21 avril 2010 3 21 /04 /avril /2010 16:25

"Mourir, cela n'est rien,

Mourir, la belle affaire !

Mais vieillir, oh ! Veillir"

 

 Jacques Brel, "Vieillir"

 

Mon vieux Jacques,

 

Soixante-quinze balais. Je suis un vieux con. Je dois sentir mauvais, j'emmerde tout le monde avec mes tics et je suis sans doute bigot. Mais je m'en fous. Je ne me suis jamais senti aussi serein. "Le bonheur est incompatible avec la jeunesse", tu le sais bien. Je suis revenu de tout et j'attends la mort sans peur désormais. Il m'arrive même de souhaiter qu'elle ne tarde pas trop...

Hier, sur ce petit morceau de terre, avec un carré de ciel bleu au-dessus, j'ai bâti une maison. Dans cette maison, j'y ai amené une femme. Elle est devenue mienne et je l'ai aimée. Mal, mais je l'ai aimée. Je fais amende honorable : j'avais le lourd handicap de n'avoir que vingt ans. Il me semble qu'aujourd'hui, je l'aimerais avec toute ma science amassée. Seulement voilà, il faut apprendre tout en pratiquant si bien que l'on gaspille pas mal de choses. Il faut en rater une cinquantaine avant d'en réussir une. Comment veux-tu t'en sortir ? C'est tellement mal foutu et puis... tout va tellement vite...

Ca va tellement vite qu'un jour, on ne peut plus suivre. Alors on s'arrête. Et comme on n'est plus en mouvement, qu'on n'a plus à se trimballer sans poignée ni garde-fou, on s'entoure de futilités pour se protéger. Ainsi, moi, j'ai un besoin vital de ma radio, de ma cafetière et de la photo sous verre de ma pauvre femme chérie. Et quand parfois, l'aide ménagère, qui vient veiller sur ma bonne santé, déplace par inadvertance un de ces objets, je suis perdu et je deviens insupportable. Un étau enserre l'univers qui s'étrique comme un résumé scolaire.

Je ne suis pas amer, mais bridé, un peu comme si mon cordon ombilical se décicatrisait  et m'attirait vers la terre. Seule la terre est nourricière. Sur cette terre - ma terre - avec au-dessus un carré de ciel changeant, j'ai tracé combien de sillons ? J'ai semé combien de saisons ? Je ne sais plus. Je te l'ai dit, tout va tellement vite... Plus vite que la graine ne germe, bien avant que ne verdisse l'herbe folle... Et malheureusement, on s'arrête souvent avant la récolte...

Je te conseille, mon vieux Jacques, de devenir un formidable vieillard ou alors de ne pas vieillir du tout. C'est une loterie. Je connais des gens de mon âge qui sont plus jeunes que des gars de vingt-cinq ans. Il faut les voir gigoter au bal du 3e âge. Ils partent en villégiature à la mer, ils vont à la pêche avec leurs petits-enfants et ils ont même des maîtresses... Peut-être vieillit-on comme on le mérite ?

A tout à l'heure, mon vieux Jacques.

 

Le Vieux.

 

Demain : le chef de gare.

 

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commentaires

Joël Fauré 25/04/2010 22:41


Noir Intense 35 :
Bienvenue ici.
Seul le temps est le seul maître, qui aplanit les creux et les bosses.
Et c'est au crépuscule d'une vie que se mesure vraiment ce qu'elle a été.
Vivre au quoitidien est une "autre paire de manches"...


noir intense 35 25/04/2010 11:06


Voilà un texte qui m'a beaucoup touchée...Vos mots sonnent justes et votre philosophie de la vie me correspond...J'aimerai atteindre votre sérennité et cesser cette course effrénée qu'est la
mienne...patience me direz-vous...sourire


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