19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 12:00

(Le redevenu vert prend ce qui ressemble à un cahier, un album ;
il prend l'une des enveloppes reçues au courrier ;
en retire une petite vignette ;
il prend un pot de colle, en applique consciencieusement sur la vignette, qu'il étale doucement, longuement et compulsivement sur l'album.

Une main se glisse dans l'embrasure de la fenêtre et allume la radio.
Quelques mots d'une chanson se laissent entendre.
Le redevenu vert éteint la radio.)

La voix de la fille caramel : Ca colle ?

(Le redevenu vert se retourne, comme un enfant qu'on vient de surprendre.
Il vérifie que le magnétophone est bien éteint et que la voix ne vient pas de là.
Non.
Il reprend son collage.)

La voix de la fille caramel : Ca colle ?

(Le redevenu vert vérifie que la radio est bien éteinte et que la voix ne vient pas de là.
Non.
Il reprend son collage.)

La voix de la fille caramel : Ca colle ?

(Le redevenu vert jette un regard sur le studio-radio, côté jardin et vérifie que la voix ne vient pas de là.
Non.
Le studio est vide.

La fille caramel apparaît :
nous pourrions dire qu'elle vient du public, du fond de la salle ou tout simplement d'un des côtés du plateau.)

La fille caramel : Alors, ça colle ?

Le redevenu vert : Ah ! C'est vous ? Qu'avez-vous fait de votre temps perdu ? Essuyez-vous. Il vous reste des miettes de madeleine sur le menton. Il m'a semblé voir là-bas des ouvriers, armés de pelles à gateau, qui ramassaient les miettes du far que vous avez piqué... Vous me demandiez ? Si ça colle ? Presque quarante balais et quelques poussières sur le seuil de la porte où chacun doit balayer pour voir midi. Je ne suis toujours pas de votre format. Je ne suis toujours pas de vos registres. Bien né. Bien arrivé. Bien planté. Bon chou. Bonne rose. Bonne étoile. Bonne cigogne. Et vous me demandez si ça colle ?

La fille caramel : On vous a donné une image : ça ne vous a pas calmé ? Or donc, dites... Quand reviendrez-vous ? Faites-vous moins rare... Nous avons tellement besoin de vous... Il y a tellement de gens médiocres... Il y a ceux qui nous indiffèrent et ceux qui nous indisposent... Et puis ceux qui nous insupportent. Il faut bien faire avec ;  il faut composer avec les fugures imposées. Alors si quelquefois, on peut changer le cours des choses, pourquoi s'en priver ? Alors, hein, dites, vous allez revenir ? Quand reviendrez-vous ?

Le redevenu vert : Je n'ai pas la tête à ça. Je suis de nouveau un peu bien, ici, à la maison-mère. Regardez-là, embrassez-là du regard, cette maison, grise l'hiver, verte l'été, dans son corsage de vigne vierge, avec son massif d'hortensias, avec son perron qui n'a pas les moyens de faire le tour. Cette maison en lisière de forêt. Ca vaut tout l'or du monde. Quand je m'en suis éloigné -pour les besoins de quelle cause, je vous le demande ?- je n'ai eu de cesse que de penser à elle. Dans les bruits de la ville, je n'entendais plus les roucoulades du vent dans les treillages. Dans le petit matin, de la rue étroite et engoncée, montaient les bruits de la benne à ordure, croquant des reliefs de toutes sortes ; puis le fourgon du fournisseur de l'épicier du coin, avec ses cliquetis de chariots consignés, et enfin la balayeuse automatique qui se frottait aux bateaux des trottoirs...

(Une main sort de l'embrasure de la fenêtre et allume la radio.)

(A suivre.)

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commentaires

AURORA 21/05/2008 18:12

Une des ces vraies maisons comme on en trouve chez Colette...
Quelle plume, Joël, quelle plume!

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