4 septembre 2007 2 04 /09 /septembre /2007 19:33
A Catherine Piskiewicz,
à sa grande petite maison d'édition "Le Pérégrinateur"
Pour m'avoir dit que j'écrivais des pages magnifiques ;
parce qu'elle rit ou qu'elle répond : "Peut-être..." quand je lui dis :
"Un jour, tu le regretteras d'avoir eu peur de m'éditer..."


Mon père
abandonne la peinture, et dévient fétichiste du caoutchouc.
Pour se rendre à l'usine, mon père enfourche sa mobylette. Il n'a pas d'auto. Il dit qu'il n'a jamais compris comment faisaient deux voitures pour se croiser sans s'accrocher. C'est vrai ce que je vous dis. Il effectue le trajet de jour comme de nuit. Chez Baudou, ont fait les "trois-huit" : quatre heures, midi. Midi, vingt heures. Vingt heures, quatre heures. Les équipes se passent le relais, et changent de plage horaire toutes les semaines. Ainsi, tout ce petit monde laborieux, à l'instar d'un Caravage, connaît toutes nuances d'ombre et de lumière de l'atelier, selon les déclinaisons du moment.
Mon père disait qu'il travaillait "de matin, de jour ou de nuit". Je l'ai souvent entendu dire qu'il avait ses plages préférées, ses plages redoutées -et cette pendule qui, parfois n'avançait plus, que le temps était long-. Moi, je craignais les nuits où il allait gagner sa graine, casser sa croûte, se fondre dans son caoutchouc. Il me laissait seul avec ma mère, dans la demeure isolée. Et quand parfois, brisant le silence, l'aboiement de notre chien se faisait insistant, une terreur me venait, il ne m'était pas interdit de penser que des méchants allaient venir nous égorger. C'était avec soulagement que j'entendais le retour de Zorro sur sa mobylette, arrivé à point nommé pour nous sauver du massacre.
Qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente, "Oh Zorro" chevauchait sa monture. Il partait longtemps à l'avance. Il avait peur d'être en retard. Il disait qu'il connaissait tous les trous de la route. Tous les nids de poule et les dos d'âne des petits chemins de campagne. Quelquefois, un lapin sorti d' "Alice au pays des merveilles" traversait le faisceau de l'éclairage, sortait son horloge, et lui disait : "Ca va, tu es dans les temps". "Lizarne, Les Bardis, Vieusse, le petit château d'eau, la Castelle, le Grand Château d'eau, le chemin de Douce Dame", et puis "Baudou". C'est bon, la relève était assurée.

Les châteaux d'eau de mon père.
Tout en écrivant, tout en décrivant l'itinéraire emprunté par mon père pour se rendre à son travail -le chemin de "Saint Fernand" où il m'arrive de me rendre parfois en pélerinage-, je m'aperçois que ce parcours est jalonné de châteaux d'eau. C'est curieux. Pagnol a bien glorifié le château de sa mère, alors, après tout, pourquoi ne pas nous croire aristocrate hydrophile, l'espace d'un instant ?
D'autant plus qu'on nous prévient : nous allons en manquer. D'eau.
Avant l'augure de châteaux secs, qu'il me soit permis, amis, cette petite digression sur ces édifices magnifiques, racés, souvent élégants et presque toujours méprisés.
Le premier château de mon père est tout petit ; il ressemble à un dé à jouer.
Le second, plus haut, plus grand, ressemble à un gros bouchon de Champagne.
Regardez autour de vous, vous serez étonné de découvrir ces architectures originales ; vous passez tous les jours devant sans les voir. Ils sont d'un modernisme inattendu. Celui-ci est en forme de champignon, celui-là en forme de sablier, tel autre en forme de trompette, tel autre en forme de salière, tel autre encore en forme de fusée...
Je propose ici la création d'un cercle des amis des Châteaux d'eau, avec pour but avoué la valorisation de ces petites merveilles...
Savez-vous qu'à Toulouse, le Château d'eau, en forme de phare, lors de sa construction, a été jugé très laid par les toulousains ? Aujourd'hui, il abrite l'une des galeries de photographies les plus courues du Monde. Toujours à Toulouse, une station de pompage est devenu un très beau théâtre, le "Théâtre Garonne".
M'est avis qu'aucun château d'eau ne sera transformé en musée de mon père. Peut-être un jour, pour moi, devenu, à force de courage, de persévérance -et de tenue de blog impeccable- l'inclassable, l'atypique auteur dont tout le monde parle, des turbines se mueront en cimaises à la gloire de mon égo ?
Mon père, toi qui, statistiquement es au cieux ; et là, c'est sûr, es dans ma tête, laisse-moi te dire que si tu ne peux me délivrer du mal, tu m'offres matière à écrire, toi qui te moquais de moi quand je te disais que je voulais devenir écrivain. Tu vois, je t'érige en héros. Je t'offre des châteaux. Tu me fais courir dans tous les sens, partout. Je ne sais pas si les lecteurs me suivent. S'ils ne sont pas contents, ils n'ont qu'à lire Delerm. Ils n'auront pas à ouvrir leur dictionnaire. Et moi, oui, peut-être que j'aurais le prix du "Livre Inter" ?
De toute façon, j'en ai parlé à mon éditeur. Et il est d'accord quand je lui dis : "L'écriture est une paririe sans clôture."
Il ne me reste que cette prairie. Je vais m'y promener dès que je le peux. Comme toi, mon papa, je ne veux pas regarder sous ces visages qui nous croisent, et, contrairement aux voitures, nous percutent et nous cabossent souvent. Là, tu as raison. Je désespère du genre humain. Il assèche nos nappes phréatiques et condamne nos châteaux. Un jour, l'eau sera de l'or blanc ; les châteaux d'eau des châteaux d'or blanc.
Si j'en avais les moyens, je serais misanthrope.

(A suivre.)

Joël Fauré

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commentaires

AURORA 05/09/2007 00:14

En fait, votre secret est dans quelques mots de ce texte...
En lui offrant vos lignes, c'est à nous aussi que vous offrez tout cet or cabossé qui est celui de tout l'amour du monde, celui dont on fait les "alliances" éternelles.

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