10 août 2009 1 10 /08 /août /2009 18:46

Danse avec les loups

On brûle ce qu'on a trop aimé. Sous la crasse, il y a la classe. Je n'ai connu que la crasse. J'ai connu Jeannette arrêtée. Des photos de l'époque dorée moisissent dans un camion. "Si vous voulez, je vous les classe dans un album ?" Il y a aussi des lettres, des journaux, des registres qui feraient briller les yeux de bien des historiens et des collectionneurs. Mais Jeannette s'en fiche comme de son premier fouet. Jeannette s'est accrochée au cou et au cul des bêtes, à des routes et à des places, à des toiles étoilées, et pas à une citadelle de papier. De toute façon, quand on voyage, on se déleste, on se dépouille, on vit.
A Buzet, Jeannette sait qu'elle est au crépuscule de sa vie ; elle peut se permettre de ne pas suivre à la lettre les instructions des débuts de saison, des renouvellements, des remises en question : "Tout ce qui ne bouge pas, tu le repeins ; tout ce qui bouge, tu le salues."

Or, puisque je m'inclus, sans orgueil, mais sans fausse modestie non plus, dans l'histoire de Jeannette, qu'il me soit permis d'écrire que, si elle a fait et agi, je n'ai rien commencé, rien réalisé. Et qu'il commence à être temps de réagir.

Connaître Jeannette Mac-Donald n'est pas une sinécure. Ma mère avait-elle donc raison quand elle disait : "Pour Jeannette, qu'est-ce que tu ne ferais pas ?" ou encore : "Arrête d'aller voir cette vieille. Regarde comme ça pue dans ta chambre..." Oui, mais les miens, qui n'avaient été ni belluaires, ni trappeurs écossais, ou encore vanniers ; qui revendiquaient leurs souches paysannes -et tout se vaut- ne m'avaient pas indiqué quelles routes il fallait prendre. J'étais donc vierge de vocation, hybride de disposition, bâtard.

Si le milieu artistique, qui est un miroir aux alouettes, est vraiment un milieu, alors, je suis toujours resté trop près du bord. La littérature, le cinéma, le théâtre étaient si hauts dans mon firmament, et le cirque descendu si bas, du moins tel qu'il m'était donné de le voir. Le cirque m'a passionné, ébloui, intrigué ; je suis entré sous des chapiteaux avec une belle carte de visite, même jaunie, celle de Jeannette Mac-Donald, mais je ne suis pas un "Mac-Donald". J'ai ri à gorge déployée, comme jamais je crois je n'ai plus ri, avec "Les Barios" ; j'ai été fasciné par les cuissardes bleues de la dompteuse Catharina jusqu'à m'en masturber, mais le spectacle terminé, je me retrouvai dans la merde du zoo de Buzet.
J'ai été abonné à "Scènes et Pistes" -c'est d'ailleurs dans cette revue que j'ai eu le bonheur de voir, pour la première fois, quelques unes de mes phrases imprimées- ; j'ai été adhérent du "Club du Cirque", débuté des collections de programmes, d'affiches...

Ce n'est pas moi qui suis allé au cirque ; c'est le cirque qui est venu à moi. Il est venu me débusquer dans un endroit si saugrenu, si inattendu : dans les bois où je regardais les autres danser avec les loups.

 

"Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ?" me demande Jeannette.

" - Je vais faire une formation d'employé de bureau. Je pars deux ans en Bretagne, à Rennes.

- C'est une ville qui aime le cirque."

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