14 août 2007 2 14 /08 /août /2007 19:19

Auto-interview à destination de la presse.
A mon ami Pierre Bruel, qui se déplace souvent en tapis volant et m'interroge à son micro "Comment qualifieriez-vous votre livre sur votre mère, et votre oeuvre en général ?", je réponds : "Tu sais... Je te dis "tu" parce qu'on se dit "tu" hors antenne... C'est égotiste et obsessionnel."

Idées Noires.
"On fait venir le docteur ?"
Le docteur : c'est un mot important. Rien que de le prononcer, ça va mieux. Rien que de l'attendre, les symptômes semblent disparaître. Ma mère sortait de son étui un thermomètre à mercure et prenait la température. Elle s'y connaissait en chiffres, ceux du matin et ceux du soir. Et quand les bornes étaient dépassées, elle appelait le "Docteur Guillaume". Il porte le même nom et il ressemble au personnage sympathique que j'appréciais dans "Belle et Sébastien", de Cécile Aubry, à "La Bibliothèque Verte".
Je me souviens même de quelques phrases : "Tu es quelqu'un d'important : le docteur ! Ecoute comme ça sonne bien : le docteur !..."
Le docteur Guillaume arrivait. Il avait quelques accessoires et quelques mots rassurants. Et tout allait mieux...

Crises.
J'ai retrouvé dans les malles de ma mère un cahier jauni rempli d'une écriture violette. Ce sont des conduites à tenir, en matière d'hygiène et de santé. Sur le système nerveux, ma mère a écrit : "Il faut éviter (...) la préoccupation et la précipitation qui nécessitent une grande dépense de forces nerveuses et exténuent. Faire un effort continuel de volonté et de raison pour agir avec tout son calme et savoir se dominer."
Adolescente, ma mère a pris quelques cours ménagers, à Villefranche.
Franchement, elle n'a pas bien appris et retenu ses leçons. Elle est constamment préoccupée. Elle se précipite. Sanguine, impulsive, elle ne sait pas garder son calme. Elle ne sait pas se dominer. Le docteur Guillaume lui remet un "carnet de surveillance de l'hypertension arterielle."
Elle pousse des plaintes d'animal inédit. Elle émet des hurlements de coyotes qui ont les chocottes.

Elle veut aller sur la route se faire écraser par une voiture. Elle avale un berlingot d'eau de Javel. On lui fait remarquer que les seuls berlingots qu'elle peut consommer sans risque sont au rayon confiserie. Je lui dis que j'ai lu quelque part que les suicidés étaient très mal accueillis au Paradis. Elle perd ses oies et ses brebis. Elle voit des bandits dans un coin de sa chambre. Si j'étais Philippe Claudel et que je devais écrire un livre qui s'appelerait "Les âmes grises", j'écrirais qu'elle "confond les brouillards de novembre avec son propre désarroi".  On l'envoie dans une maison de santé. Elle insulte les infirmières. Elle les traites de "putes". Moi, personnellement, ça ne me dérange pas ; j'aimerais qu'elles le soient, parfois.

Une lettre de l'abbé Trémolières à "Marthou".
"St Rome de Tarn,
le 12.11.95
Chère Marthou,
Pour ce qui est de ton pessimisme boudeur, aux oubliettes, et n'en parle plus. On croirait que le volume que tu prends te contrarie, comme si tu avais 20 ans et si tu cherchais un amoureux. Vu l'âge et la forme que tu prends, au mieux tu peux faire bonne de curé. Quand ça va pas, récite le chapelet. Dis toi bien que bientôt, tu seras "sous terre à faire des vers", et tu seras heureuse à rendre l'âme. Ici tout va bien. J'ai cueilli 5 kilos de cèpes 425 pièces. Le courage est excellent."

Un séisme particulier.
Ca vous tombe comme ça, un dimanche matin, de très bonne heure, quand les paupières sont encore scellées comme un pli recommandé. Mon père vient en catastrophe me réveiller. Il a très peur. C'est ma mère. C'est grave. Je fonce dans la chambre. Je n'oublierai jamais ce petit matin-là. Ma mère a les bras et les jambes cloués, la bouche tordue ; sa parole est capturée. "L'attaque", ce séisme particulier, vient de frapper. J'appelle les secours, j'applique de l'eau bénite de Lourdes sur le front (Ca peut faire de mal) de celle que je vis ensuite partir pour l'hôpital, dans le fourgon des pompiers, qui irrisait de bleu la route enténébrée ; celle qui, pour moi, fut et restait épée et bouclier, unique référence, exclusive. Là, pour l'instant et vraiment, je m'aperçus que je l'aimais d'une belle ardeur, que je ne voulais rien d'autre qu'elle se tirât de ce mauvais pas, qu'elle recouvrît totalement l'usage de sous ses sens et de toutes ses facultés. Je n'avais qu'elle au monde. C'était mon bouclier.
A l'hôpital, où elle fut admise aux urgences, je fondai en larmes. Dans son lit, elle tentait de parler un improbable langage. Un médecin, interrogé, m'annonça que, dans ce cas de figure, tout était possible : l'hémiplégie, le coma... Un vaisseau s'était bouché dans le cerveau... L'amélioration ou la dégradation seraient-elles vite perceptibles ? Il faudrait attendre quelques jours avant de se prononcer.
On attend toujours trop longtemps.
Mon père et moi étions perdus dans cette maison grise où tout nous parlait d'elle, sans elle. Elle gérait tout. Et à l'heure, pénible, des questionnements sur son sort, nous étions à la dérive. Ce soir-là, je me suis couché entre deux plaques de chagrin.
Le destin a parfois des remords. Il visita sans doute ma mère nuitamment, et lui redonna des forces. L'héparine et cette merveilleuse assistance médicale qui nous rassure tous un peu, firent le reste. Deux longs jours après le séisme, ma mère retrouva l'usage du sens commun. Aucun déficit. Il restait simplement à se rétablir, à chasser les derniers débris et éclats du carnage.

Ephémérides.
Dimanche 21 décembre 1997 : hospitalisée à Purpan pour attaque.
Mardi 30 décembre 1997 : Sortie de Purpan.

(A suivre.)


Joël Fauré

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DEMAIN SUR CET ECRAN :
"UNE CONFIDENCE EROTIQUE" de Camille C.


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commentaires

Joël Fauré 14/08/2007 23:01

Camille : Toutes les lettres reçues de lui (et conservées) sont de la même trempe. Ca coule en lisant... Avec des mots tout simples, il formule l'essentiel. Il m'a souvent reproché de ne pas être plus dépouillé dans le style... Il le trouvait trop encombré d'ajectifs et d'adverbes...
Je ne l'ai pas assez côtoyé...

Camille C. 14/08/2007 22:42

Je regrette infiniment de n'avoir pas connu l'abbé Trémolières car je sens que son prosaïsme recherché m'aurait beaucoup plu. C'est avec des gens comme ça que l'on se nettoie l'âme de ses suppôts inutiles.

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