5 juin 2009 5 05 /06 /juin /2009 18:37

Photo Burkhard Jüttner

Là où les bottes ne sont pas...
S
électionner, c'est déjà créer. Après Flaubert, Joseph Delteil et hier Dominique Quessada, voici un texte de Jean Richepin (1849 - 1926), un peu oublié et pourtant membre de l'Académie Française. Son texte est savoureux. Et drôle. Du genre "un couteau sans manche auquel on aurait supprimé la lame".
Tous sont des amis qui ont fabriqué de véritables petits bijoux, chapelets de mots et de sensations dégottés derrière les fagots de mes bottes les plus secrètes, entreposés dans les hangars de la mémoire.

PREFACE (1913)

"Oui, j'avais promis depuis longtemps, à mon confrère et ami Jérôme Doucet, cette petite préface à ce petit livre de charmante érudition et d'art joli. Je trouvais singulier qu'il eût demandé cet avant-propos, à propos de bottes, tout juste au chantre des gueux et des va-nu-pieds ; mais quand même, c'est vrai, j'avais promis.
Il me rappela ma promesse le 5 mars, au moment où je prenais le train pour Moscou.
- Bon, pensai-je, voilà de quoi m'inspirer là-bas, au paradis du cuir de Russie. Et je daterai ma préface comme le décret de Moscou en personne. Excusez du peu !
Mais j'avais compté sans les féeries de la ville sainte, le Kremlin, les coupoles, les souvenirs de Napoléon, et les fêtes, et les banquets, et tout. Et je filai sur Pétersbourg sans avoir écrit une ligne. Et je quittai la Russie tout pareillement.
La Finlande et son Kalevala, la Baltique et ses glaçons flottants (et même Stockholm, malgré la mémoire de Charles XII en bottes fortes), laissèrent ma Muse préfacière un pied nu, l'autre sans chaussure.
A Christiania, la vue d'un bateau wiking, merveilleux de conservation, faillit me faire chanter une ode à la jolie reine exhumée de cette tombe fantastique ; non pas une grande et blonde Walkyrie, mais une Cléopâtre du Nord, brunette, mignonne, au tout petit peton, que ganta sans doute un gant-de-pied en peau de phoque. Oh ! Pourquoi ne lai-je pas fait, ce poème ?
Mais je repartais le soir où je vis cette merveille pour Copenhague, puis, de là, en bolide fol, et d'une traite, pour Tunis. Va te faire, lanlaire, la pauvre préface !
Eh ! Non, voyons ! Ici, sous le ciel bleu où fleurit la rose du cuir rouge, ici, dans les souks où je voyais les bottes et les babouches naître devant mes regards, elle allait germer aussi, et s'épanouir, la préface !
Au diable ! Deux yeux ne pouvaient suffire à emmagasiner tant de visions lumineuses, tout ce feu d'artifice oriental, et l'Algérie après Tunis, et les splendeurs de ma patrie retrouvée ; et il m'eût fallu avoir une tête de mouche toute en facettes, pour regarder tant de couleurs ; et je pensais à bien d'autres joies qu'à celle des pieds orgueilleux de leur pourpre !
Et ainsi je revins sans la préface, et l'esprit hanté surtout par des pieds nus de danseuses tourbillonnantes, de gamins courant, puis de marins dans les cordages. Et voilà pourquoi cette préface, qui fut commencée en intention le 5 mars, s'acheva en réalité le 30 avril, et ne parlera de bottes que pour dire :
- Au fond, le poète qui est toujours un chemineau, ne chausse vraiment qu'une seule sorte de bottes, les bottes de sept lieues, que lui donne le train quand il a de quoi le prendre, et son imagination quand il n'a pas le sou."

Jean Richepin

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commentaires

AURORA 06/06/2009 02:30

Si Richepin avait vu votre illustration, nul doute que cette préface aurait eu d'autres accents!!!!

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