12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 20:19

Mademoiselle : (S'adressant à l'horloger.) Vous le matérialiste ! (S'adressant à l'illusionniste.) Vous, l'artificier ! (S'adressant aux deux.) Ensemble tueurs de rêves, vous voulez me tuer à mon tour ? Je suis venue ici après un long parcours de souffrance. Intense et silencieuse. Aujourd'hui, je prends enfin la décision qui s'impose : je cours la prétrentaine et j'ai raté le coche, j'ai raté la couche ; je viens ici chercher un compagnon, pour ne plus avoir à marcher seule, à parler seule, à penser seule... Et devant l'agonie de mes certitudes et l'urgence de l'espoir, vous vous permettez de démolir les toutes premières marches d'une vie nouvelle, à grands coups d'égoïsmes forcenés ?

L'horloger : Ce que vous nous assénez là est très pathétique, mademoiselle, et nous pourrions tomber dans votre jeu. Vous feriez pleurer Margot dans les chaumières ; d'autres le font, bien plus mal que vous. Mais, avec tout le respect que je vous dois, je vais vous décevoir un peu... L'amour, c'est comme... On a tout dit ! Je ne sais plus quoi inventer : toutes les combinaisons de mots ont été exploitées. Lorsque j'avais vingt ans, j'ai rencontré une femme. Elle est devenue mienne et je l'ai aimée. Mal, mais je l'ai aimée. Je fais amende honorable : j'avais le lourd handicap de n'avoir que vingt ans. Aujourd'hui, il me semble que je l'aimerais avec toute ma science amassée. Mais tout va tellement vite ! Il faut apprendre tout en pratiquant, si bien que l'on gaspille pas mal de choses. Il faut en rater une bonne cinquantaine avant d'en réussir une. Mais vous, toute réflexion faite, il vous reste peut-être une chance : vous avez beaucoup appris sans pratiquer. Vous serez peut-être une bonne praticienne. Vous avez jeté les bottes aux orties et vous marchez pieds nus comme Cendrillon. Vous attendez chaussure à votre pied, mais cette boutique-là, mademoiselle (Il désigne l'agence.) n'aura pas votre pointure. Ses rayonnages sont autrement plus austères.

L'illusionniste : Vous m'oubliez un peu trop vite avec vos marivaudages à bon marché. J'ai un argument de taille, moi, parce que, moi, j'étais là le premier, et j'ai perdu mon travail. Vous, vous ne faites que venir chercher des frivolités. Ici, (Il désigne l'agence.) ce n'est ni "Au bonheur des dames" ni "Chez Rothschild" ; c'est l'auguste institution qui tente de réparer les mailles du labeur.

L'horloger : Mon brave ami, vous aussi, vous méritez toute notre compassion. Je vais vous raconter une histoire : j'ai un ami collectionneur. Il collectionne les...

Mademoiselle : Là, regardez ! (Elle désigne le rideau de l'agence.)

L'horloger : Qu'y-a-t-il ?

Mademoiselle : Le rideau ! Il a bougé !

(A suivre.)

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commentaires

AURORA 13/09/2008 03:18

Le rideau bouge, oui, mais j'ai idée qu'il ne va pas tomber tout de suite pour notre plus grand plaisir et que nous continuerons encore un moment notre petit bout de chemin avec ces trois-là...

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