4 décembre 2008 4 04 /12 /décembre /2008 15:34

(L'homme reprend ses mouvements de tête vers l'arrière.
La femme revient vers lui.)

La femme (Intriguée.) : C'est quoi ces petits rituels magiques ?

L'homme : N'y faites pas cas. Ce sont des hennissements d'âne bâté qui réclame du son. En vérite, je m'assure que j'ai bien fermé la porte de chez moi.

La femme : Vous êtes du coin ? Vous sortiez de chez vous ? Vous êtes de ce quartier ? Et vous vous plaisez ici ?

L'homme : Oui. Oui. Oui. Non.

La femme : Pourquoi ?

L'homme : Parce que cette rue est nulle et non avenue. Je suis au 13. On devine un peu la façade. Là où on voit cette enseigne en encorbellement. (La femme se rapproche. Il donne des indications de l'index.) J'occupe l'arrière-boutique d'une agence.

La femme : Une agence de quoi ?

L'homme : Je n'ai jamais très bien su.

La femme : Mais enfin, vous n'avez jamais cherché à savoir ?

L'homme : Je ne fais que la traverser. Il y a des portes et des boîtes mais tout est sous clef.

La femme : Vous devriez chercher à savoir.

L'homme : Il faut des codes, sésames, passe-droits, sauf-conduits, passeports et portes, laissez-passer et pisser, chasses-gardées, pattes blanches, emplacements réservés et prioritaires, certificats de complaisances, régimes de faveurs, cartons et entrées, licences, patentes, dérogations et dérogations spéciales. Une seule fois, j'ai eu la curiosité d'inventorier le contenu d'une boîte qui était restée entrouverte. Il y avait un échantillon de cuir, un tampon-dateur accusant la date du 31 mai 1986, un bandeau d'expédition du quotidien "Ouest-France", des pétales de rose, un plan de Rennes, un plan de Bruxelles, un plan de Paris et les résultats d'une prise de sang annotés et interprétés. Et c'est alors que je me suis rendu compte que cette boîte m'appartenait et que je l'avais laissé traîner par mégarde hors de chez moi. On aurait pu me confondre et me confondre avec celles et ceux de l'agence. De plus... Attention, un fiacre insiste pour passer...

(A ce moment-là, on entend une musique. C'est "Le galop de la Gioconda" de Ponchielli.
Durant l'émission de cette musique, pourtant entraînante et enjouée, la femme et l'homme écoutent, interdits, stupéfaits, statufiés.)

La femme (Elle désigne le récepteur-radio.) : Ou bien vous ne l'avez pas bien éteint ou bien c'est la grande musique qui s'autodiffuse parce qu'un conditionnement commence à opérer.

L'homme : Le fiacre n'insistait pas pour passer. Nous devrions décomposer tous nos mouvements pour éviter d'en faire de faux. Il faudrait aussi surveiller son langage. C'est dur. Cette musique ne vient pas de là. (Il désigne le récepteur-radio.) Mais de là. (Il pointe un index vers un point indéfini en coulisse.) Lovée, il suffit de trois fois rien pour qu'elle égrène ses notes. Ce n'est pas désagréable. Puisse-t-elle éveiller en rappel les choses de la vie ? L'entendions-nous déjà quand, petits, on nous mâchait le monde en bouillies et en purées ? Oui, j'ai bien dit en rappel, quand on était petit. Au coeur des nuits orange et bleues par endroits, dans la maison en plein champ, près des arbres, dans la douceur moelleuse du lit, quand on entendait chanter le vent en trilles dans le corridor et bruire la pluie en trémolos sur les tuiles qui allaient nous tomber dessus ; n'était-ce pas elle qui, petite musique de chambre, caressait les lobes et les narines, disant "Bonsoir" ou "Dormez bien, faites de beaux rêves", "Toutes les puces dans ton lit et la plus grosse dans ta poche" ; elle qui effaçait les regards et éparpillait les pensées ?

La femme : Vous faites des périphrases pour faire des périphrases. Vous parlez trop. Vous êtes trop naïf.

L'homme : Pourquoi ?

La femme : Pour trois raisons : d'abord, ensuite et enfin.

L'homme : Vous aussi vous parlez trop. Vous êtes insolente.

La femme : Pourquoi ?

L'homme : Pour quatre raisons : d'abord, ensuite, toujours et enfin.(Tout ce qui suit est dit en débit rapide.) Dans un coin de la cour intérieure, un escalier à vis dessert l'habitation et se prolonge dans le sous-sol. Sa porte, à linteau appareillé, n'est que de la fin du XVe siècle, ce qui dénote les remaniements de l'édifice à cette date. L'intérieur a d'ailleurs subi à plusieurs reprises des travaux qui l'ont en partie modernisé. La chanterelle. Robe de mariée. Charcuterie. Délice d'occitanie. Chaud et Froid. Saumon sauce champagne. Magret de canard sauce Poivre Vert. Jardinière de légumes. Plateau de fromages. Omelette Norvégienne. Pyramide du Bonheur. Café. Eau de vie d'Ange. Vins de Gaillac. Champagne. La chanterelle. L'adhésion n'est effective que lorsque le demandeur a satisfait à la production de l'ensemble des renseignements et pièces à fournir. Le défaut d'une seule pièce ou d'une signature ne peut que retarder le traitement du dossier. La chanterelle.

La femme : Ah ça !

L'homme : Parfait en ville, le pantalon zippé côte en gabardine souple 65 % polyester, 35 % viscose. Une coupe sobre et élégante. Ceinture droite à passants. Plis et poches passepoilés devant. Glissière et bouton côté. Pince dos. Bas non terminé 16 cm. Beige 964.6057. Gris 964.6035. Marine 964.6043. 36, 38, 40 : 199 francs. 42, 44, 46 : 219 francs. La chanterelle. Zone A : Caen, Clermont-Ferrand, Grenoble, Lyon, Montpellier, Nancy-Metz, Nantes, Rennes et Toulouse. Zone B : Aix-Marseille, Amiens, Besançon, Dijon, Lille, Limoges, Nice, Orléans-Tours, Poitiers, Reims, Rouen et Strasbourg. Zone C : Bordeaux, Créteil, Paris et Versailles. La chanterelle. Sept fois six font quarante-deux. Sept fois sept font quarante-neuf. Sept fois huit font cinquante-six. Sept fois neuf font soixante-trois. La chanterelle. Au moment de mettre sous presse, le bruit se répand qu'Elvin Bale aurait succombé à ses blessures. Il nous a cependant été impossible d'obtenir confirmation de cette triste nouvelle et nous voulons encore espérer qu'elle est fausse.

La femme : Ah ça !

L'homme : Jeudi dernier, le gouvernement avait déjà annoncé un bond de 2,2 % en décembre des commandes de biens durables sur l'année ; le PIB a progressé de 2,6 %. La chanterelle. Abiamo recevito la tuo cartolina siamo malto contenti che ti trovi bene e speriamo che ci duri fino che tu puoi avere un impiego che patresti assumerlo ti auguriamo caragio e salute buon preseguimiento per noi e sempre uguale. La chanterelle. Le mois dernier, une navrante erreur technique a substitué à la bonne grille "Flèches-Express" une copie erronée destinée à être détruite puisqu'elle comportait une grossière faute d'orthographe, "impressionnisme" écrit avec un seul "n". Nous vous prions d'excuser cette regrettable bévue.

La femme : Ah ça !

(A suivre.)

Partager cet article

Repost 0

commentaires

AURORA 08/12/2008 02:14

je vous ai répondu et je préfère, étant données les circonstances de cet écrit italien, que vous effaciez ce commentaire de persiflage amical qui n'a pas de raison d'être donc...

Joel Fauré 05/12/2008 10:15

Oui, j'en suis bien conscient et je m'attendais à votre réaction !!! Dans le galimatias du personnage (il déroule le long fil de sa tachypsychie), j'ai tenu à inclure cette lettre authentique que m'avaient adressé des amis, en italien dans le texte... A l'occasion, je vous la scanerai, et vous pourrez m'aider à la décrypter... C'est une idée qui me trottait dans la tête depuis longtemps...
Amitiés.

AURORA 05/12/2008 02:01

Joël,

Je suis désolée mais votre italien est...ca-tas-tro-phi-que!!!!!!!

Présentation

BIENVENUE

ESPACE LITTERAIRE ET EROTIQUE

Soyez les bienvenus sur cet "égoblog",
petit jardin virtuel.

N'oubliez pas, quand même, d'aller vous aérer.

"Vivre,
c'est passer d'un espace à un autre
en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

Georges PEREC



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recherche

Liens