2 septembre 2007 7 02 /09 /septembre /2007 11:22
Quelle connerie, la guerre...
Inattendu mode d'emploi pour "Oh". J'imagine mon père, pas encore décillé sur "la chose", recopiant fiévreusement les consignes d'un camarade plus déluré.
De la guerre -de ses guerres-, je ne sais rien. Il est resté taiseux. Ainsi ne ferai-je pas celui qui sait. Il a lâché quelques bribes, ponctuées par un "J'ai eu une sale vie". Ce qui ne veut pas dire que c'est lui qui avait sali sa vie, mais bien le contraire.
Il se montre peu disert. Tout se mélange dans une mauvaise macédoine : le STO, Cologne bombardée et détruite, les copains morts qu'il faut porter en terre, les topinambours à chaque repas (mais un peu de viande bouillie le dimanche), les tickets de rationnement, la ferme du "Mas de Sol" où il s'était réfugié...
L'Occupation de son temps, la Résistance à l'épreuve, la Collaboration étroite avec... ses copains de chambrée, et la Libération, la sienne, et celle de Buzet, et celle de la France...

39 - 45 : ce n'est pas l'écartement entre une pointure fillette et une grosse pointure, c'est une marque de guerre. La guerre : il aurait fallu que je me documente sur des aspects rugueux. Je laisse ce soin aux historiens.

C'est une photo.
Elle est rongée par l'humidité. Elle montre mon père devant un baraquement, dans un paysage désolé. Il est en tenue militaire : béret, vareuse, godillots montants. Il pose, comme Napoléon, la main enfouie, repliée sur la cage thoracique, pour empêcher le coq de sortir, pour empêcher l'aigle de rentrer.

Réfractaire.
Il est curieux de constater que l'histoire se renouvelle. Au Moyen-Âge, le Service Militaire s'appelait OST. Plus près de nous, STO. Un petit chamboulement s'est opéré, mais c'est tout, faisant le sel des amateurs de mots croisés.

A Buzet-la-Forêt, le maire est loin de remplir une grille de mots croisés en écrivant ceci :

Attestation.
Le Maire de Buzet, soussigné, certifie que Monsieur Fauré Fernand, né le 29 novembre 1927 à Buzet, a été envoyé au S.T.O. à Wielling (Allemagne), le 20 juin 1943, et rentré en France en congé le 12 décembre 1943, s'est ensuite soustrait aux recherches, afin de se dérober au S.T.O. Donc réfractaire au S.T.O. à dater du 12/12/43.
Ce jeune homme est fils unique de Veuve et seul soutien de sa mère pour l'exploitation d'unr propriété de 12 hectares.
Buzet, le 21 novembre 1945.
Le Maire.

Le monument aux sorts.
La croix gammée -la stvanza- est un signe de multiplication qui a été tordu en faisant la guerre.
Quand on ajoute un Français à un autre Français, on n'obtient pas une addition mais une division.
A Buzet-la-Forêt, les Allemands ont fait beaucoup de soustractions.
Je n'ai jamais été bon en histoire et en calcul mental (mon mental a des calculs). Mais le monument aux morts, scrupuleux comptable, érigé tout près de la Maison Neuve, me parle sans langue de bois, et garde sa mémoire fraîche de sang :

ICI
CINQUANTE QUATRE
FRANCAIS
ONT ETE MASSACRES ET
BRULES PAR LES
ALLEMANDS
LE 17 AOUT 1944
_______

PRES D'ICI
SEIZE FRANCAIS
TOTRURES ET EXECUTES PAR LES
ALLEMANDS
SONT MORTS POUR LA PATRIE
6 - 15 - 20 JUILLET 1944

Sans transition, presque sans inspiration, sans doute sans concertation, tout près de cette stèle s'étire un golf de 18 trous. trous de balles.

Depuis sa villégiature outre-Rhin, mon père est terrorisé par les uniformes. Il ne comprend pas pourquoi tout le monde ne porte pas des salopettes en tergal et des chapeaux de paille comme lui. Mon brave papa, lui qui n'a jamais fait de mal à une mouche (il a seulement supprimé les doryphores qui boulotaient ses patates ; or les faits sont maintenant prescrits), tremble de peur devant les gendarmes, les infirmières, les curés, les caissières de supermarché et même les majorettes.

(A suivre)

Joël Fauré

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commentaires

AURORA 03/09/2007 01:09

Une sourde révolte dans ces lignes poignantes: vous êtes la voix de ce père "taiseux" qui ne sut parler de cette "sale vie".
Il a de la chance, où qu'il soit désormais, de vous avoir pour fils et pour porte-parole.

Amicalement.

Camille C. 02/09/2007 23:50

Le traumatisme de la guerre a touché tant de familles. Ma mère a perdu ses deux frères de 18 et 20 ans, seul le corps de l'un a été retrouvé, elle a vu ses parents se rouler de douleur et à son père qui a été "forcé" de travailler pour les allemands, les français vengeurs ont dit que ça faisait deux salops en moins, et on l'a emprisonné et torturé avant de le déclarer innocent, victime comme tant d'autres... L'absurdité de Camus trouve ici son sens. Ces histoires de famille ont marqué ma petite enfance, quelque part, c'est important, la mémoire...et retrouvons Philippe Claudel, Sylvie Germain pour ne pas oublier l'atrocité de la réalité: le poids des mots. Camille C.

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