1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 15:34

L'homme (Du menton, il désigne le parapluie.) : J'étais persuadé qu'il pleuvait.

La femme : On lance d'autres fusées ?

L'homme : On doit être assez incohérents.

La femme : Mais non, les gens sourient.

L'homme : Ca y est ! Le vertige... Ne craignez rien, je suis enclin et sujet aux pannes de ce secteur : la rue. (S'agitant soudain.) Prenez garde, un fiacre insiste pour passer. (Il pointe un index derrière elle.)

La femme : Mais non, voyez : rien ne circule. Ca ne va pas durer. Occupez-vous plutôt de vous. Ca ira, votre vertige ?

L'homme : Ca ira. Je vous remercie de votre délicate attention. Où est-ce que j'ai mis les clefs ?

La femme : Dans votre poche.

(Il se fouille, les trouve et semble rassuré. Il garde une main dans sa poche.)

La femme : Qu'ouvrent-elles, vos clefs ?

L'homme : Mes portes et mes boîtes.

La femme : Là encore, tout le mystère est à l'intérieur ?

L'homme : C'est ce qui en fait le charme et le sel. Je peux quand même vous dire que derrière les portes et dans les boîtes, on trouve sans trop de mal quelques livres. Avant de craindre de lire, j'ai beaucoup lit et beaucoup écru aussi. Ecrire, ce n'est pas bien difficile. Tout est dans le dictionnaire, vous savez. Lire, c'est plus compliqué qu'il n'y paraît. Vous savez lire ?

La femme : Non, pas comme vous l'entendez. Vous avez eu le temps de lire Althusser ?

L'homme : Malheureuse ! Ne prononcez pas ce nom devant moi. Oui, en fait, j'ai lu Althusser et j'ai été terrorisé. Tout comme j'ai eu peur de fouetter un chat botté noir sous une échelle, de renverser la salière et le sablier, de rompre la myrrhe et briser le miroir, de pisser dans la psyché, de redouter février, le chiffre six, dix heures dix et le trente et un mai, des sorcières battant le sabbat, de connaître sept ans supplémentaires de malheur et d'être treize à table alors qu'il n'y a que douze truites pêchées ensemble par Schubert et par mon oncle.

La femme : C'est émouvant.

L'homme : Vous trouvez ?

La femme : Oui, je trouve que c'est émouvant.

L'homme (S'agitant soudain.) : Regardez, on vient m'arrêter ! J'ai déparlé, violenté, tué, égorgé... On vient m'arrêter.

(Panique.

La femme entoure l'homme de ses bras protecteurs.)

La femme : Calmez-vous... Calmez-vous... Tout ira bien. Faisons quelques pas. (Ils font quelques pas.) Il n'y a presque plus personne.

L'homme : Où sont-elles ?

La femme : Mais, du temps que nous parlions, c'est devenu dimanche aujourd'hui. Elles seront là demain.

L'homme : Je voudrais qu'elles ne fussent pas là demain. Je voudrais qu'il n'y ait que vous et des gens que nous ne connaissons pas. Oui, c'est ça, je voudrais connaître tous les gens que je ne connais pas. Tous ceux que j'ai le moins de chances de rencontrer, je veux les rencontrer : les femmes les plus belles, les hommes les plus spirituels, les animaux les plus savants, les paysages les plus grandioses.

(Elle le tient toujours dans ses bras.)

(A suivre.)

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commentaires

AURORA 02/12/2008 03:56

Moi, en tout cas, je serai là demain...
J'espère ne pas faire peur à "l'homme"!

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