4 août 2009 2 04 /08 /août /2009 18:41

Jeannette, dans son "capharnaüm". (Photo Jacques Madrennes)

"Accumularde"

Superstitions encore.

Le spectacle de la vie est un nid de superstitions plus ou moins avouées. Jeannette, on le sait maintenant, a eu pas mal d'"emmerdements". Elle les conjure comme elle peut. Elle se bat. Elle m'a enrôlé dans ses troupes. Je suis son aide de camp.

Comme elle doit aller à Toulouse accomplir une démarche importante, c'est à moi qu'elle demande de surveiller le zoo. Je suis honoré de la confiance qu'elle m'accorde. Ce n'est que maintenant que j'ai le vertige : elle m'improvise gardien de zoo isolé en pleine forêt, avec, pour seule balise de détresse en cas d'évasion d'un fauve des signaux de fumée ou les jambes à mon cou...

Ce ne sont pas les lions qui ont pris la clef des champs. Ce sont les chèvres qui m'ont causé du souci. Et une chèvre, c'est vache. Et je suis un bien piètre chevrier... Pour les lions, passe encore, mais alors pour les dindons, les jars et les chèvres, bonjour l'angoisse !

Jeannette rentre de Toulouse. Les chèvres se sont carapatées. Et je n'ai rien pu faire. Jeannette est au désespoir. S'est incrustée dans ma tête, ce jour-là -c'était un 31 mai- une culpabilité aussi forte que si j'avais tué un homme. Les chèvres sont revenues mais je redoute toujours maladivement les "31 mai", et si les Diplodocus du Jurassique ne me font toujours pas peur, je suis effrayé quand une mouche passe devant mes yeux.

Le 31 mai, quelque part dans les années 80 : je crois que c'est ce jour-là que je suis devenu un ours bipolaire.

Ne pleure pas, Jeannette. Nul n'a les règles du jeu.

 

Rassure-toi, Jeannette -tu permets que je te tutoie pour la première fois ?- , ta vie, qui était liée à la mienne, je ne veux pas tout en savoir, parce qu'une vie est trop pleine pour qu'on puisse mettre tous les mots dessus, comme une nappe recouvre une table.
Je veux me donner le droit de me tromper.

De la superstition au trouble obsessionnel compulsif...


Rechercher tous les journaux qui ont parlé de Jeannette Mac-Donald est de bon aloi ; garder tous les journaux, parfois en plusieurs exemplaires, qui parlent d'elle aujourd'hui un peu moins ; accumuler des petits bouts de trucs et de choses et de machins, et leur conférer un "pouvoir magique" relève de la psychiatrie. La collectionnite aiguë est une folie douce qui peut se muer en désordre pathologique.
Garder et ne pas pouvoir jeter ; vivre, Jeannette et moi dans nos capharnaüms respectifs, elle avec ses casseroles, ses gamelles et ses bidons ; moi avec mes coupures, mes pelures et mes notices : nous sommes atteints de troubles obsessionnels compulsifs.
Un trouble obsessionnel compulsif est une superstition qui a réussi dans la vie.

Quel est le profil psycho-social de Jeannette ?
J'ai tout entendu sur elle, "qu'elle était paranoïaque", "qu'elle allait crever dans la misère", "qu'elle avait bien du mérite, toute seule, au fond des bois", "qu'un jour, on allait la retrouver morte, dévorée par ses bêtes", "que cette femme, élégante et équilibrée, venait d'achever le tournage de son dernier film", "que cette vieille femme faisait pitié", "qu'elle avait deux lacunes : faire claquer le fouet comme un homme et siffler entre ses doigts". Tout et n'importe quoi.


Parano ?

Un jour, Jeannette s'aperçoit qu'on lui a volé ses bijoux. Elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Des bijoux de famille. Elle accuse le monde entier. Elle s'accuse elle-même ! Elle demande à une vieille amie, un peu sorcière, de jeter un sort à tous les voleurs potentiels. Je fais sans doute partie de la charrette puisque mon père prétend mordicus que "c'est cette femme qui t'a empapaouté".

Bon, c'est pas parce que je suis sans bagage, au chômage, les nerfs un peu fragiles, que je passe les trois-quarts du temps au zoo qu'il faut en déduire que je suis envoûté. Quoique...


"Accumularde"

Arlette sermonne : "Mais enfin, Jeannette, arrête d'entasser toutes ces saloperies. T'en as pas marre de vivre dans cette merde ?" Les vieux camions, dans les sous-bois, sont bourrés de cartons gonflés de vêtements. Des ustensiles divers et variés s'empilent ça et là. A la décharge, Jeannette récupère maintenant tout et n'importe quoi. Ferraille, quincaille... Des objets hétéroclites composent le magasin des accessoires du prochain film qu'elle ne tournera pas. Ou plutôt si...

Il semble qu'elle ne tienne plus compte que les visiteurs viennent voir des bêtes sauvages et pas des amoncellements de boîtes à Pandore.

Mais les visiteurs se font de plus en plus rares...

 

Jeannette paie toujours, quand elle y pense, sa patente, la taxe professionnelle. Nous sommes à cent lieues et à trois pas des énergies fossiles et de la taxe carbone. En fait, plus personne ne sait si le zoo est ouvert ou fermé. Jeannette ouvre quand elle veut, à qui elle veut, ce qui l'arrange bien. Elle ouvre encore son portail à de vieux habitués : une suissesse qui se réjouit de ses visites au parc, un petit chinois sur une grande moto, une vieille dame très distinguée et sa petite-fille, jolie comme une poupée de porcelaine...

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