26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 18:31

Se faire appeler Jules

"Quel âge ça te fait maintenant ?"

Cette question, Jeannette me l'a posée un nombre incalculable de fois. Elle connaît mieux l'âge de ses fauves que le mien.
Je crois qu'elle m'aime bien, qu'elle apprécie le gros garçon rustaud bien nourri de la campagne, bonnes joues, ventre bien rebondi, viandard de cochonnailles, de volailles, de "canardages".
Est-ce la face qui rougit pour un oui pour un non qui lui permet de penser que je ne suis pas malhonnête ? Jeannette me donne sa confiance.

"Qu'est-ce que tu "veux" faire plus tard ?"

Je suis au collège et je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie. Cascadeur ? Pompier ? Footballeur ? Médecin ? Avocat ? Dompteur ?

Dompteur ? Lorsque le comité des fêtes de Buzet a demandé à Jeannette si elle acceptait que les lionceaux nouveaux-nés soient exhibés lors de la fête votive, a-t-elle pensé que les frères Amar, "les plus jeunes et les plus téméraires belluaires de France" pouvaient bien, à sa demande expresse, se réincarner sous les habits trop serrés d'un petit pisseux, dès l'instant qu'il y mettrait de la bonne volonté ? Il faut croire que oui.

Les badauds déambulant sur l'esplanade, entre les manèges et les stands de tir, s'arrêtant devant la ménagerie de fortune, flairèrent-ils en moi une graine de dresseur en herbe, digne de la dynastie des Bouglione, Pezon, Bidel et Mac-Donald ? Il faut croire que non.

Je n'étais qu'un "homme de paille".

 


C'est une lettre.

"Buzet, le 4 août 1976.
Mon cher copain,
Comme tu ne réponds pas à ma lettre, je t'invite pour que tu viennes à la fête de Buzet-sur-Tarn le DIMANCHE 8 AOUT où je serai là en tant que GARDIEN d'une des petites lionnes que
[sic]  je t'ai parlée au zoo de BUZET. Cela se déroulera sûrement sur la place mais dans une maison. Je compte sur toi. Je crois que tu n'auras pas le temps, mais si tu peux me répondre, fais le !
Je t'attends.
A dimanche (vers 3 h 3 h 1/2)


Mon cher copain n'est pas venu à la fête. Et pour cause. Il n'a pas reçu la lettre. Et pourquoi ? Parce qu'elle n'a pas été envoyée. Et pourquoi ? Parce que mon père, à qui je l'avais confiée, ne l'a pas fait.
Il faut dire que mon père a toujours douté de mes potentiels talents de dompteur.
Il faut dire que mon père ne pouvait pas voir en peinture Jeannette Mac-Donald, cette gitane, cette bohémienne, cette jeteuse de sorts...
Du reste, elle le lui rendait bien. Elle ne pouvait pas le supporter non plus.

Se faire appeler Jules.


Je me demande comment établir la hiérarchie des connaissances faites par Jeannette au bourg de Buzet, dans les années 70, où même Bruno Coquatrix ne parvenait plus à convaincre Jacques Brel de rechanter. C'est dire.
Je crois que les suffrages de Jeannette sont d'abord allés vers la deux-chevaux fourgonnette de Jules Pons. Une fourgonnette, si ça a deux "n" et deux "t", ça a aussi deux ailes, et ça roule plus vite, ça contient plus que la petite remorque hypersoudée qui n'en peut mais au retour de l'abattoir de Lavaur, où Jeannette va se ravitailler en viande pour les fauves.
Jules Pons, paisible retraité, s'est investi de sa mission avec sérieux.
Lorsque son auto ondulée aux chevrons sauvages laissait entendre son primesautier moteur, il faisait beau voir le mufle d'Apollo se parcourir d'un léger tressaillement, et la meute canine entonner une rhapsodie andante.
La Citroën s'immobilisait dans un soupir. Et les deux portes arrières rabattues laissaient voir le garde-manger. De copieux quartiers de barbaque, cuisses, palerons et macreuses, des bêtes entières, débitées en quote-parts pour invités affamés. "Une viande impropre à la consommation humaine" comme le précisaient les documents officiels qui auraient bien fait sourire, si on les leur avaient montré, les enfants et les petits-enfants des animaux vedettes de l'auguste cirque Amar !

Il est vrai qu'à l'époque, les concepts de "principes de précaution" et de "traçabilité" sommeillaient dans les maroquins des politiques, tandis que germaient pour les hommes des encéphalites spongiformes bovines, juste à côté des poulets qui commençaient à peine à se gripper.

Chez Jeannette, pas de psychose : les gigots et les palettes étaient entreposés sur une palette de bois, et recouverts d'une toile cirée récupérée à la décharge.

Les mouches vertes et bleues n'étaient pas des motifs de la nappe : elles étaient bien réelles...


 Jeannette débite les quartiers de viande pour le repas des fauves. (Photo Gilles Favier)

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