6 mars 2008 4 06 /03 /mars /2008 15:54
L'inventeur de la machine à peser la souffrance :  La suivante était porteuse d'une plainte particulière.  Elle avait dû être jolie. Petite, elle devait être bonne en récitation. Le choix des mots.  Une cérébrale.  Pas une charnelle. A dû passer plus de temps à tourner les pages des livres plutôt que de faire la course. Ecoutez-bien. Ecoutez tout.

(Il se dirige côté cour.
Eclairage douche sur  lui.
Une femme arrive.)

La femme :  (Elle s'assoit.)  Je contemplais un tableau. C'était un tableau de Vincent Van Gogh :  "Paysage d'Auvers après la pluie". C'ést un presque camaïeux qui se décline en teintes nuancées : vert pomme, vert amande, vert tendre et vert bouteille. Au lointain, un train s'enfuit à travers la campagne et laisse le sillage d'un voile de vapeur. Des carrés de culture s'étagent et semblent cousus entre eux comme le patchwork d'un jeté de lit. Pour voir ce qui s'y passe, Asmodée pourrait-il soulever un peu la  toiture d'un corps de bâtisses, aux volets en rappel harmonieux, au fenestrage anarchique ? Les maisons escortent un peu un chemin à la limite du carrossable. De l'autre côté de la route, une murette, un peu moussue, un peu herbue, n'arrive pas à circonscrire l'espace que fut jadis un  jardinet, rendu à la nature. Au mieux, elle s'efface et se confond dans le paysage. Qui magnifie et reflète le ciel absent ?  Tout juste le miroir d'une flaque aux reflets azurés, au mitan du tableau. Des arbres élèvent la gouache vers les nues. Une bonne odeur de terre mouillée s'exhale et pendant qu'un cheval traînant cabriolet exalte le voyage, un faucheur se rit de la Faucheuse. Au premier plan, sur un tertre, des fleurs saignent en coulis vermillon.
J'écoutais une chanson  : "Le plat pays" de Jacques Brel. Jamais un assemblage de mots ne me parut plus impeccable, rare, d'une finesse, d'une délicatesse...
Je contemplais le tableau ; j'écoutais la chanson. Ma mère était là qui me tenait la main. C'est elle qui m'avait signalé toutes ces belles choses. Ma mère était la plus douce des mères, la plus compréhensive. Une mère si mère qu'on l'eût dit exemplaire. Je contemplais le tableau ; j'écoutais la chanson et je sentais le parfum chaud de ma mère. J'étais si bien. Et cette communion des sens me transportait, me soulevait. Mes yeux s'embuaient. Je pleurais. Je pleurais parce que  c'était beau et que j'étais bien. Je me sentais pénétrée jusqu'au cerveau où flottait un air frais. Retrouver ces sensations, ça ne devait pas être bien difficile. Que fallait-il faire pour que les parfums anciens reviennent à mes narines pelliculées ? Dussé-je en mourir, je vais tout vous dire. Cet instant furtif, que je n'ai pas su capturer, jamais je n'ai pu le revivre. J'ai vu et revu le tableau ; j'ai écouté et réécouté la chanson de Brel. Bien sûr, ça me remplissait mais il manquait... (Elle sanglote.)

L'inventeur de la machine à peser la souffrance : Ca porte un nom. Une plaque de marbre sur la poitrine ; une pelote de laine dans la gorge, on appelle ça de la nostalgie. Ou du chagrin. Venez...
(Il la prend par les épaules et la ramène en coulisses.
Noir côté cour.
L'inventeur de la machine à peser la souffrance revient s'asseoir sur le socle de béton avec les autres.)

(A suivre.)

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commentaires

AURORA 07/03/2008 01:49

Oui, c'est du chagrin...
Et comme vous le rendez bien.
Cela me fait me souvenir de "La folie", cette chanson de Ferré qui commence par "La chaise de Van Gogh où tu ne t'assieds pas..."

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