3 septembre 2007 1 03 /09 /septembre /2007 19:09
A Caroline Lamarche,
à sa goutte de sang.


Etat des lieux communs.
Ca va ? Tout le monde suit ? Le moral est bon ? Les troupes sont fraîches ? A part ça, qu'est-ce-que vous lisez en ce moment ? Vous avez vu, Caroline Lamarche est donnée favorite pour le "Goncourt" ?

C'est un tout petit agenda. Il a gardé une élégance surannée. Il date de 1955. La tranche est rouge. Il est doté d'un tout petit crayon tendre, à peine plus gros qu'une allumette, glissé dans une bague. On y trouve essentiellement des informations concernant le lait, son prix et son litrage écoulé. Mon père ne finit pas de m'étonner : par quel miracle a-t-il pu rendre cet agenda extensible à l'infini ? Ainsi, j'apprends : les veaux de la Rousselle sont nés le 13 juillet 1956", "avoir acheté gaz réchaud 18 300 francs", "vendu veau Blanchette 8 500 F", "avoir acheté cochon 17 (illisible) 1963", "vendu cochon le 28 mai 1965, 99 kg 27 300 francs, prix d'achat 16 500 francs", et enfin, fabuleux bond dans le temps :
"Première neige 12-11-85
Deuxième neige : 19-11-85"
"Il a neigé le 14 janvier 1987. 10 centimètres."
Mon père a inventé le calendrier perpétuel.
La neige, je m'en souviens. Le lait, un peu moins. Le lait en neige, j'en suis friand...
Il reste des pages vierges dans cet agenda. Ce serait faire honneur à mon père que d'écrire sur l'une d'elles, à une date à venir : "Publié livre. 5 000 exemplaires. Edition épuisée. Réimpression en cours."

1967. Le tracteur est vieux et s'essouflfle. Parfois, il ne veut pas démarrer. Ou bien il démarre mal, dans un nuage d'odorante fumée d'essence de mélange.
De Gaulle s'essaye à promettre, dans la télévision balbutiante, entre la mire et deux éléphants savants. La Terre est basse, le Front Populaire, loin ; la joie redevenue aléatoire. La guerre, un temps, a occupé, meurtri, déchiré. Mais le sang sèche vite et on oublie, on s'ennuie.

La terre ne rapporte plus. Il faut bien vivre. Les petites exploitattions agricoles sont condamnées à végéter. "Oh" confie ses terres à un fermier. Il part travailler en usine. Une vraie usine comme on n'en fait plus, avec un toit en dents de scie, comme on ne peut plus se les figurer. Ou alors en illustration, en pictogramme dans les manuels scolaires.
Celle-ci fabrique de la peinture. Elle se trouve à l'entrée du village de Bessières, entre la gare et le château d'eau, floqué sur son rehaut de l'inscription peinte en capitales "PEINTURES ECOPLAS". La peinture ne vient pas de bien loin, elle n'a eu qu'à traverser la route.
Sur son calendrier perpétuel, d'une écriture maladroite, mon père a noté, à la date du 27 juin 1955 (Saint-Crescent) : "Marquise iciminée le 23 mars 1967. Avoir commencé le travaille le 18 avril 1967 à la peinture à bessierre. fin juillet."

Le samedi 1er juillet (Saint-Martial), je lis : "brunette velle le 16 juin 1966". Et le mercredi 5 juillet (Sainte Zoé), je trouve : "avoir commencé travail le 17 août 1967 à l'usine baudou a bessiere".
Comment ? Qu'est-ce que vous dites ? Que c'est bourré de fautes d'orthographe ? Non mais, j'aurais bien voulu vous y voir à sa place. Nous n'avons pas gardé les vaches ensemble. "Oh" n'est allé à l'école que lorsqu'il n'y avait pas de travail à la ferme. Autant dire presque jamais.

A Bessières (presque Béziers), pendant que Gustave drague sur le fleuve "Tarn" pour construire des châteaux de sable, Maurice Baudou achète, sur les rives du même cours, une centrale hydraulique, pour faire tourner son usine. Il reçoit du vieux caoutchouc décliné en déchets de chambres à air, de bouillottes ; le pile, le granule, le fond pour en faire du neuf. Il sert de matière première aux célèbres bottes Baudou, qui ont fait une belle jambe aux arpenteurs de toutes natures.
Maurice compose ses équipes avec de la main-d'oeuvre locale. Braves travailleurs aux mains volontaires. Ils savent manier la batteuse ; ils auront manoeuvrer la calandre et les granulateurs.

(A suivre.)

Joël Fauré

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BILLET D'HUMEUR

Ode jaculaitoire

Qu'il me soit permis de faire miennes les phrases de mon grand ami Samuel Beckett :

"Ma lucidité, ma chair à vif
Me font cruellement souffrir.
Qu'on me donne le confort de l'âme
Et la quiétude de l'esprit.
Pitié.
J'implore le pardon  des fautes
Que j'aurais dû commettre.
Pauvre scribe éreinté de coups.
Je me grise de mots, de vin, de viande.
Je veux être joufflu et pompeux,
Gras et verbeux ; insolite.
Je ne veux pas rester comme les autres.
Qu'on me fouette à vif, au sang.
Que mes pleurs et douleurs soient au moins motivés.
Qu'on fasse mienne la ferveur du Christ,
L'ardente prière Jaculatoire juste après l'Introït.
Que je puisse aimer sans frein
La vie, les gens, le monde.
Que ma bouche soit riche
De la soif enfin apaisée de ses lèvres
Et ma tête sereine."

Samuel Beckett (La Dernière bande)

"Qu'on ne m'enlève aucune forme de liberté,
Qu'on ne m'empêche pas de convoquer les fantômes,
J'ai appris que les morts ne quittaient jamais les vivants,
Quand ta voix change
Et que tu prends ce ton cassant,
C'est qui ? c'est quoi, toi ?
Dans ces cas-là, je voudrais pouvoir entrer
Dans le chas d'une aiguille
Et me perdre dans une botte de foin."

Raoul Jefe

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commentaires

Joël Fauré 04/09/2007 11:50

Alba : lun des deux est à consommer sans modération.

Alba 04/09/2007 10:36

Savez vous que je me grise de temps en temps du nectar de votre pays "Le Buzet" ? et bien sûr de vos mots, beaucoup plus souvent.

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