5 avril 2008 6 05 /04 /avril /2008 12:34
(Le bleu se lève, se saisit de la caméra, en joue en balayant l'espace, en la braquant sur lui, sur le public, sur l'infirmière, sur les journalistes.)

Le bleu : Antonin ! Nanaqui ! Ne vous laissez pas filmer : vous avez la tête des mauvais jours aujourd'hui... (A la journaliste :) Passionnant, non, le métier de journaliste ?

La journaliste :
Il faut être curieux et culotté. Il faut suggérer sans dire... Faire parler et écouter sans avoir l'air de susciter et reproduire sans rien trahir pour éviter toutes formes de procès. Avec vous, c'est facile ; vous êtes un bon client.

Le bleu : Vous avez une petite idée sur le commentaire que vous aurez sur moi ?

La journaliste :
Ce sera du genre : "Comme vous ne l'ignorez pas, nous avons rencontré un homme tout bleu. Nous passerons sous silence le motif de ses bleuissements successifs. Inutile de dire que ça se passe de commentaire. Nous ne vous apprendrons pas qu'il n'en fait pas mystère. Il va sans dire qu'il est superflu de le présenter. Comme son nom ne l'indique pas, il n'est pas que bleu, mais aussi de cette couleur là, indéfinissable, que nous ne nommerons pas. Aussi nous tairons-nous afin de lui laisser la parole, à seule fin qu'il se libère vraiment."

(Un temps.
Le bleu pose la caméra.
A plusieurs reprises, on sent qu'il va parler, mais qu'il ravale ce qu'il a à dire.)

L'infirmière : Libérez-vous ! Lâchez-vous ! Vous savez vous tenir, nous le savons maintenant. Ce qui n'est pas dit est douloureux. Je sais que vous en avez gros sur la patate qui, une fois épluchée pourra sans aucun doute vous donner la frite.

(Rires forcés.)

Le bleu : J'ai continué de vivre. Il le faut bien. Seul. Tout seul. Et tout seul, c'est difficile d'entreprendre. Sans se confier. Sans partager. Sans le secours d'une main. Sans l'amarre d'un cou. Sans la digue d'une joue. Je suis devenu un obscur employé aux écritures dans une institution austère. Un pince-sans-rire un peu trop pincé. Mais je n'avais pas encore fini de bleuir... Si j'ai manqué d'amour, j'ai la faiblesse de croire que je n'ai pas manqué de courage. Ce n'est pas à moi de dire ça, bien sûr, mais bon... Le coeur en jachère. Personne, le matin, pour me signaler le faux-pli d'une chemise ou d'un pantalon, un bouton absent, une tache disgrâcieuse. Personne pour me dire : "Bon courage !" Personne ! Que des idées. Des certitudes. Du genre : "Une femme, ça doit avoir des cheveux longs et des chaussures qui claquent." Quelqu'une pour qui on va acheter des pastilles quand elle a mal à la gorge.  (Un temps.) La première fois que je l'ai vue, c'était dans les lieux communs d'une maison commune. J'y travaillais assidûment à noircir du papier. J'ai entendu une canonnade et l'âme d'un canon a touché la mienne, à bout portant. Je l'ai reçue en plein coeur... Mais, je suis bête, j'oublie de vous dire de qui je parle...

L'infirmière : Ce ne sera pas la peine. Inutile. Nous avons très bien compris que vous ouvez là une nouvelle page de votre dictionnaire et qu'il s'agit d'une femme qui est venue enrichir votre herbier. Elle a semé en vous beaucoup de pensées et de soucis... Je me trompe ?

(A suivre.)


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commentaires

Joël Fauré 06/04/2008 14:41

Camille : Un texte de colosse au pied d'argile. Merci d'être là.

Aurora : Je suis heureux de vous revoir. Vous m'avez manquée.
Ce blog soufflera sa première bougie vendredi 11 avril. Votre dernier billet a été posté le 11 mars...

AURORA 06/04/2008 02:55

Lu la fin de l'un, trouvé l'autre bien avancé...

Comme le temps passe!

Camille 05/04/2008 22:56

C'est toujours beau et touchant, solide d'écriture et fébrile fragile sous le sens.

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