5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 20:03

Voix off : Nous avons dansé jusqu'à l'écroulement. Je me suis senti aspiré par le bas. Elle, elle est restée debout. Hiératique. Je me suis enfoncé jusqu'au tronc. Elle m'a enjambé. Je n'étais plus qu'une aspérité du sol. Ses bottes étaient si brillantes que je m'y suis miré. J'ai vu ma gueule de chien sauvage, battu, apeuré et traqué. J'ai vu mes rictus et mes yeux concupiscents. Je me suis effrayé. J'ai senti des bribes et des fantômes de mon passé pleuvoir sur moi en pluies acides. Pourtant, j'ai tendu mes doigts pour caresser le très luisant objet de mon désir. Ce que j'avais ardemment souhaité, je le voyais là, tout près, surfait. Mensonger. J'étais là, las, épuisé de la longue macération dans mon jus faisandé, incapable d'agir. A cet instant crucial, qui aurait dû être pour moi le couronnement, "l'abotissement" de plus de trente ans de hantise, de cohabitation forcée, je me suis senti sec, vidé, sans moteur ni énergie, exténué, profondément déçu. A l'image de ces dépliants qui promettent la vue sur la mer, qui n'est rien d'autre qu'une bouche d'égout. A grand mal, je me suis extirpé de la fange et je me suis enfui. J'ai couru et je suis tombé à genoux. Ce qui s'est ensuite passé, je le sais parce qu'elle me l'a raconté. Elle a ôté l'une de ses bottes, rien qu'une, comme ça, pour voir. Et elle a gardé l'autre. Elle est sortie du dancing imrovisé. Elle s'est approchée de moi, en claudiquant. Elle s'est placée en face de moi qui fermais les yeux. Très doucement, de son genou, elle a effleuré ma joue. Elle m'a dit : "As-tu un jour songé que, sous le cuir, il se pourrait qu'il y ait un peu de peau ?" J'ai veillé au grain. C'est ce jour-là que j'ai découvert la tendresse.

(Silence.
La porte de la cabine téléphonique s'ouvre brutalement.
L'employé aux écritures s'enfuit et tombe à genoux.

La botteresse sort à son tour.
Elle a ôté l'une de ses bottes.
En claudiquant, elle s'approche de l'employé aux écritures et se place face à lui.
De son genou, elle effleure sa joue.)

La botteresse : As-tu un jour songé que, sous le cuir, il se pourrait qu'il y ait un peu de peau ?

(L'employé aux écritures se relève.
Il enlace la botteresse, puis tous deux se regardent, intensément.)

Tes ailes de nez ont bougé. Tu es prêt à t'envoler.

(Noir.
Rideau.)

FIN

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PROCHAINEMENT SUR CET ECRAN
AGENCE
de Joël Fauré

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commentaires

J
Merci infiniment, chère Aurora.
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A
Ah! Cher Joël...<br /> J'ai adoré celui-ci. Infiniment.<br /> Si j'étais actrice, je donnerais beaucoup pour jouer cette "botteresse" que j'ai tant aimée!
Répondre

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