seule infidélité, une échappée vers "la marque aux chevrons", avec une "Visa".
"- Tu as fait la vidange ?
- Tu as mis de l'antigel ?
- Tu as changé les pneus ?
- Tu as pensé à acheter la vignette ? (Ramadier)
- Tu as payé l'assurance ?
- Tu as mis de l'essence ?
- Tu as bien éteint les phares ? (La batterie est en danger, allons enfants de la batterie.)
- Tu l'as bien fermée ?
- Tu as rentré la voiture ?
- Mets ta ceinture (Mais "elle", elle ne la "mettait" pas !)
- Tu auras une amende !
- Tu as toujours le cul sur la voiture !
- Combien il t'a fait payer la révision, Gomez ?"
me disait maman.
Noyé, étouffé, enseveli sous les questions, je préférai ne pas répondre.
"Toi, si tu fais quelque chose de bon dans ta vie, j'irai le dire loin." Elle n'a pas eu à se déplacer. Cette phrase aurait été la phrase-verrou d'un dialogue qui aurait évité bien des dégâts...

Création d'un improbable langage.
Je m'étais inventé, devant le constat d'incommunicabilité avec la parentèle, une sorte de "langage espéranto" à base de patois et d'espagnol, mâtiné d'anglais, langage seul compris de ma mère. "Crouch crouch" était le joker. C'était mon "schtroumpf" à moi. Je déformais les mots, les malaxais, les triturais... "Plao i tio o plao i tipao ?" (Il pleut ou il ne pleut pas ?) "Vamonos en la calle de Alcalà. (Rendons-nous rue de Alcala ?!) disais-je, en montant dans la voiture. Avec la voiture, j'allais faire "un tournant" ou "un tourniquet", c'est-à-dire une petite virée, une balade. "Y a pas digus ?" (Il n'y a personne ?) demandais-je avant de tourner à droite ou à gauche. "Romén zaco" altération de l'occitan "Au mens aquo" (Au moins ça.) voulait dire que, hein ? "ça", il ne fallait surtout pas l'oublier... Des expressions toutes faites, venues d'on ne sait où, allant on ne sait vers quoi : "Hier, il pleuvait" ; "Youpito égale 4" ; "Ce stylo, Madame Labranque, elle avait le même."  "Sûr et certain et impétrin...".
Notre voisin s'appelait Monsieur Jurétig. Avec un "g" final. Je l'appelai "Monsieur Jurétigateau".
Un personnage récurrent, inventé de toutes pièces, pourrait éventuellement devenir un héros de papier et de littérature : "Bobby Randeconeux". Là encore, j'avais forgé ce nom, grâce à un souvenir marquant d'un cours d'anglais, où l'expression "around the corner" m'avait bien plu. J'avais bombardé ce personnage régisseur d'une utopique tournée artistique qui n'existait que dans ma tête. Et quand ma mère se lamentait : "Mais qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu pour avoir un enfant pas comme les autres ?", je répondais : "Crouch crouch."

(A suivre.)

Joël Fauré



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commentaires

Joël Fauré 09/08/2007 22:24

Aurora : Je souhaite que votre "bambino" vous inscrive dans son "encyclo".

Angélique : Haut les bottes !
... et Crouch crouch !

Camille : C'était une géante en excès. Amour et haine ont bâti notre fusion.

Alba : Merci et pardon. Nous étions presque devenus schizophrènes...

Alba 09/08/2007 18:56

Bonsoir Joël, voici donc le commentaire (qui vous est destiné aussi) que j'ai tenté par 5 fois de faire partir chez Aurora. Merci de le faire suivre si vous pouvez.
**Joël, je vous avais bien dit "que j'avais du mal à suivre..."
Aurora et Marden : Désolée et confuse pour ce malentendu que je pressentais mais que je ne savais pas comment aborder.
Merci aux Inrock.. qui auront permis à Aurora et Alba de se retrouver chacune dans leurs bottes.. n'est ce pas Joël ?
Aurora et Joël, je demeure votre fidèle lectrice. Bien sincèrement. Alba **

Alba 09/08/2007 18:44

A l'aide..... j'ai tenté par cinq fois de répondre chez Aurora mais mon message ne part pas car il contient du spam... je fais donc un essai chez vous.

Camille C. 09/08/2007 11:11

Ces scènes de vie sont des trésors de lecture. Les écrire pour vous, cela équivaut à faire vivre votre maman éternellement, à ne rien oublier de ce qu'elle fut, à la penser posément, avec le recul nécessaire. La déposer sur papier, c'est l'inscrire à jamais dans les mémoires, elle et toute une époque. Témoignage aussi...les genres du roman se mêlent. Merci pour cette seconde lecture. Un livre qui se laisse lire deux fois est assurément un "beau" livre.

Ang鬩que 09/08/2007 09:57

Moi aussi j'avais un langage particulier avec ma soeur jumelle !
crouch crouch
J'aime beaucoup vous lire :
Des paroles fortes !
PS: J'ai commencé un tableau...
Je commence par des bottes sages, moins sages et pas sages du tout !

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