24 novembre 2007 6 24 /11 /novembre /2007 13:36
"Mercredi : Althusser.
Jeudi : Althusser.
Vendredi : Althusser...

Mercredi : je "découvre" Althusser à la télévision. Jeudi, je lis le grand papier qui lui est consacré dans "Libération". Vendredi, je pénètre dans une librairie. Rayon nouveautés. J'aborde un vendeur : "Avez vous "L'avenir dure longtemps" de Louis Althusser ?" Il me désigne une table : "C'est tout au bout". Avant de poursuivre, loquace : "Je viens justement d'en lire quelques extraits. C'est dur !"
Nous échangeons encore quelques mots. Il me signale un papier sur le livre en question dans un périodique ; je lui conseille celui de "Libération" et je me saisis du livre. Je feuillette. Page 115 et 116 : "Hélène, toujours dans cette petite chambre de l'infirmerie, assise sur mon lit, à mon côté, m'embrassa. Jamais je n'avais embrassé une femme (à 30 ans !) et surtout, jamais je n'avais été embrassé par une femme. Le désir monta en moi, nous fîmes l'amour sur le lit, c'était neuf, saisissant, exaltant et violent. Lorqu'elle fut partie, un abîme d'angoisse s'ouvrit en moi qui ne se referma plus. (...) Je tentai de me raccrocher comme je pouvais à la vie, à mon ami, le docteur Etienne, impossible, chaque jour, je sombrai irrémédiablement dans le vide terrifiant de l'angoisse, une angoisse devenue rapidement sans objet aucun : ce que les spécialistes appellent, je crois une "névrose d'angoisse sans objet". Page 242 et 243 : "Je ne cessais de vivre la nuit d'atroces cauchemars, qui se prolongeaient très longuement à l'état de veille,et je "vivais" mes rêves à l'état de veille, c'est-à-dire agissais selon les thèmes et la logique de mes rêves, prenant l'illusion de mes rêves pour la réalité, et je me trouvais alors incapable de distinguer en état de veille mes hallucinations oniriques de la réalité. C'est dans ces conditions que je développais sans cesse à qui venait me visiter des thèmes de persécution suicidaire. Je pensais intensément que des hommes voulaient ma mort et s'apprêtaient à me tuer : un barbu en particulier, que j'avais dû apercevoir quelque part dans le service ; mieux, un tribunal qui siégeait dans la pièce à côté pour me condamner à mort ; mieux, des hommes armés de fusils à lunette qui allaient m'abattre en me visant des fenêtres d'en face ; enfin les Brigades rouges qui m'avaient condamné à mort et allaient faire irruption dans ma chambre de jour ou de nuit. Je n'ai pas gardé en mémoire tous ces détails hallucinants, ils sont pour moi couverts, sauf par éclairs, par une lourde amnésie, mais je les tiens de mes nombreux amis, qui vinrent me visiter, des médecins qui me soignèrent, et de l'exact et concordant recoupement de leurs observations et témoignages que j'ai ensuite recueillis."
Je referme le livre-pierre tombale. Par mégarde, je vais m'y oublier un peu. Un plaque de marbre sur la poitrine, un sac de noeuds dans la gorge, je quitte la librairie. Je viens d'effectuer un terrible semis dans ma tête surmenée.
J'ai un train à prendre ; je rentre chez moi, tel un automate, gonfler une valise, me faire suer et rager en vérifications... Ai-je bien éteint la lumière ? La porte est-elle bien fermée à clef ?
Sur le trajet de la gare, j'ai bien senti la sourde angoisse : mais ventre affamé avait une oreille ; aussi a-t-il, lui, tout entendu. L'angoisse n'est pas restée sourde très longtemps : elle s'est écoutée, elle a grandi, est devenue bien nette, attentive... Le temps de m'attabler au buffet de la gare. Je refuse de croire que ça va mal. Je passe commande : harengs-pommes à l'huile... Ce soir, la caque sent trop le hareng. Aux commissures de mes lèvres semble suinter un goût amer. Pour le reste, ça se passe en gros au creux des reins, dans la gorge, dans l'estomac, dans la poitrine, et surtout dans la tête : moi, le gros mangeur, je n'ai pas faim...
Mâcher et avaler une bouchée relève du domaine de l'effort. Je n'ai pas la force d'en accomplir un. Je suis dévoré par l'angoisse. Il y en avait "avant" Althusser ; voici soudain qu'elles paralysent même mon appétit. Je décommande tout.
Longue attente. Même la bière que j'ai demandé qu'on me serve pour tromper l'ennemi a mauvais goût.
Je monte dans le train. D'enfer.

Je monte dans le train.
D'enfer."
 

 


Partager cet article

Repost 0

commentaires

Joël Fauré 26/11/2007 18:06

Aurora : Le passage de "L'avenir..." où Althusser revient chez lui pour ranger ses propres livres met aussi en abîme "la branloire perenne"...

AURORA 26/11/2007 01:25

Pauvre Althusser décidément!
Son enfer était même...contagieux!!!!

Présentation

BIENVENUE

ESPACE LITTERAIRE ET EROTIQUE

Soyez les bienvenus sur cet "égoblog",
petit jardin virtuel.

N'oubliez pas, quand même, d'aller vous aérer.

"Vivre,
c'est passer d'un espace à un autre
en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

Georges PEREC



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recherche

Liens