1 août 2009 6 01 /08 /août /2009 18:31

Monnaie de singe

Superstitions.

Jeannette est croyante. Jeannette ne va pas à l'église parce que le "Bon Dieu est partout". Jeannette prie. Parce qu'elle a "des emmerdements". "Papa me disait, disait-elle, "la vie, c'est une tartine de merde, on en mange un petit peu tous les jours". Jeannette est très superstitieuse. Son père est mort un vendredi, comme le Christ. Elle redoute le vendredi. Elle ne supporte pas qu'un objet soit de travers. Quand un animal est malade, elle est capable de s'arrêter de fumer pendant une semaine, pour faire un voeu de guérison. Pensée magique. Maurice, esprit cartésien, communiste jusqu'aux dents, ricane et raille Jeannette... Arlette dit : "Si au moins le Bon Dieu pouvait nous donner un peu de "lové". Le "lové", dans le sabir des gens du voyage, c'est l'argent.

Mais justement, le "lové", c'est ce qui manque le plus.

 
Monnaie de singe.


Pour une passion, ou pour une cause, faut-il dire "combien ça coute ?" ou "combien ça vaut ?" Me suis-je posé la question quand, au grand dam de ma mère, je sponsorisais, en ersatz de mécène, une bouteille de gaz ou un sac de grains ?
Jeannette a du mal à joindre les deux bouts.

Jeannette est dans la misère.

C'est un fait établi, "la dame du zoo" est maintenant une figure locale, fondue dans le paysage. Le pain rassis, les légumes et les fruits, le foin, la paille, le fourrage, toutes sortes de dons en nature parviennent chez Jeannette comme des offrandes sur un autel mystique ou une grotte secrète.

Le portail du parc devrait être classé monument historique... Ah ! S'il pouvait parler, celui-là... Des pochons logotisés aux couleurs du supermarché du coin, gonflés de croûtons, accrochés à lui comme des ex-voto, jusqu'aux chiens abandonnés là, attachés parce qu'on sait qu'ici, il y a un peu de "Saint Roch" et de "Saint François d'Assise".
Alors Jeannette décroche le pochon, détache le toutou qui va rejoindre "Bibonville". C'est mieux que rien. Ca tombe bien, du village, elle m'a fait ramener de chez le quincaillier deux mousquetons, deux bons colliers en cuir et trois mètres cinquante de chaîne. J'aurais acheté ça en ville, on m'aurait pris pour un sado-maso bricoleur...
Alors bien sûr, le brave clébard va rejoindre la meute ; les conditions de vie  ne sont pas idylliques, il faut bien le reconnaître. Attachés à un arbre, un vieux tonneau récupéré à la décharge pour niche, une vraie de vraie, comme celle de "Pif le chien" pour les plus chanceux, "Trouvé", "Bienvenu", "Parking" ou "Mercredi", les pattes assurées dans la gadoue l'hiver, ont au moins de quoi casser la croûte, de quoi boire ; la vie de pensionnat pendant que la famille, revenue de la Côte d'Azur, a oublié où elles les a oubliés...
" - Ca vous en fait combien, de chiens, maintenant, Jeannnette ? Trente-cinq ? Quarante ?

- Quarante-deux.""Pour les plus chanceux des chiens abandonnés, une vraie niche..." (Photo Jean-Louis Jammet - "La Dépêche du Midi")

Arlette et Maurice.

Si le bon, le brave Maurice se montre pacificateur, Arlette ne met pas de gants pour fustiger Jeannette. Qui aime bien châtie bien. Elle seule peut se permettre de lui dire sans langue de bois : "Mais enfin Jeannette, tu es complètement "narvalo". Tu trouves que t' en as pas assez des clébards ?" Ce que fait Jeannette est sans doute au delà du raisonnable... Une pointe d'amertume ne demanderait qu'à se muter en misanthropie. Elle pourrait faire sienne la devise de Pascal : "Plus je connais les hommes plus j'aime mon chien". Combien de fois l'ai-je entendue porter un regard sans concession sur ses semblables. "Untel ? Mais c'est un mange-merde ! Comme tu le sais, j'ai vécu pendant plus de vingt ans avec un Amar, et je reconnais que son frère, Mustapha, avait raison. Il disait que les gens étaient devenus d'"un hypocrite et d'un égoïste" qu'il vaut mieux les ignorer que les fréquenter."

 

En attendant, le zoo reçoit toujours le public, et Jeannette sait se montrer prévenante, agréable, disponible, passionnante avec tout le monde et avec chacun.

Maurice a toujours un outil à la main. Arlette pourvoit aux petites intendances.

L'un et l'autre veillent à l'entretien du parc ; songent à son embellissement.

Jeannette parle d'une belle "façade" décorée qui doit se trouver dans un vieux camion, au fond du sous-bois. Un pieu se déchausse, un fil de fer se détache : Maurice recloue un cavalier. La balustrade qui clôture les cages perd de son lustre : Arlette me demande de l'assister, et, vaillamment, armés de pailles de fer, nous grattons la rouille et la repeignons en vert. A cinq heures, Jeannette nous appelle et nous sert du thé dans des tasses rouges en plastique. Elle les a récupérées à la décharge. "Les gens jettent vraiment n'importe quoi."

 

"Et cette belle façade, si on se décidait de la sortir ?"

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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 18:51

Renault 4
et années 80

Nous sommes au coeur des jouissives années quatre-vingts, sans le savoir. Tonton Dieu a supprimé la peine de mort, a instauré le revenu minimum d'insertion et a libéré la bande FM. Bérégovoy, avant d'être livré en pâture "aux chiens", ânonne péniblement une possible réforme des retraites.
Sur les routes, si la deux chevaux de Jules Pons fait toujours la tournée des abattoirs, les Renault 12, au long museau de fouine, sont partout ; les Renault 14 ressemblent à des poires, mais les Renault 4 sont indétrônables...
Je viens de passer et d'obtenir mon permis de conduire. L'acquisition d'une 4L de deuxième ou troisième main me convient. Elle semble convenir aussi à Jeannette qui y voit un véhicule supplémentaire de ravitaillement.
Dans le cercle constitué des amis de Jeannette, nous aurions pu créer conjointement un sous-groupe, le club des amis de Jeannette Mac-Donald possédant une Renault 4.
Bibiane Mangion, la secrétaire de la mairie de Buzet, celle qui a des idées larges : une 4L. Gilles Favier, le jeune photographe fasciné par l'univers de Jeannette, devenu aujourd'hui talentueux reporter à l'agence VU : une 4L. Mon oncle, voisin de Jeannette, "rangé" des "traction avant", faute de n'en plus trouver : une 4L. Maurice Poinstaud, Révolutionnaire, anarchiste militant et authentique, bon et grand humain : une 4L.

Répétition pour un numéro inédit ?  Dans la 4L, hayon levé, le bouc "Jojo" (Photo JF)

Maurice et Arlette.

Maurice et Arlette, outre la 4L, possèdent aussi un vieux "tub" Citroën, qui a été aménagé en camping-car. Tous les dimanches, ils viennent partager le repas avec Jeannette. Je les rejoins au dessert.
Arlette est une "fille du voyage". Ses parents exploitaient une confiserie dans les foires et les fêtes foraines. Elle comprend bien le langage et les moeurs des mangeurs de bitume et de barbe-à-papa. Par le passé, elle a été amenée à croiser la route de Jeannette. Elle aime raconter une anecdote qui la fait aujourd'hui se tordre de rire. A Albi, alors qu'elle s' apprête à monter dans la caravane, Jeannette lui demande : "Essuie-toi bien les pieds, au moins !".
L'anecdote prend toute sa saveur quand on connaît l'intérieur de ses caravanes aujourd'hui.
Quand je rentrais dans sa caravane, et que je m'asseyais où je pouvais, entre un macaque et un porc-épic, il fallait que je regarde où je mettais les pieds : les chiens de salon, admis ici, étaient bien nourris et déféquaient en conséquence. L'épais tapis de sol était constitué d'une bonne couche de journaux qui absorbaient les déjections liquides et solides des canidés.
Eh oui ! Chez Mac-Donald, les journaux finissaient ainsi... Et il n'était pas rare de voir le portrait de telle figure politique mouillé dans une affaire de liquidités mal acquises ou la photo d'un innocent "dans la merde jusqu'au cou"...
A l'heure où Jeannette sacrifiait ces journaux, je développais les prémices d'une étrange et cruelle maladie : de mes "propres" journaux,  je bâtissais des entassements compulsifs... L'école m'avait quitté à bac moins trois, parce qu'il n'y avait pas d'option "cirque" au diplôme ; je m'engluais avec insouciance dans un avenir sans ambition...
Maurice me voyait très bien en dompteur...

Maurice et Arlette élèvent trois orphelines, issues d'une mère évaporée dans la nature. La plus grande des fillettes, Laurence, atteint ses 15 ans quand j'aborde mes 18. Quand je vois Laurence -avec qui Maurice me prête un partenariat dans un numéro qui pourrait être extraordinaire-, quelque chose de troublant se compose. Laurence, quand elle enfile des bottes violettes à haut talon ; Laurence, quand les précoces survenues de sa mue la rendent désirable, quand je suis ému par son visage, quand elle renvoie ses longs cheveux dans son dos, quand elle tient tête à Jeannette, Laurence me trouble...

En rut.

 


Je ne vois pas pourquoi il n'y aurait que les bêtes qui auraient accès aux roucoulades, aux parades nuptiales, à la copulation... Enfant, puis adolescent grandi d'abord très gros, et puis très maigre, à l'ombre de toutes les coulisses de la vie, j'écoutais plus attentivement Jeannette lorsqu'elle distillait, à dose homéopathique, les mots d'un thème qui commençait à m'effleurer de son aile : le sexe.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, Jeannette Mac-Donald n'a jamais été portée sur "la bagatelle" -ce qui conforte de façon définitive sa passion exclusive pour les animaux-. Combien de fois l'ai-je entendue dire qu'elle n'aimait pas danser avec les hommes ? Un rapport froid et clinique, un recul que je lui envie lui permettait de dire avec le même détachement : "Ce matin, il faisait moins trois" et "Quand j'étais en tournée, je poussais les hommes qui se confiaient à moi à aller se faire soigner leur chaude-pisse".

L'ignorance n'empêche pas le romantisme... A celle, peut-être ma mère, qui m'a dit un jour "Aux bêtes, on leur apprend pas", je dédie cette émotion qui demeure chevillée à ma tête, à mon ventre :

Un jour, une colonie de vacances est venue passer quelques jours au zoo de Jeannette. Je n'avais d'yeux que pour une monitrice... Quel attrait surpuissant agissait ? La monitrice et ses petits dormirent quelques nuits sous leurs tentes, à même la fougère.

Lorsque la petite troupe partit, j'allai cueillir un peu de cette fougère ; il y avait là quelque chose d'elle, le sentiment d'être bien. Cette fougère inaugura un herbier sauvage. Les lionnes m'ont regardé faire, semblant me railler devant ce rut retenu. Jeannette se marrait. Le petit brin de fougère est toujours glissé entre deux pages de dictionnaire...

Mais en moi, à mi-chemin entre les pieds et la tête, une composition de faune et de flore semblait germer, et, comme je n'étais pas assez entouré de catins, que les explications ne venaient pas, je fis passer dans le journal "Libération" une petite annonce qui me paraissait être en pertinence avec mon contexte :  "Jeune et bel animal  (mâle) de cirque recherche jeune (max. 30 ans) et jolie dompteuse bien dans ses cuissardes pour monter numéro". Petite annonce parue dans "Libération", samedi 19 et dimanche 20 octobre 1985.

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30 juillet 2009 4 30 /07 /juillet /2009 19:57

"Quel âge ça te fait, maintenant ?"
me demande encore Jeannette.

"Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?"

Journaliste. J'aimerais bien être journaliste. Pour étancher des curiosités. Pour approcher des gens qui sortent de l'ordinaire. Oui, c'est ça. La presse me fascine. Ecrite, parlée, imagée...

Mon premier geste, le réveil sonné, était d'"ouvrir" Europe 1. Les voix de Maryse et de Philippe Gildas me parlaient, chaudes, sensuelles, amies... Les voix s'arrêtaient. Un disque partait. C'était magique. "Europe 1 et les montres Seitko à quartz vous donnent l'heure à la seconde près." Suivaient Madame Soleil et son horoscope, la météo d'Albert Simon et son timbre de voix infalsifiable, Pierre Bellemare et ses histoires extraordinaires, "Faites vos prix", "Europe Stop". "Nous suivons une voiture immatriculée... avec l'autocollant Europe 1. Si vous nous écoutez, arrêtez-vous, nous avons de l'argent à vous faire gagner""Bonjour monsieur le maire" et "Vive la vie" de Pierre Bonte.

Justement, Pierre Bonte. Son émission brosse le portrait de personnages cocasses, qui fleurent bon le terroir, ou qui s'illustrent par une particularité, une curiosité. Ca donne des phrases du genre : "Un jour, j'avais perdu un peu de sous. On me les a ramenés. On a dit : ça sent la vache, c'est à la Louise".

Pierre Bonte contacte Jeannette. Les rapports qu'elle entretient avec les journalistes ont toujours été très étroits. Pierre Bonte envoie au zoo de Buzet un jeune reporter qui fait ses premières armes : Laurent Cabrol. L'émission est diffusée le 8 février 1978.

Mais si je n'écoute et ne défends qu'Europe 1, Jeannette, en revanche, ne jure que par Fance Inter. Dans la caravane, la radio est allumée jour et nuit. Il y a toujours des piles de côté.


Dédicace de Laurent Cabrol. "Le bonheur est dans le pré", de Pierre Bonte. Stock. 1976

Bonjour, monsieur le maire.

Est-ce pour ça, pour la radio, véhicule royal du verbe ; est-ce parce que je viens de lire les aventures du reporter Joseph Rouletabille, de Gaston Leroux, et son "bon bout de la raison", ou est-ce tout simplement pour aider Jeannette, à ma façon, que je me saisis d'un petit magnétophone et que je vais recueillir des voix, des soutiens, des témoignages pour Jeannette, à qui on reproche un amour singulier des animaux ?

Le maire de Buzet-sur-Tarn, Maurice Thiard-Montans, ancien directeur des programmes de FR3 à Toulouse, accepte de bonne grâce de répondre à mes questions.

Je tiens à retranscrire cet échange, sans en ôter un seul mot, tant il résume parfaitement la situation.

" - Monsieur le maire, comment analysez-vous la situation actuelle de ce qu'on a appelé le drame du zoo ?

- Eh bien, je vais vous répondre de plusieurs manières. D'abord, en ami du cirque, et évoquer un souvenir personnel. Un de mes meilleurs souvenirs d'enfance, c'est, grâce à un parent, la possibilité que j'ai eue d'entrer dans la loge d'Albert Fratellini. Et j'ai toujours été amoureux du cirque. Donc, je comprends très bien le drame, car c'est bien un drame, qui se passe à notre zoo.

Je dois dire qu'il y a deux choses. D'abord, je n'accepterai pas qu'on dise que la municipalité, ou en tous cas personnellement et le secrétariat de mairie n'avons rien fait, mais nous avons eu de grosses difficultés qui sont les suivantes. Ce n'est que sur le plan privé qu'on peut faire quelque chose puisque ce zoo n'appartient pas à la municipalité mais installé sur un terrain qui lui appartient, pour un loyer que pratiquement on ne fait jamais payer.

Donc, la seule chose que j'aie pu faire, c'est d'abord -et je m'en excuse- d'éviter des ennuis à Jeannette, des ennuis que pouvaient lui causer les services préfectoraux parce qu'elle n'était pas, aussi bien sur le plan de la surface que sur le plan du nombre d'animaux -et je ne parle pas des lions, mais des chiens-, elle risquait d'être en infraction avec la loi. Cette loi a changé, et maintenant, il ne s'agit plus d'autorisation pour un chenil, mais d'une autorisation qu'on peut lui donner, ou plus exactement que les services officiels donnent, non pas officiellement mais en fermant les yeux. J'ai toujours obtenu tant du côté de la préfecture que du vétérinaire de Montastruc l'appui amical le plus compréhensif.

En dehors de cela, que fait-on ? Eh bien, c'est tout le village qui aide Jeannette, en récoltant des croûtons de pain pour les chiens, en transportant sa viande, et certains, venus d'un village voisin, en allant lui construire des choses un peu plus solides.

J'ai fait acheter, grâce à une collecte, un congélateur, une pompe, pour qu'elle puisse avoir l'eau courante, et je ne sais pas si elle a pu ou seulement voulu s'en servir. J'ai eu l'occasion de payer quelques notes qui traînaient, mais cela est sans aucune importance.

La réalité, c'est qu'il y a un problème humain, celui de cette personne âgée, qui vit dans des conditions invraisemblables, mais également celui des bêtes et celui des chiens. Je n'ai pas tellement d'inquiétude pour ses lions, car je sais qu'ils sont -il n'y a qu'à les regarder- en parfaite santé et en bon état.

En revanche -et je me suis un peu heurté à elle à plusieurs reprises-, je ne suis pas très d'accord sur le nombre de chiens qu'elle accueille. Je dis "qu'elle accueille" parce que, ce qu'il faudrait, c'est que -et je lui ai demandé, elle ne l'a pas fait-, si par hasard, on abandonne, car les gens sont insensés et cruels, si on abandonne un chien sur le territoire du zoo, qu'elle me prévienne et que le jour même, on le porte à la SPA. Cela, pour des raisons qu'elle m'a expliquées, elle ne le veut pas.

Alors, je crois que ce zoo, tant qu'on mettra le pied à l'intérieur, on sera accueilli par une quarantaine d'aboiements -non pas de chiens méchants, car il n'y a jamais eu de problème, mais des hurlements-, comment voulez-vous que des familles toulousaines viennent se détendre dans un endroit que j'aurais volontiers rendu plus accueillant pour les enfants si ça avait été possible.

Jeannette est une personne touchante, sensible, étonnante, mais il faut le reconnaître avec un caractère parfois un peu dur, et qui n'accepte pas, je ne dis même pas les ordres, car je ne peux pas me permettre de lui en donner, mais les conseils.

Elle vit dans sa solitude avec une dignité telle qu'il est difficile de la convaincre."

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29 juillet 2009 3 29 /07 /juillet /2009 18:56

Le préfet au zoo

Tartuffe.

C'est un peu comme une libre interprétation du "Tartuffe", le faux dévot de Molière, adapté au cirque.
Des dames patronnesses, entricotées caca d'oie jusqu'au menton, accompagnées d'un néo-Noé, viennent en simple visite au zoo de Jeannette. Elles minaudent devant les petites et les grosses bêtes. Elles se disent membres d'une association de bienfaisance au profit des animaux. Jeannette, prise par les sentiments, fond, donne sa totale confiance.
Or, les dames patronnesses et néo-Noé font partie de ces terribles ongulés, prédateurs sous le masque du justicier, ne souffrant pas le moindre poil de chat sali par un lait de mauvaise marque. L'association de bienfaisance aux animaux n'est autre qu'une association de défense des animaux captifs. On imagine la suite.
Je ne l'écris que dans le souci du détail, et sans rien occulter dans la biographie de celle qui fut et reste pour moi une femme intègre. Souvent, il est constaté que les "biographés" "tuent" leurs biographes. Permettez-moi de ne pas être d'accord.
Nos dames patronnesses et néo-Noé se rendent donc illico à la Préfecture pour signaler aux services sanitaires qu'il existe à Buzet un lieu qui se dit zoo, qui ne possède ni eau courante, ni électricité, où de nombreux chiens vivent attachés, où les animaux sont maltraités et faméliques, suivis de quelques mots habituels en pareil cas.

"La Dépêche du Midi" du 14 septembre 1978 titre : "Vers la fermeure d'un zoo à Buzet ?"
Et celle du 23 courant : "Tout le village au secours du zoo. Souscription du comité des fêtes."
"Mes bêtes, c'est toute ma vie, ne cesse de répéter Mme Jeannette Mac Donald, les yeux pleins de larmes, c'est ma seule famille."
(...) Le 30 juillet dernier, Christian Godon comptait parmi les visiteurs du zoo (...) Il disait vouloir organiser une kermesse dont il aurait remis tous les bénéfices au zoo (...) En réalité, M. Godon est le président de l'association de défense des animaux captifs, ému de la situation de "misère physique et morale" (ce sont ses propres termes) des quelques quatre-vingts pensionnaires du zoo. Il devait, très peu de temps après, réclamer auprès de la préfecture de Toulouse la fermeture immédiate du zoo et invoquait par ailleurs le manque d'eau courante et l'absence d'une installation électrique, désormais nécessaire à tout parc zoologique."
En fait, tous les animaux de Mme Mac Donald n'ont rien de famélique, de même que la trentaine de chiens qu'on laisse aux portes du zoo, et dont Jeannette s'occupe avec autant de soins que de ses lions, même si cela lui coûte des sacrifices supplémentaires (...) Les services vétérinaires de la Direction des établissements classés de la préfecture n'ont, quant à eux, rien constaté d'alarmant. (...) La préfecture de Toulouse a accordé un délai de trois mois à Mme Mac Donald pour réaliser les travaux nécessaires.
M. Thiard, le maire de Buzet-sur-Tarn, a déjà beaucoup d'idées. L'achat d'un motopompe mettant l'eau du puits sous pression, ainsi que celui d'un frigidaire fonctionnant au gaz butane, serait une solution peu onéreuse.(...)
(1)

Le préfet au zoo.

 

Le docteur Agard est un interlocuteur privilégié de Jeannette. Avec sa diplomatie et son tact habituel, il sait faire preuve de psychologie auprès d'elle. Par le passé, Jeannette n'a pas mis de gants pour stigmatiser l'attitude de certains vétérinaires : "Les vétérinaires de Bordeaux sont tous des imbéciles. Ils n'ont même pas été capables de sauver mon éléphante Sabu".

Mais le docteur Agard, elle le respecte ; je l'ai toujours entendue tenir des propos élogieux à son égard. Ils prennent tout leur poids quand on sait la dent dure qu'elle peut avoir quand quelqu'un a "chié dans ses bottes".

Le docteur Agard reconnaît que Jeannette est une "charmeuse".

Un jour, il est appelé par le directeur des services vétérinaires : "Tu sais, lui dit ce dernier, le préfet est très remonté. Il veut faire fermer le zoo. Préviens Jeannette, arrange-toi pour que ce soit assez propre. Nous passserons te prendre."

Dans la voiture qui les conduit au zoo, le préfet fulmine. Il a dû en entendre de toutes les couleurs... Ils arrivent au parc. Jeannette les reçoit, simplement, comme elle l'a toujours fait, sans fard, intègre, cohérente, pareille à elle-même, comme celle qui a approché le roi du Maroc, qui lui a offert un fauve, ou Jules Pons, ou Jean Bergail, menuisier, qui lui offre l'apéro aux "Routiers". Jeannette montre des photos du temps où... , caresse le lion Royal, qu'elle appelle "mon fils"...

Le préfet, la larme à l'oeil, n'a pas fait fermer le zoo. Il a glissé sa main dans la poche de sa veste, en a sorti un portefeuille et a tendu un billet de 100 francs.
Un portefeuille d'élu peut être autre chose qu'un maroquin d'apparat.


(1) "La Dépêche du Midi" - (Françoise Julia) - 23 septembre 1978.


"La Dépêche du Midi" - 23 septembre 1978.

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28 juillet 2009 2 28 /07 /juillet /2009 10:41

Arrête de faire le clown !

Le cirque Amar, après avoir connu bien des vicissitudes, essuyé des tempêtes, au propre comme au figuré, sillonne toujours les routes de France. La raison sociale, l'enseigne prestigieuse a été rachetée par Firmin Bouglione. Deux des frères Amar sont encore en vie : Mustapha et Schérif.
Sur Schérif, Jeannette est intarissable. Elle n'a pas oublié son mentor, son cornac, son amant, adoré, détesté... Elle affirme qu'il vient habiter ses rêves. Elle me dit un jour : "Tu sais, je suis sûre qu'il est passé devant le zoo. Il a voulu voir où j'étais..."

Jeannette, entre deux volutes de gauloise qui semblent l'auréoler, me conte mille historiettes du Cercle Enchanté. Les Bouglione, Gruss, Meyer, Holzmaïer, Saulevitch, Dréna et Zavatta deviennent plus proches que certains de mes cousins éloignés.

Justement Zavatta. Il a gagné ses galons de vedette avec une forte personnalité. La télévision, le cinéma l'ont rendu très populaire. Il est aujourd'hui l'un des rares artistes de cirque à figurer dans le dictionnaire.

J'aime particulièrement une photo : dans les coulisses du cirque Amar et les années cinquante, Achille Zavatta, maquillé mais encore en peignoir, donne un baisemain à Jeannette Mac-Donald, rayonnante de beauté. Toute la poésie du cirque émane de ce cliché.

"Amar vient à Toulouse. Y'a Zavatta. Ca te dirait d'y aller ?" me demande Jeannette. Ce qui revient à demander à un ours s'il veut du miel.

Ne me demandez pas par quel moyen de locomotion nous nous sommes rendus à Toulouse : je ne m'en souviens plus.

Par contre, comment oublier l'accueil fait à Jeannette par Achille ?

Sur le seuil de sa caravane, après la représentation, Zavatta, au faîte de sa gloire, constate : "Ah ! Jeannette ! Tu me vieillis de 20 ans".

Jeannette, vexée, ne retiendra que cette phrase, et puis cette autre : "Tu vois, moi, je prends de la jouvence de l'abbé Soury".

 

En 1976, Zavatta publie ses mémoires : "Viva Zavatta". Achille n'est pas à une pirouette ou un à-peu-près près. Avec superbe, il publie une photo de lui et de Jeannette, prise très exactement à Bayonne. (Voir photo page du 11 juillet.)

Et sans scrupule, ou avec amnésie, il légende la photo : "Mme Lee qui a élevé, au sein, ces deux lionceaux orphelins, Sultan et Tarzan". La phrase, qui prête à rire, est un concentré d'erreurs. Tout d'abord, les lionceaux ne sont pas deux, mais trois. Ce sont trois mâles nés de Zouina le 20 février 1957. Si Mme Lee avait eu une parenté avec le général Sudiste, on l'aurait su. Et enfin, Jeannette ne dégrafait pas aussi facilement son corsage.

"Viva Zavatta" Editions Robert Laffont - Collection "Vécu" - 1976

Jeannette, que j'informe de la nouvelle identité que lui donne son ancien confrère, balaie de la main l'excentricité de l'auguste.
Pas procédurière, Jeannette aurait pourtant pu obtenir réparation au nom du droit à l'image, du préjucide subi, voire un simple droit de réponse. Mais Jeannette s'en fout. Pas fière.

Zavatta poursuivra sa route. Il créera un cirque à piste surélevée. A 65 ans, il épousera une avocate qui, par amour, deviendra acrobate et lui donnera un fils.
Zavatta veut créer un numéro de trapézistes aux seins nus. Pour un peu, il aurait présenté l'acrostiche ELSA :
Elle
Lèche
Suce
Avale

Zavatta, comme le remarque Pierre Lartigue "est en perpétuelle représentation".

Zavatta arrête de faire le clown en 1993. Il se donne la mort en novembre.

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27 juillet 2009 1 27 /07 /juillet /2009 18:39

Avec Madame Andrée et avec Madame Colle

La nourriture des bêtes est prioritaire. Jeannette mange peu, boit un peu plus, fume énormément. Chacun a son carburant. Elle affirme à qui veut l'entendre que, tant qu'elle aura dans sa caravane une boîte de sardines, un morceau de fromage et une bouteille de vin rosé -si possible du 12 degrés !-, tout ira bien. Du reste, son réseau d'amis s'étoffant, elle a table ouverte un peu partout.
A Buzet, elle aime se retrouver chez la doyenne du village, Madame Andrée, exquise petite dame ouverte sur le monde. Pour partager le pot-au-feu, une troisième dame, très digne, vient compléter les agapes. C'est Madame Colle. Impayable de franc-parler, l'accent très prononcé du Nord ; elle ne  s'est jamais remise de la mort de son fils, Résitant, exécuté pendant la guerre 39-45 par les allemands, lors de sanglants massacres qui ont fait date, en bordure de la forêt de Buzet.
Les trois nobles dames, chacune dans leur combat, comparent leurs parcours, se plaignent, se soutiennent, se houspillent parfois, mais finissent toujours par tomber d'accord devant une bonne bouteille de vin blanc doux.

Besoins.

 

Jules reparti, revenue de chez Mesdames Andrée et Colle, Jeannette s'attelle à la tâche. Elle est dure. Tout est bivouac, campement de touareg, un peu comme si elle devait d'un instant à l'autre quitter la place, reprendre la route. Surtout pas d'attache. La crémaillère n'a jamais été pendue. Aucune lampe à suspension ne reflète sa lueur dans un long ruban collant attrapes-mouches. Une bonne odeur de soupe au pain bouilli s'exhale de grosses lessiveuses, léchées par les flammes d'un réchaud à gaz. Ca, c'est pour les chiens. De petits baraquements en dur abritent les grains ; ça, c'est pour les poules. Et surtout ce qui doit rester sec, propre : la paille, le foin et les copeaux. Les copeaux : minuscules raclures de bois obtenues après un rabotage en règle, fournies grâcieusement par la scierie toute proche de Paulhac. Il suffit de grimper les côtes. Les copeaux, mieux que la paille, mieux que la sciure, servent de litière idéale pour les fauves. Ils sentent bon le châtaigner et absorbent mieux l'urine.
Pour nettoyer les cages, le petit corps frêle de Jeannette se glisse comme une liane à travers la porte-guillotine, et joue du balai et de la fourche, dans un compromis entre Belzébuth et "Ma sorcière bien aimée". Elle éjecte le fumier hors de la cage -les jours où elle est un peu enchifrenée, elle est fière de dire que la forte odeur d'urine n'a pas son pareil pour déboucher les narines, et fait la nique à l'industrie pharmaceutique !-, et j'ai l'honneur et l'avantage d'évacuer à grandes brouettées le lisier sauvage qui, je le sais, interloque mes aïeux... Leurs besoins n'étaient que des bouses...

Par tous les temps, la nourriture des animaux est prioritaire. (Photo Gilles Favier)

Besoins d'eau.

S'il avait fallu faire preuve d'adduction d'eau courante et potable jusqu'au repaire de Jeannette, le dossier, au Conseil Municipal, n'aurait pas été mince ; les travaux, à travers champs, inconséquents ; les langues, dépendues.
Or, si Jeannette n'est pas une perdrix de l'année, si elle a su se dégoter tous les tuyaux pour se débrouiller à vivre, s'il en est un qui est pis que percé, mais inexistant, c'est bien celui de l'or blanc.
Si elle veut boire, se rafraîchir, et éventuellement se laver ; si elle veut faire boire ses nombreux hôtes, c'est à même la nappe phréatique qu'elle doit puiser son eau.
Le puits est coiffé d'une chèvre des plus rudimentaires, trois rondins de bois en forme de tente de sioux, une poulie et son réa, une bonne corde glissée dans la gorge, et tout au bout un seau galvanisé lesté d'une ferraille impossible à décrire. L'eau est à huit mètres environ. Plus haut, de l'autre côté de la forêt, au bout des côtes, au village de Paulhac, elle se fait plus profonde, et plus rare, dit-on. L'étymologie de Paulhac viendrait de l'occitan "pao d'aigo", c'est-à-dire "peu d'eau".
Porteur d'eau : l'idée est belle. Je me réjouis de l'avoir été. Car celui qui a bien voulu s'y coller, à cette corvée d'eau au zoo de Buzet, souvent, très souvent, n'oubliera jamais combien elle est précieuse... L'avenir ne me démentira pas.
J'aimais m'imaginer dans les films de Pagnol, entre "Regain", "La Fille du Puisatier" et "Manon des Sources", quand  je saisissais la petite remorque qui collectionne les points de soudure, que j'y disposais deux grosses poubelles, que j'allais les emplir, à la force du poignet.

"Quel âge ça te fait, maintenant ?" me demande encore Jeannette.

Après avoir puisé l'eau sous le tipi, Jeannette me laisse faire de la balançoire.

Ca occupe mais ça ne mène nulle part.


Les rentrées d'argent sont faibles. Le petit zoo vivote. Le droit d'entrée se monte à cinq francs pour les adultes et trois pour les enfants. Le dimanche, Jeannette me confie la tenue de la caisse. Elle prétend que je fais ça très bien, que je suis gentil avec les gens. Quelques menus produits viennent péniblement améliorer la recette : cacahuètes grillées, avec retour presque assuré chez les primates, sucettes muticolores, jus de fruits, sodas et boissons diverses à la petite buvette qui ne déparerait pas dans un western-spaghetti.

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26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 18:31

Se faire appeler Jules

"Quel âge ça te fait maintenant ?"

Cette question, Jeannette me l'a posée un nombre incalculable de fois. Elle connaît mieux l'âge de ses fauves que le mien.
Je crois qu'elle m'aime bien, qu'elle apprécie le gros garçon rustaud bien nourri de la campagne, bonnes joues, ventre bien rebondi, viandard de cochonnailles, de volailles, de "canardages".
Est-ce la face qui rougit pour un oui pour un non qui lui permet de penser que je ne suis pas malhonnête ? Jeannette me donne sa confiance.

"Qu'est-ce que tu "veux" faire plus tard ?"

Je suis au collège et je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie. Cascadeur ? Pompier ? Footballeur ? Médecin ? Avocat ? Dompteur ?

Dompteur ? Lorsque le comité des fêtes de Buzet a demandé à Jeannette si elle acceptait que les lionceaux nouveaux-nés soient exhibés lors de la fête votive, a-t-elle pensé que les frères Amar, "les plus jeunes et les plus téméraires belluaires de France" pouvaient bien, à sa demande expresse, se réincarner sous les habits trop serrés d'un petit pisseux, dès l'instant qu'il y mettrait de la bonne volonté ? Il faut croire que oui.

Les badauds déambulant sur l'esplanade, entre les manèges et les stands de tir, s'arrêtant devant la ménagerie de fortune, flairèrent-ils en moi une graine de dresseur en herbe, digne de la dynastie des Bouglione, Pezon, Bidel et Mac-Donald ? Il faut croire que non.

Je n'étais qu'un "homme de paille".

 


C'est une lettre.

"Buzet, le 4 août 1976.
Mon cher copain,
Comme tu ne réponds pas à ma lettre, je t'invite pour que tu viennes à la fête de Buzet-sur-Tarn le DIMANCHE 8 AOUT où je serai là en tant que GARDIEN d'une des petites lionnes que
[sic]  je t'ai parlée au zoo de BUZET. Cela se déroulera sûrement sur la place mais dans une maison. Je compte sur toi. Je crois que tu n'auras pas le temps, mais si tu peux me répondre, fais le !
Je t'attends.
A dimanche (vers 3 h 3 h 1/2)


Mon cher copain n'est pas venu à la fête. Et pour cause. Il n'a pas reçu la lettre. Et pourquoi ? Parce qu'elle n'a pas été envoyée. Et pourquoi ? Parce que mon père, à qui je l'avais confiée, ne l'a pas fait.
Il faut dire que mon père a toujours douté de mes potentiels talents de dompteur.
Il faut dire que mon père ne pouvait pas voir en peinture Jeannette Mac-Donald, cette gitane, cette bohémienne, cette jeteuse de sorts...
Du reste, elle le lui rendait bien. Elle ne pouvait pas le supporter non plus.

Se faire appeler Jules.


Je me demande comment établir la hiérarchie des connaissances faites par Jeannette au bourg de Buzet, dans les années 70, où même Bruno Coquatrix ne parvenait plus à convaincre Jacques Brel de rechanter. C'est dire.
Je crois que les suffrages de Jeannette sont d'abord allés vers la deux-chevaux fourgonnette de Jules Pons. Une fourgonnette, si ça a deux "n" et deux "t", ça a aussi deux ailes, et ça roule plus vite, ça contient plus que la petite remorque hypersoudée qui n'en peut mais au retour de l'abattoir de Lavaur, où Jeannette va se ravitailler en viande pour les fauves.
Jules Pons, paisible retraité, s'est investi de sa mission avec sérieux.
Lorsque son auto ondulée aux chevrons sauvages laissait entendre son primesautier moteur, il faisait beau voir le mufle d'Apollo se parcourir d'un léger tressaillement, et la meute canine entonner une rhapsodie andante.
La Citroën s'immobilisait dans un soupir. Et les deux portes arrières rabattues laissaient voir le garde-manger. De copieux quartiers de barbaque, cuisses, palerons et macreuses, des bêtes entières, débitées en quote-parts pour invités affamés. "Une viande impropre à la consommation humaine" comme le précisaient les documents officiels qui auraient bien fait sourire, si on les leur avaient montré, les enfants et les petits-enfants des animaux vedettes de l'auguste cirque Amar !

Il est vrai qu'à l'époque, les concepts de "principes de précaution" et de "traçabilité" sommeillaient dans les maroquins des politiques, tandis que germaient pour les hommes des encéphalites spongiformes bovines, juste à côté des poulets qui commençaient à peine à se gripper.

Chez Jeannette, pas de psychose : les gigots et les palettes étaient entreposés sur une palette de bois, et recouverts d'une toile cirée récupérée à la décharge.

Les mouches vertes et bleues n'étaient pas des motifs de la nappe : elles étaient bien réelles...


 Jeannette débite les quartiers de viande pour le repas des fauves. (Photo Gilles Favier)

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25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 18:25

Carnet noir

Autre sort, autre destin et pour la coupure de presse, et pour le triste évènement qu'elle relate. La coupure de presse est non datée ; je l'ai glissée dans mon cartable entre un précis de grammaire et un manuel de mathématique aux arêtes trop saillantes. Je voulais parader aux yeux de mes camarades de collège, leur prouvant que, si je ne savais toujours pas comment on faisait les enfants, j'étais incollable sur la gestation des lionnes. Or, le fragile papier journal ne fit pas le poids devant les sécantes anguleuses du livre de math. C'est la colonne de gauche qui a été atteinte, rongée par le frottement algébrique.Qu'à cela ne tienne, je tente une prothèse lexicale :
"Pas d'heureux évènement au zoo de Buzet-sur-Tarn.

Angelina, la lionne qui devait subir une césarienne, est morte pendant l'anesthésie.

... zoo de Buzet-sur-Tarn, Mme Jeannette Mac-Donald, la propriétaire de l'établissement pleure la mort d'une de ses pensionnaires. Angelina, magnifique lionne du Soudan, était née en 1972 à Bordeaux ; elle formait avec Clarence, un mâle de 6 ans, belle masse de ... Un couple sans histoire, si bien que l'on attendait pour ces jours-ci un heureux évènement qui devait augmenter le nombre de bêtes au zoo de Mme Mac-Donald.

Or, les choses ne devaient pas se passer aussi bien qu'on pouvait l'espérer, des difficultés se sont multipliées et, dès dimanche en soirée, le docteur Agard, vétérinaire à Montastruc-la-Conseillère décidait de pratiquer une césarienne, seul moyen de libérer Angelina et de ... ues. Les lions, pour si vigoureux... qu'ils soient, ont un appareil... fragile, celui de la lionne de ... l'anesthésie et la pauvre... même que commence l'in-... dans sa cage, sans avoir... se jouait à quelques... se passait quelque... par on ne sait quel phénomène propre aux animaux, il était attentif aux bruits et aux mouvements, au va et vient de ces curieuses bêtes à deux pattes que sont les humains. "Il sait déjà, nous dit Mme Mac-Donald, que sa compagne ne reviendra pas dans la cage contiguë, il y a dans son regard et dans son comportement de la tristesse et, déjà, l'ennui se manifeste."

On peut regretter que le zoo ne soit pas équipé en éclairage électrique, mais c'est tellement onéreux ! S'il y avait eu, dimanche soir, une lumière suffisamment intense, peut-être que l'intervention chirurgicale nécessaire aurait pu être pratiquée plus tôt avec des chances, pour Angelina, de survivre.

La souffrance qu'elle a endurée l'avait affaiblie et ne lui a pas permis de résister aux drogues qu'il a bien fallu lui injecter pour l'anesthésier.

Le problème, maintenant, est de trouver pour Clarence une nouvelle compagne avec laquelle il fasse aussi bon ménage qu'avec Angelina, et l'expérience montre que cela n'est pas plus facile pour les lions que pour les hommes."

"La Dépêche du Midi" - Indatable. Appel à témoins.
"Le fragile papier journal ne fit pas le poids devant les sécantes angulaires du livre de math. C'est la colonne de gauche qui a été atteinte, rongée par le frottement algébrique."


Le docteur Jean-Louis Agard se souvient : "A la suite de la mort d'Angelina, Clarence était seul dans sa cage, avec plus d'espace certes, mais seul. Les voisins me disaient souvent que les lions n'arrêtaient pas de rugir. En fait, c'était Clarence. Clarence ne mangeait presque plus, maigrissait. J'ai tenté de le soigner comme j'ai pu en fonction des troubles digestifs qu'il manifestait. Rien n'y fit et deux à trois mois plus tard, il mourut sans que je comprenne ce qui se passait. Craignant une péritonite tuberculeuse, je demandai l'autorisation de l'autopsier à Jeannette. Celle-ci m'ayant permis l'intervention, je pus constater une péritonite consécutive à la perforation d'un ulcère à l'estomac. Ma conviction est que Clarence est mort de chagrin, par cet ulcère de contrainte ; il n'a pas supporté de se retrouver seul après la disparition de sa compagne. Ce fut une grande leçon pour moi !

J'ai souvent eu à soigner des fauves pour Jeannette. Autant il m'est arrivé d'avoir peur face à des chevaux, des vaches, des chiens, des truies dans le courant de ma profession, autant j'ai toujours été rassuré en travaillant avec Jeannette qui connaissait chacune de ses "bêtes" sur le bout du doigt".

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24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 18:24

Avec Jeannette, Nina, Rosa et Zouina. Juin 1976. (Photo DR)

Carnets roses

Pour ce qui est de la reproduction de la race, ce sont les caprins qui ont commencé.
Le 24 mai 1976, une chevrette et un chevreau virent le jour dans la paille fraîche. Jeannette, mère de famille nombreuse, connaît et respecte les us et coutumes en matière de descendance. Il n'est pas la moindre petite bête, née chez elle, qui n'ait été baptisée, et parrainée. Ainsi, si à l'âge d'or, la tigresse Uhlah eut pour illustre parrain Maurice Chevalier ; si un canard de Barbarie fut prénommé Smati -et Smati, interrogé, répond à qui lui demande : "Pourquoi Jeannette a donné votre prénom à un canard ?" : "Parce que ça lui plaisait !", ce qui ne souffre aucun commentaire-, la chevrette buzétoise fut baptisée "Cricri", en hommage à une certaine Christiane, dont les contours se diluent dans ma mémoire ; le chevreau, appelé à devenir un bouc malodorant et fortement cornu, reçut à l'Etat-Civil le prénom de "Jojo", en échange de toute mon attention à son égard. On a les filleuls qu'on peut.

 

Pourquoi une naissance plus "noble" a-t-elle pu intéresser les colonnes du journal en papier local, "La Dépêche du Midi" ? Sans doute car il s'agissait de têtes couronnées.

Jusqu'alors, "La Dépêche du Midi" ne tapissait que le fond des cagettes où mon père conservait ses oignons, ou bien se retrouvait métamorphosée en globe protecteur des graines de salade montée. J'avoue que je n'y voyais alors aucun inconvénient.

Mais, ce mercredi 21 juin 1976, il en irait tout autrement sur l'utilisation du quotidien.

Dans un encadré trois-quarts de page, on peut lire en gros et en gras : "La nouvelle attraction du zoo de Buzet. Trois lionceaux nés sur place."

Deux photos escortent le texte. Sur la première, Jeannette, tenant dans ses bras les trois nouvelles-nées ; Jeannette telle qu'elle apparut dans ma vie, le cheveu blanchi, l'épaule dénudée, le même tablier de nylon que j'ai toujours vu porté par ma mère, pantalon, espadrilles aux pieds -nous sommes en été-, et le visage, resté beau, -une "gueule" de bourlingue, pas resté à végéter dans un bureau, le bandeau de cheyenne ceignant le front, une verrue au dessus de l'arcade gauche. Jeannette version "live" et "single".
Le texte, qui, curieusement n'est pas signé, dit ceci :
"Nina, Rosa et Zouina sont les noms donnés par Jeannette Mac Donald aux trois ravissants bébés lions nés le 15 juin dernier d'Apollo et de Bellone, lions d'Abyssinie, au zoo de Buzet où elle vit depuis peu avec tous ses animaux préférés, qu'elle entoure des meilleurs soins parce qu'elle les aime et qu'ils sont depuis leur naissance ses compagnons de tous les jours.

Le grand-père de Jeannette Mac Donald a eu droit au titre de "champion des dompteurs" de 1906 à 1922.

Elle-même a vécu la vie grisante du cirque. Elle présentait un groupe de dix lions et lionnes. De cette époque, elle porte encore, aux tempes et près du coup, les quatre cicatrices des crocs de la lionne Rachel.

Elle se prive pour ses animaux et garde un excellent souvenir des disparus, dont la tigresse Uhlah, présentée notamment à une des émissions radiophoniques de Jean-Jacques Vital, au cours de laquelle Jeannette Mac Donald a monté et descendu sur le ventre un escalier, entraînée accidentellement par cette tigresse Uhlah qui avait une conception personnelle du baiser qu'elle devait accorder à un humain dans ce numéro.

Si au cours des vacances, vous avez un itinéraire proche de la forêt de Buzet, entre Toulouse et Albi, près de route nationale 88 et du golf de Palmola, sur la commune de Buzet-sur-Tarn, venez sous les ombrages voir les bébés lionnes, les fauves, les oiseaux, et bavarder avec la dompteuse Jeannette Mac Donald, tandis que vos enfants se distrairont avec les jeux de plein air ou caresseront chevrettes, lapins nains, mouflons et autres amis des enfants.

Au besoin, faites le détour, vous ne le regretterez pas.

Avec un peu de chance et de la gentillesse, vous pourrez peut-être obtenir de Jeannette Mac Donald l'autorisation de tenir un bébé lion dans vos bras... le temps d'une photo".

Justement, la deuxième photo publiée donne à voir une scène touchante et étonnante, où les trois fauves pacifiques jouent avec un petit chien et ainsi légendée : "Le petit chien dont la mère allaite les trois fauves est un bon compagnon de jeu."

L'article a été pieusement découpé, puis collé sur une papier peint, lui-même collé sur le couvercle d'une cagette. Histoire de faire un sort aux oignons.

 

"La Dépêche du Midi" 21 juillet 1976.
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23 juillet 2009 4 23 /07 /juillet /2009 18:35

  Jeannette Mac-Donald puise l'eau à l'aide d'une "chèvre". (Photo Jacques Madrennes)

C'est un peu Bogotà.

Les hauts et les bas bois.


Folle, il faut sans doute l'être pour vivre, au XXe siècle, dans des bas bois, sans électricité, sans eau courante, sans téléphone, isolée avec des bêtes sauvages.
Là-haut, dans les Hauts Bois, tout semble à peine un peu plus civilisé : les jeeps de l'Office National des Forêts patrouillent sur la grande Trace ; le Conseil Général songe à acquérir une grande partie du poumon pour le rendre encore plus vert, et, si des prompts de la gâchette traquent le sanglier, les plus frileux font pétarader leurs tronçonneuses pour débiter le bois de chauffage.
Mais revenons à ce qui nous intéresse : les bas bois.
Jeannette a une bonne fois pour toutes serré à fond les freins à main des véhicules de tous tonnages qu'elle prétend avoir aussi bien conduits, permis ou pas, que Charles Vanel et Yves Montand dans "Le salaire de la peur". Les gros camions, garés à jamais sous les frondaisons des chênes sessiles, contiennent des malles et des cantines closes, et le mystère des voyages.

Pour se déplacer, Jeannette utilise une mobylette, à laquelle elle a attelé une petite remorque qui collectionne les points de soudure.
Jeannette a laissé son clinquant dans les coulisses d'un grand cirque universel.
Elle porte haut les vertus du travail. Elle me l'apprendra. Elle m'apprendra à me dépenser.

Femme de tête, de caractère ; femme de corps, de corps à corps, pas myope sur la vie, le bec toujours prêt, ne refusant rien, en mec couillu et volontaire, d'équarrir un veau mort-né pour nourrir un puissant lion, de tirer l'eau à même la terre, de fendre, de trancher, de se frotter, de balayer les reliquats d'un repas et de ses suites, de rafraîchir la litière des animaux, sans complexes, d'être vraie, solide et cohérente, d'user d'une énergie inconnue de certains cons.

Née dans la sciure.

 

Née dans la sciure, Jeannette retourne à la source, au beau milieu des arbres. Avec un peu d'imagination, c'est un peu de l'Afrique en pays toulousain. Avec un peu plus d'imagination, au vu des constructions branlantes faites avec des cageots, c'est un peu Bogotà.


La voix de sa maîtresse.

 

Des animaux que j'approchai le plus volontiers, sans sauf-conduit pour le service traumatologie des hôpitaux, ce furent les chiens, nombreux. Jeannette n'a jamais su ou voulu dire combien elle en avait. Il faut dire que, régulièrement et sans scrupule, des maîtres intermittents abandonnaient à son portail le meilleur ami de l'homme. Si les conditions de vie n'étaient pas idylliques -les chiens étaient attachés à un arbre ; leurs niches étaient souvent faites d'un vieux bidon- au moins avaient-ils leur pitance quotidienne et la caresse d'une authentique amie des animaux. La meute ainsi composée était l'ensemble philharmonique le plus actif de la région. Et la dompteuse ne parvenait pas toujours à faire cesser ces oratorios, malgré de rugissants "Couché ! Enfants de trente-six mères !".

Hiérarchie canine oblige, tous ces bâtards n'avaient pas le même régime de faveur : Négresse dormait dans la caravane, grimaçante comme un mandrill, émettant une mélopée jappée indescriptible ; Lady n'aimait rien d'autre que de s'endormir, roulée en boule au milieu d'un gros tas de feuilles mortes ; Rex et Airsus, bons gros toutous toujours crottés et pattes folles, semblaient rire en aboyant, et Juliette, élégante teckel au poil lisse était spécialisée dans la nursery pour lionceaux...
Il ne manquait plus au tableau que le fox-terrier Nipper, la mascotte de la firme  Pathé-Marconi "La Voix de son Maître" : un son qui a du chien et un chien qui a du son.

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