16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 19:54

Jaquette du roman de Claude Tillier. Editions France Loisirs, 1986.

Quoi de neuf,
docteur Benjamin Rathery ?

Certains l'ont oublié ; d'autres ne l'ont jamais su : avant d'être le film que l'on sait,  "Mon oncle Benjamin" a été un bien bel écrit, feuilletonné dans l'hebdomadaire "L'Association" de Nevers, en 1842, sous la plume de Claude Tillier, né à Clamecy quarante et un an plus tôt.
"Picaresque" est l'adjectif retenu qui revient pour qualifier la veine d'où coule cette ode à la liberté. Resitué dans le XVIIIe siècle tout proche, pas encore penicilliné, un homme se démarque des siens parce que médecin épicurien, fripon, frivole, grand buveur et trousseur de jupons, généreux jusqu'à l'ardoise aussi épaisse que son coeur est énorme.
Un de ceux qui aurait trouvé un plan B à la grippe A.
Devant la menace d'une finitude inéluctable dans tous ses dossiers médicaux, le docteur Benjamin Rathery a préféré le verbe être au verbe avoir, et choisi la vie, la sienne et celle des autres côté joli, joyeux, jouissif.
Un médecin de famille référent comme nous souhaiterions tous en avoir.
Qui mieux que Jacques Brel pouvait incarner par l'image le personnage ? Edouard Molinaro ne s'y est pas trompé, et a offert au "Grand Jacques" un rôle seyant comme un gant.
Mais taisons-nous en cuvant un vin gai. Adhérons "In vino véritas". Et laissons-nous surprendre par les premiers mots de "Mon Oncle Benjamin" -qui a réellement existé puisque Grand-Oncle de Claude Tillier- , auxquels on ne peut que souscrire. Attention, tièdes s'abstenir ; pour une entrée en matière, il n'y va pas avec le dos de la cuillère.

"Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l'homme tient tant à la vie ; que trouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuits et des jours de l'hiver et du printemps ? Toujours le même ciel, le même soleil ; toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes ; toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et les mêmes dupes. Si Dieu n'a pu faire mieux, c'est un triste ouvrier, et le machiniste de l'opéra en sait plus que lui.

Encore des personnalités, dites-vous ; voilà maintenant que vous faites des personnalités contre Dieu. Que voulez-vous, Dieu est bon, je suis bien sûr qu'il ne me fera pas citer devant la justice pour avoir porté atteinte à son honneur, et qu'il ne prendra pas pour lui ce qui peut appartenir à un autre.

Mais ce n'est pas là la question.

Qu'est-ce que vivre ? Se lever, se coucher, déjeuner, dîner et recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu'on fait cette besogne, cela finit par devenir bien inspide.

Les hommes ressemblent à des spectateurs, les uns assis sur le velours, les autres sur la planche nue ; la plupart debout qui assistent tous les soirs au même drame, et bâillent tous à se détraquer la mâchoire, tous conviennent que cela est mortellement ennuyeux, qu'ils seraient beaucoup mieux dans leur lit, et cependant aucun ne veut quitter la place.

Vivre, cela vaut-il la peine d'ouvrir les yeux. Toutes nos entreprises n'ont qu'un commencement ; la maison que nous édifions est pour nos héritiers ; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits-enfants. Nous nous disons voilà la journée finie ; nous allumons notre lampe, nous attisons notre feu ; nous nous apprêtons à passer une douce et paisible soirée au coin de notre âtre ; quelqu'un frappe à la porte, c'est la mort ; il faut partir.

Quand nous avons tous les appétits de la jeunesse, nous n'avons pas un écu ; quand nous n'avons plus ni dents ni estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire à une femme : je t'aime, à notre second baiser, c'est une vieille décrépite. Les empires sont à peine consolidés qu'ils s'écroulent ; ils ressemblent à ces fourmilières qu'élèvent avec de grands efforts de pauvres insectes ; quand il ne faut plus qu'un fétu pour les achever, un boeuf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue.
Ce que vous appelez la couche végétale de ce globe, c'est mille et mille linceuls superposés  l'un sur l'autre par les générations. Ces grands noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de monarques, de généraux, ce sont des tessons de vieux empires. Vous ne faites pas un pas que vous ne souleviez autour de vous la poussière de mille choses détruites avant d'être achevées.

J'ai quarante ans, j'ai déjà passé par quatre professions : j'ai été maître d'étude, soldat, maître d'école, et me voilà journaliste. J'ai été sur la terre et sur l'océan, sous la tente et au coin de l'âtre, entre les barreaux d'une prison et au milieu des espaces libres de ce monde ; j'ai obéi et j'ai commandé ; j'ai eu des années d'opulence et des années de misère. On m'a aimé et l'on m'a haï ; on m'a applaudi et l'on m'a tourné en dérision. J'ai été fils et père, amant et époux ; j'ai passé par la saison des fleurs et par celle des fruits, comme disent les poètes ; je n'ai trouvé dans aucun de ces états que j'eusse beaucoup à me féliciter d'être enfermé dans la peau d'un homme, plutôt que dans celle d'un loup ou d'un renard, plutôt que dans la coquille d'une huître, dans l'écorce d'un arbre ou dans la pellicule d'une pomme de terre. Peut-être si j'étais rentier, rentier à cinquante mille francs surtout, je penserais différemment.

En attendant, mon opinion est que l'homme est une machine qui a été faite tout exprès pour produire la douleur ; il n'a que cinq sens pour percevoir le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son corps : en quelque endroit qu'on le pique, il saigne ; en quelque endroit qu'on le brûle, il y vient une vésicule. Les poumons, le foie, les entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance : cependant le poumon s'enflamme et le fait tousser ; le foie s'obstrue et lui donne la fièvre ; les entrailles se tordent et font la colique. Vous n'avez pas un nerf, un muscle, un tendon sous la peau qui ne puisse vous faire crier de douleur.
Votre organisation se détraque à chaque instant comme une mauvaise pendule. Vous levez les yeux vers le ciel pour l'invoquer, il tombe dedans une fiente d'hirondelle qui les dessèche ; vous allez au bal, une entorse vous saisit au pied, et il faut vous rapporter chez vous sur un matelas ; aujourd'hui, vous êtes un grand écrivain, un grand philosophe, un grand poète : un fil de votre cerveau se casse, on aura beau vous saigner, vous mettre de la glace sur la tête, demain, vous ne serez plus qu'un pauvre fou.
La douleur se tient derrière tous vos plaisirs ; vous êtes des rats gourmands qu'elle attire à elle avec un lardon d'agréable odeur. Vous vous écriez : "- Oh ! la belle rose !" et la rose vous pique ; "Oh ! le beau fruit !", il y a une guêpe dedans et le fruit vous mord.
Vous dites : Dieu nous a faits pour le servir et l'aimer. Cela n'est pas vrai. Il vous a faits pour souffrir. L'homme qui ne souffre pas est une machine mal faite, une créature manquée, un avorton de la nature. La mort n'est pas seulement la fin de la vie, elle en est le remède. On n'est nulle part aussi bien que dans un bon cercueil. Si vous m'en croyez, au lieu d'un paletot neuf, allez vous commander un cercueil. C'est le seul habit qui ne gêne pas.
Ce que je viens de vous dire, vous le prendrez pour une idée philosophique ou pour un paradoxe, cela m'est certes bien égal. Mais je vous prie au moins de l'agréer comme une préface car je ne saurais vous en faire une meilleure ni qui convienne mieux à la triste et lamentable histoire que je vais avoir l'honneur de vous raconter."

Claude Tillier (Mon oncle Benjamin), 1843

Le texte intégral de"Mon oncle Benjamin" est paru chez "Presses Pocket" en 1986, avec une préface de Francis Lacassin, avant d'être édité en version "Club" par "France Loisirs" la même année, habillée d'une jaquette qui reprend les photos du film d'Edouard Molinaro.
Aujourd'hui, c'est seulement une heureuse trouvaille chez un bouquiniste (les échoppes des bouquinistes sont souvent des îles plus belles et plus fréquentables que certaines librairies) qui pourra vous le faire tenir.


"Né à Clamecy en 1801, Claude Tillier est contraint de bonne heure à gagner sa vie comme maître d'études ; désigné par le sort pour faire cinq années de service militaire, puis maître d'école en butte aux pression cléricales, il devient à partir de 1831 un pamphlétaire redoutable dans le journal d'opposition à Clamecy, puis à Nevers.
Si son oeuvre polémique est aujourd'hui oubliée, sa gloire est acquise par des récits humoristiques qui reflètent son anticléricalisme et ses préoccupations sociales : Belle-Plante et Cornélius (1841) et surtout Mon oncle Benjamin (1843).
Claude Tillier est mort à Nevers en 1844."
(Extrait du rabat de la jaquette "Mon oncle Benjamin", éditions France Loisirs, 1986)

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commentaires

AURORA 17/09/2009 04:42

Diantre! Quel texte succulent!

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