22 avril 2010 4 22 /04 /avril /2010 16:36

"Je ne sais pas pourquoi la nuit

Jouant de moi comme guitare

M'a forcé à venir ici

Pour pleurer devant cette gare"

 

Jacques Brel, "Je ne sais pas"

 

Cher Jacques,

 

Elle a bougé ! La gare a bougé cette nuit même...

J'ai gagné mon pari, Jacques. Toi qui disais : "Dès qu'il y a des gens qui bougent, les immobiles disent qu'ils fuient". Tu prétendais que j'étais de cette trempe. Il est vrai que ma vie était vouée à aider les autres à s'enfuir, en leur intimant même l'ordre du départ... Un jour, t'avais-je dit, ce n'est pas le train qui s'ébranlera, mais bel et bien la gare. On renversera la vapeur. Tope-là : une poignée de main contre un aller-retour au soleil, dans une île du Pacifique. Et elle a bougé, la vieille gare à la marquise rouillée qui a abrité tant d'arrivées et de départs pluvieux.

Vingt ans durant, je suis resté là, sur le carreau, au milieu des mouchoirs agités et des baluchons de la liberté, à envoyer des trains dans la nuit comme on envoie des fleurs à une femme. En parlant des femmes, la mienne prenait souvent le train, un peu comme on prend un calmant. "Je vais chez ma mère" disait-elle. "Tiens, la mienne aussi dit ça" s'étonnait mon ami le garde-barrière. Mais un jour, en ouvrant ses yeux et ses barrières, il a vu sa femme au bras d'un garde-pêche. Il s'est fâché tout rouge ; il a envoyé le garde à la pêche, et il a rossé l'épouse infidèle à pleines mains, sur la place publique. Alors, déjà morte de honte, sans imagination, elle s'est allongée - question d'habitude - sur la voie ferrée. Il n'y avait que le train qui ne lui était pas passé dessus. Un train que je venais juste d'expédier. Que veux-tu, Jacques, elle s'ennuyait, cette pauvre femme, avec ce type qui ne vivait que par les trains. Une femme, il faut que ça exulte. Le garde-barrière, depuis la mort de sa femme, oubliait souvent de la fermer. Il a donc fallu prendre une décision, et on a installé un passage à niveau automatique. Et de ses yeux vides, en mâchant un reste de remords, il regarde passer le train, le dernier amant de sa femme.

Vingt ans durant, je suis resté vigilant, statique comme un sémaphore, flottant dans le vivifiant parfum du voyage de ceux qui vont et viennent et l'âcre odeur de ceux qui demeurent... à attendre que quelque chose bouge...

Et elle a bougé !

Mais hélas, je ne peux honorer l'enjeu : le soleil m'éblouit...et mes yeux sont devenus fragiles...

 

Le Chef de Gare

 

P.S. : Je t'envoie ci-joint une petite coupure de journal. Tu pourras y lire : "La secousse sismique n'a pas fait de victime. Elle a tout juste fait trembler les murs".

 

Demain : l'horloger.

 

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commentaires

le Bas des Dames 22/04/2010 22:43


Bonsoir Joël,
Une belle histoire, encore une.
Le train comme ultime amant, cette femme qui prend les trains comme on prend des calmants, que de sourires hésitants vous nous arrachez..!
Et puis :"l'âcre odeur de ceux qui demeurent... à attendre que quelque chose bouge...".
Vous avez le nez fin.

Amitiés,
Amandier


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