4 août 2009 2 04 /08 /août /2009 18:41

Jeannette, dans son "capharnaüm". (Photo Jacques Madrennes)

"Accumularde"

Superstitions encore.

Le spectacle de la vie est un nid de superstitions plus ou moins avouées. Jeannette, on le sait maintenant, a eu pas mal d'"emmerdements". Elle les conjure comme elle peut. Elle se bat. Elle m'a enrôlé dans ses troupes. Je suis son aide de camp.

Comme elle doit aller à Toulouse accomplir une démarche importante, c'est à moi qu'elle demande de surveiller le zoo. Je suis honoré de la confiance qu'elle m'accorde. Ce n'est que maintenant que j'ai le vertige : elle m'improvise gardien de zoo isolé en pleine forêt, avec, pour seule balise de détresse en cas d'évasion d'un fauve des signaux de fumée ou les jambes à mon cou...

Ce ne sont pas les lions qui ont pris la clef des champs. Ce sont les chèvres qui m'ont causé du souci. Et une chèvre, c'est vache. Et je suis un bien piètre chevrier... Pour les lions, passe encore, mais alors pour les dindons, les jars et les chèvres, bonjour l'angoisse !

Jeannette rentre de Toulouse. Les chèvres se sont carapatées. Et je n'ai rien pu faire. Jeannette est au désespoir. S'est incrustée dans ma tête, ce jour-là -c'était un 31 mai- une culpabilité aussi forte que si j'avais tué un homme. Les chèvres sont revenues mais je redoute toujours maladivement les "31 mai", et si les Diplodocus du Jurassique ne me font toujours pas peur, je suis effrayé quand une mouche passe devant mes yeux.

Le 31 mai, quelque part dans les années 80 : je crois que c'est ce jour-là que je suis devenu un ours bipolaire.

Ne pleure pas, Jeannette. Nul n'a les règles du jeu.

 

Rassure-toi, Jeannette -tu permets que je te tutoie pour la première fois ?- , ta vie, qui était liée à la mienne, je ne veux pas tout en savoir, parce qu'une vie est trop pleine pour qu'on puisse mettre tous les mots dessus, comme une nappe recouvre une table.
Je veux me donner le droit de me tromper.

De la superstition au trouble obsessionnel compulsif...


Rechercher tous les journaux qui ont parlé de Jeannette Mac-Donald est de bon aloi ; garder tous les journaux, parfois en plusieurs exemplaires, qui parlent d'elle aujourd'hui un peu moins ; accumuler des petits bouts de trucs et de choses et de machins, et leur conférer un "pouvoir magique" relève de la psychiatrie. La collectionnite aiguë est une folie douce qui peut se muer en désordre pathologique.
Garder et ne pas pouvoir jeter ; vivre, Jeannette et moi dans nos capharnaüms respectifs, elle avec ses casseroles, ses gamelles et ses bidons ; moi avec mes coupures, mes pelures et mes notices : nous sommes atteints de troubles obsessionnels compulsifs.
Un trouble obsessionnel compulsif est une superstition qui a réussi dans la vie.

Quel est le profil psycho-social de Jeannette ?
J'ai tout entendu sur elle, "qu'elle était paranoïaque", "qu'elle allait crever dans la misère", "qu'elle avait bien du mérite, toute seule, au fond des bois", "qu'un jour, on allait la retrouver morte, dévorée par ses bêtes", "que cette femme, élégante et équilibrée, venait d'achever le tournage de son dernier film", "que cette vieille femme faisait pitié", "qu'elle avait deux lacunes : faire claquer le fouet comme un homme et siffler entre ses doigts". Tout et n'importe quoi.


Parano ?

Un jour, Jeannette s'aperçoit qu'on lui a volé ses bijoux. Elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Des bijoux de famille. Elle accuse le monde entier. Elle s'accuse elle-même ! Elle demande à une vieille amie, un peu sorcière, de jeter un sort à tous les voleurs potentiels. Je fais sans doute partie de la charrette puisque mon père prétend mordicus que "c'est cette femme qui t'a empapaouté".

Bon, c'est pas parce que je suis sans bagage, au chômage, les nerfs un peu fragiles, que je passe les trois-quarts du temps au zoo qu'il faut en déduire que je suis envoûté. Quoique...


"Accumularde"

Arlette sermonne : "Mais enfin, Jeannette, arrête d'entasser toutes ces saloperies. T'en as pas marre de vivre dans cette merde ?" Les vieux camions, dans les sous-bois, sont bourrés de cartons gonflés de vêtements. Des ustensiles divers et variés s'empilent ça et là. A la décharge, Jeannette récupère maintenant tout et n'importe quoi. Ferraille, quincaille... Des objets hétéroclites composent le magasin des accessoires du prochain film qu'elle ne tournera pas. Ou plutôt si...

Il semble qu'elle ne tienne plus compte que les visiteurs viennent voir des bêtes sauvages et pas des amoncellements de boîtes à Pandore.

Mais les visiteurs se font de plus en plus rares...

 

Jeannette paie toujours, quand elle y pense, sa patente, la taxe professionnelle. Nous sommes à cent lieues et à trois pas des énergies fossiles et de la taxe carbone. En fait, plus personne ne sait si le zoo est ouvert ou fermé. Jeannette ouvre quand elle veut, à qui elle veut, ce qui l'arrange bien. Elle ouvre encore son portail à de vieux habitués : une suissesse qui se réjouit de ses visites au parc, un petit chinois sur une grande moto, une vieille dame très distinguée et sa petite-fille, jolie comme une poupée de porcelaine...

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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 18:48

A décharge

Jean et Jeannette.

Il se présenta un homme, comme un visiteur ordinaire mais perruqué, poudré, comme le travesti du boulevard d'Arcole, hormis les lèvres comme des canapés. Ni Jeannette ni moi ne le reconnûmes d'abord. Il avait l'oeil vif et curieux. Il se réjouissait à l'idée de voir les animaux. Il vit les lions, il vit les rats ; il sortit de quoi écrire et écrivit une fable, "Le lion et le rat". Jeannette et moi dirions bien qu'il s'agissait de Jean de La Fontaine si nous ne craignions que vous nous prissiez pour des fous ; une folie douce, sans doute, mais contagieuse.


Un numéro inédit : "Le repas de l'Homo-sapiens". (Photo Jacques Madrennes)


A décharge.

Quand Jeannette enfourche sa mobylette suivie de sa légendaire remorque, pour se rendre "au village", elle sait qu'il y aura deux stations : "Le Relais des Routiers" et la décharge publique.
Aux deux endroits, elle retrouvera ses sources de vie.
"Les Routiers", vieille bonne chaîne libre, longue, offrent des murs, des toits et des tables solides, et des repas et des boissons roboratifs à ceux qui, même sans avoir lu Giono dans "Que ma joie demeure", en appliquent la phrase : "Les hommes, au fond, ça n'a pas été fait pour s'engraisser à l'auge, mais ça a été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes arbres, s'en aller dans sa curiosité, connaître."

La route de Jeannette, qui ressemble maintenant à une impasse, s'arrête aux "Routiers" pour mieux redémarrer : peut-être y rencontrera-t-elle Bukowsky et Kerouac, et se jettera avec eux des anisettes derrière la cravate ?

Et puis le Grand Cirque Mac-Donald pourra reprendre le chemin vicinal...
"Applaudissez, mesdames et messieurs, c'est un peu de "La Strada", échappée de la pellicule qui passe devant vous..." Gelsomina sans Zampano... Aujourd'hui Ici, demain, Ailleurs... AIDA...

Là, après la rivière, en pleine nature, voici des reliefs de toutes natures : la décharge publique.

La décharge publique : en fait, Jeannette s'arrête ici pour jouer l'une des plus célèbres "entrées" clownesques : "Charge, décharge".

Je me demande pourquoi le cinéma n'a pas plus utilisé que ça les décharges publiques. C'est un lieu mystérieux et magique.

De nos jours, c'est cuit.

A Bessières, la décharge est enfouie pour l'éternité sous la terre (à deux pas de là, on va construire un collège), et je serai curieux de pratiquer des carottages sur les lieux pour savoir ce qu'il est advenu de la compression des matières.

Aujourd'hui, le tri sélectif, le recyclage, les incinérateurs ont relégué les bonnes vieilles décharges odorantes au rang de souvenirs.

Mais à l'époque dont je vous parle, la décharge de Bessières, c'était un peu Rome et ses sept collines.

Jeannette, donc, adorait y faire étape, en fidèle pélerine. Elle venait y rechercher l'or que d'autres considéraient comme du toc. Elle y a parfois découvert de véritables trésors.

L'artiste Jeannette Mac-Donald, qui s'était produite sur les belles pistes du monde, en gants blancs, bottes cirées, chemisier à jabot, aussi belle de Grace Kelly dans un film d'Hitchcock -oui, vraiment, j'aurais bien vu Jeannette tourner dans un film d'Alfred-, "faisait les poubelles", marchait sur des piles instables de rebut de cave, de cuisine, de garage, de chambre ou de grenier, en bottes de caoutchouc, en tablier "surrapiécé" et un foulard sur la tête !
Sa préférence allait vers les vêtements, les chaussures, les ustensiles de cuisine (elles les transformait en "gamelles" pour les chiens ou en tasses de thé pour les invités !), les boîtes, cartons, étuis, récipients, les sacs, les chaînes, les cordes, les fils de fer, les conserves périmées de seulement 23 heures, les cageots, les cagettes, les roues pour remplacer les roues, les tricots pour les niches des chiens, les frigos et même les rôtissoires, tout ce qui se branche et n'a jamais été branché, les "ça peut servir", les "on sait jamais"...

Alors Jeannette chargeait. Jeannette jouait "Remorques" à guichets fermés.

Jeannette, conservatrice de ce musée baroque, commissaire de cette exposition, de cette installation, entrait en rage lorsqu'elle dénichait, entre une capote humide et un trognon de pomme, un attribut religieux, un crucifix cassé ou une vierge déflorée. Elle les sauvait in extremis de l'hérésie.
Aussi "compassionnée" sans doute, et avec le recul peut-être révélateur d'un certain manque, elle adoptait aussi toutes les poupées et tous les poupons désarticulés...
Si elle a trébuché sur de nombreux cadavres d'animaux les plus divers, elle n'a jamais découvert de vrai bébé humain, comme il se peut lire dans les gazettes, et n'a pas plus trouvé le trésor de l'Île Mystérieuse.
Quant à moi, contaminé par le virus de la glaneuse, je m'en suis presque approché. C'est une pièce rare, une trouvaille inespérée : le programme-papier du Cirque d'Hiver de Paris, saison 1954 ! En parfait état. Très prisé par les collectionneurs. Si on se souvient qu'elle y a donné son tour en 1956, à deux ans près, c'est Jeannette Mac-Donald elle-même que j'ai bien failli ramasser parmi les déchets !


De retour de la décharge... (Photo JF)
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2 août 2009 7 02 /08 /août /2009 18:33
Une partie de la "façade" décorée, au zoo de Buzet-sur-Tarn. (Photo Jacques Madrennes)


C'est une façade

C'est même une très belle façade. Il aurait été dommage de ne pas lui faire prendre l'air. Elle a, semble-t-il, été confectionnée au temps où Jeannette possédait son "école de dressage", mais il me semble la retrouver aussi sur une photo, au devant du cirque Amar. "Les fauves de Jeannette Mac Donald : tout le monde en parle !"
La fresque est peinte sur tôle, clouée sur des armatures de bois. Elle en jette... Elle se compose d'un triptyque. Sur le panneau central, découpé en arche, un gorille ne sait dissuader personne d'entrer, depuis qu'on sait qu'il peut pleurer à chaudes larmes dans King Kong, ou qu'il a des fréquentations particulières dans une chanson de Brassens. A gauche, un rhinocéros n'aurait pas déplu à Ionesco ; à droite, un scène terrifiante montre un marigot, un marais, un fleuve, le Zambèze peut-être, ou le Gange, où des crocodiles dévorent des pygmées, ou des papous, pendant que leur pirogue chavire, qu'un hippopotame baille en montrant ses dents, avec un sauvage y "alité", qu'un boa constrictor songe à son prochain rôle proposé pour "Le Livre de la Jungle". La scène se passe en Afrique, en Asie, en Amérique, en Australie ou à Buzet, tant les branches dessinées se confondent avec les vraies.
La vérité est que je ne me souviens plus très bien. Et les photos que je possède de cette façade ne sont pas de bonne qualité. C'est souvent comme ça dans les histoires : c'est souvent exagéré, dans un sens ou dans un autre.
"Les deux tiers" de la façade au zoo de Buzet. (Photo JF)

 

Photo inlégendable. Appel à témoins. (Coll. Part. JMD)

Du coq à l'âne.

Ce ne sont pas les crocodiles, ou bien encore les rhinocéros qui me font peur chez Jeannette. Vous allez rire, les animaux qui m'effraient le plus sont un dindon et un jars. Jeannette a oublié de leur donner des prénoms : est-ce pour ça qu'ils se vengent ?
Le dindon glougloute et fait la grande roue avec ostentation et les plumes de sa queue ; le jars jargonne et tous deux n'ont de cesse de distribuer coups de bec et charger comme le ferait le rhinocéros de la façade... Pauvres petits sous-chefs en mal de reconnaissance !
Ma préférence va peut-être à Lily. Lily est une truie au bon teint rose, qui gîte dans une ancienne cage de singe rebaptisée "soue". Elle grossit à vue d'oeil et pousse des grognements heureux. Jeannette, fidèle à son crédo, assure qu'elle ne finira certainement pas sa vie en salaisons, qu'elle mourra de vieillesse...  Devant l'insistance d'un maquignon, et l'assurance que Lily ne sera pas sacrifiée, Jeannette se sépare du porcin. Lily n'a pas dû faire de vieux os...
Toujours dans le bestiaire inattendu et original, attirés sans doute par l'appât du grain, la gent trottte-menu s'est invitée au parc : les rats pullulent... chez Mac-Donald !
Au début du siècle, le XXe, le dresseur russe Vladimir Douroff préentait au cirque d'Hiver de Paris 150 rats embarqués dans un petit train avec leurs bagages !
Sont-ce les mêmes qui ont obtenu un visa pour le zoo de Jeannette ?
Cette dernière, cette fois, ne partage pas l'engouement et trouve les rongeurs indésirables. A la fois Calamity Jane et Buffalo Bill, Jeannette sort sa carabine et part à leur chasse. Selon Smati, qui a quitté les lieux et convolé en justes noces, Jeannette avait son rat préféré. Il était aveugle.

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1 août 2009 6 01 /08 /août /2009 18:31

Monnaie de singe

Superstitions.

Jeannette est croyante. Jeannette ne va pas à l'église parce que le "Bon Dieu est partout". Jeannette prie. Parce qu'elle a "des emmerdements". "Papa me disait, disait-elle, "la vie, c'est une tartine de merde, on en mange un petit peu tous les jours". Jeannette est très superstitieuse. Son père est mort un vendredi, comme le Christ. Elle redoute le vendredi. Elle ne supporte pas qu'un objet soit de travers. Quand un animal est malade, elle est capable de s'arrêter de fumer pendant une semaine, pour faire un voeu de guérison. Pensée magique. Maurice, esprit cartésien, communiste jusqu'aux dents, ricane et raille Jeannette... Arlette dit : "Si au moins le Bon Dieu pouvait nous donner un peu de "lové". Le "lové", dans le sabir des gens du voyage, c'est l'argent.

Mais justement, le "lové", c'est ce qui manque le plus.

 
Monnaie de singe.


Pour une passion, ou pour une cause, faut-il dire "combien ça coute ?" ou "combien ça vaut ?" Me suis-je posé la question quand, au grand dam de ma mère, je sponsorisais, en ersatz de mécène, une bouteille de gaz ou un sac de grains ?
Jeannette a du mal à joindre les deux bouts.

Jeannette est dans la misère.

C'est un fait établi, "la dame du zoo" est maintenant une figure locale, fondue dans le paysage. Le pain rassis, les légumes et les fruits, le foin, la paille, le fourrage, toutes sortes de dons en nature parviennent chez Jeannette comme des offrandes sur un autel mystique ou une grotte secrète.

Le portail du parc devrait être classé monument historique... Ah ! S'il pouvait parler, celui-là... Des pochons logotisés aux couleurs du supermarché du coin, gonflés de croûtons, accrochés à lui comme des ex-voto, jusqu'aux chiens abandonnés là, attachés parce qu'on sait qu'ici, il y a un peu de "Saint Roch" et de "Saint François d'Assise".
Alors Jeannette décroche le pochon, détache le toutou qui va rejoindre "Bibonville". C'est mieux que rien. Ca tombe bien, du village, elle m'a fait ramener de chez le quincaillier deux mousquetons, deux bons colliers en cuir et trois mètres cinquante de chaîne. J'aurais acheté ça en ville, on m'aurait pris pour un sado-maso bricoleur...
Alors bien sûr, le brave clébard va rejoindre la meute ; les conditions de vie  ne sont pas idylliques, il faut bien le reconnaître. Attachés à un arbre, un vieux tonneau récupéré à la décharge pour niche, une vraie de vraie, comme celle de "Pif le chien" pour les plus chanceux, "Trouvé", "Bienvenu", "Parking" ou "Mercredi", les pattes assurées dans la gadoue l'hiver, ont au moins de quoi casser la croûte, de quoi boire ; la vie de pensionnat pendant que la famille, revenue de la Côte d'Azur, a oublié où elles les a oubliés...
" - Ca vous en fait combien, de chiens, maintenant, Jeannnette ? Trente-cinq ? Quarante ?

- Quarante-deux.""Pour les plus chanceux des chiens abandonnés, une vraie niche..." (Photo Jean-Louis Jammet - "La Dépêche du Midi")

Arlette et Maurice.

Si le bon, le brave Maurice se montre pacificateur, Arlette ne met pas de gants pour fustiger Jeannette. Qui aime bien châtie bien. Elle seule peut se permettre de lui dire sans langue de bois : "Mais enfin Jeannette, tu es complètement "narvalo". Tu trouves que t' en as pas assez des clébards ?" Ce que fait Jeannette est sans doute au delà du raisonnable... Une pointe d'amertume ne demanderait qu'à se muter en misanthropie. Elle pourrait faire sienne la devise de Pascal : "Plus je connais les hommes plus j'aime mon chien". Combien de fois l'ai-je entendue porter un regard sans concession sur ses semblables. "Untel ? Mais c'est un mange-merde ! Comme tu le sais, j'ai vécu pendant plus de vingt ans avec un Amar, et je reconnais que son frère, Mustapha, avait raison. Il disait que les gens étaient devenus d'"un hypocrite et d'un égoïste" qu'il vaut mieux les ignorer que les fréquenter."

 

En attendant, le zoo reçoit toujours le public, et Jeannette sait se montrer prévenante, agréable, disponible, passionnante avec tout le monde et avec chacun.

Maurice a toujours un outil à la main. Arlette pourvoit aux petites intendances.

L'un et l'autre veillent à l'entretien du parc ; songent à son embellissement.

Jeannette parle d'une belle "façade" décorée qui doit se trouver dans un vieux camion, au fond du sous-bois. Un pieu se déchausse, un fil de fer se détache : Maurice recloue un cavalier. La balustrade qui clôture les cages perd de son lustre : Arlette me demande de l'assister, et, vaillamment, armés de pailles de fer, nous grattons la rouille et la repeignons en vert. A cinq heures, Jeannette nous appelle et nous sert du thé dans des tasses rouges en plastique. Elle les a récupérées à la décharge. "Les gens jettent vraiment n'importe quoi."

 

"Et cette belle façade, si on se décidait de la sortir ?"

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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 18:51

Renault 4
et années 80

Nous sommes au coeur des jouissives années quatre-vingts, sans le savoir. Tonton Dieu a supprimé la peine de mort, a instauré le revenu minimum d'insertion et a libéré la bande FM. Bérégovoy, avant d'être livré en pâture "aux chiens", ânonne péniblement une possible réforme des retraites.
Sur les routes, si la deux chevaux de Jules Pons fait toujours la tournée des abattoirs, les Renault 12, au long museau de fouine, sont partout ; les Renault 14 ressemblent à des poires, mais les Renault 4 sont indétrônables...
Je viens de passer et d'obtenir mon permis de conduire. L'acquisition d'une 4L de deuxième ou troisième main me convient. Elle semble convenir aussi à Jeannette qui y voit un véhicule supplémentaire de ravitaillement.
Dans le cercle constitué des amis de Jeannette, nous aurions pu créer conjointement un sous-groupe, le club des amis de Jeannette Mac-Donald possédant une Renault 4.
Bibiane Mangion, la secrétaire de la mairie de Buzet, celle qui a des idées larges : une 4L. Gilles Favier, le jeune photographe fasciné par l'univers de Jeannette, devenu aujourd'hui talentueux reporter à l'agence VU : une 4L. Mon oncle, voisin de Jeannette, "rangé" des "traction avant", faute de n'en plus trouver : une 4L. Maurice Poinstaud, Révolutionnaire, anarchiste militant et authentique, bon et grand humain : une 4L.

Répétition pour un numéro inédit ?  Dans la 4L, hayon levé, le bouc "Jojo" (Photo JF)

Maurice et Arlette.

Maurice et Arlette, outre la 4L, possèdent aussi un vieux "tub" Citroën, qui a été aménagé en camping-car. Tous les dimanches, ils viennent partager le repas avec Jeannette. Je les rejoins au dessert.
Arlette est une "fille du voyage". Ses parents exploitaient une confiserie dans les foires et les fêtes foraines. Elle comprend bien le langage et les moeurs des mangeurs de bitume et de barbe-à-papa. Par le passé, elle a été amenée à croiser la route de Jeannette. Elle aime raconter une anecdote qui la fait aujourd'hui se tordre de rire. A Albi, alors qu'elle s' apprête à monter dans la caravane, Jeannette lui demande : "Essuie-toi bien les pieds, au moins !".
L'anecdote prend toute sa saveur quand on connaît l'intérieur de ses caravanes aujourd'hui.
Quand je rentrais dans sa caravane, et que je m'asseyais où je pouvais, entre un macaque et un porc-épic, il fallait que je regarde où je mettais les pieds : les chiens de salon, admis ici, étaient bien nourris et déféquaient en conséquence. L'épais tapis de sol était constitué d'une bonne couche de journaux qui absorbaient les déjections liquides et solides des canidés.
Eh oui ! Chez Mac-Donald, les journaux finissaient ainsi... Et il n'était pas rare de voir le portrait de telle figure politique mouillé dans une affaire de liquidités mal acquises ou la photo d'un innocent "dans la merde jusqu'au cou"...
A l'heure où Jeannette sacrifiait ces journaux, je développais les prémices d'une étrange et cruelle maladie : de mes "propres" journaux,  je bâtissais des entassements compulsifs... L'école m'avait quitté à bac moins trois, parce qu'il n'y avait pas d'option "cirque" au diplôme ; je m'engluais avec insouciance dans un avenir sans ambition...
Maurice me voyait très bien en dompteur...

Maurice et Arlette élèvent trois orphelines, issues d'une mère évaporée dans la nature. La plus grande des fillettes, Laurence, atteint ses 15 ans quand j'aborde mes 18. Quand je vois Laurence -avec qui Maurice me prête un partenariat dans un numéro qui pourrait être extraordinaire-, quelque chose de troublant se compose. Laurence, quand elle enfile des bottes violettes à haut talon ; Laurence, quand les précoces survenues de sa mue la rendent désirable, quand je suis ému par son visage, quand elle renvoie ses longs cheveux dans son dos, quand elle tient tête à Jeannette, Laurence me trouble...

En rut.

 


Je ne vois pas pourquoi il n'y aurait que les bêtes qui auraient accès aux roucoulades, aux parades nuptiales, à la copulation... Enfant, puis adolescent grandi d'abord très gros, et puis très maigre, à l'ombre de toutes les coulisses de la vie, j'écoutais plus attentivement Jeannette lorsqu'elle distillait, à dose homéopathique, les mots d'un thème qui commençait à m'effleurer de son aile : le sexe.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, Jeannette Mac-Donald n'a jamais été portée sur "la bagatelle" -ce qui conforte de façon définitive sa passion exclusive pour les animaux-. Combien de fois l'ai-je entendue dire qu'elle n'aimait pas danser avec les hommes ? Un rapport froid et clinique, un recul que je lui envie lui permettait de dire avec le même détachement : "Ce matin, il faisait moins trois" et "Quand j'étais en tournée, je poussais les hommes qui se confiaient à moi à aller se faire soigner leur chaude-pisse".

L'ignorance n'empêche pas le romantisme... A celle, peut-être ma mère, qui m'a dit un jour "Aux bêtes, on leur apprend pas", je dédie cette émotion qui demeure chevillée à ma tête, à mon ventre :

Un jour, une colonie de vacances est venue passer quelques jours au zoo de Jeannette. Je n'avais d'yeux que pour une monitrice... Quel attrait surpuissant agissait ? La monitrice et ses petits dormirent quelques nuits sous leurs tentes, à même la fougère.

Lorsque la petite troupe partit, j'allai cueillir un peu de cette fougère ; il y avait là quelque chose d'elle, le sentiment d'être bien. Cette fougère inaugura un herbier sauvage. Les lionnes m'ont regardé faire, semblant me railler devant ce rut retenu. Jeannette se marrait. Le petit brin de fougère est toujours glissé entre deux pages de dictionnaire...

Mais en moi, à mi-chemin entre les pieds et la tête, une composition de faune et de flore semblait germer, et, comme je n'étais pas assez entouré de catins, que les explications ne venaient pas, je fis passer dans le journal "Libération" une petite annonce qui me paraissait être en pertinence avec mon contexte :  "Jeune et bel animal  (mâle) de cirque recherche jeune (max. 30 ans) et jolie dompteuse bien dans ses cuissardes pour monter numéro". Petite annonce parue dans "Libération", samedi 19 et dimanche 20 octobre 1985.

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30 juillet 2009 4 30 /07 /juillet /2009 19:57

"Quel âge ça te fait, maintenant ?"
me demande encore Jeannette.

"Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?"

Journaliste. J'aimerais bien être journaliste. Pour étancher des curiosités. Pour approcher des gens qui sortent de l'ordinaire. Oui, c'est ça. La presse me fascine. Ecrite, parlée, imagée...

Mon premier geste, le réveil sonné, était d'"ouvrir" Europe 1. Les voix de Maryse et de Philippe Gildas me parlaient, chaudes, sensuelles, amies... Les voix s'arrêtaient. Un disque partait. C'était magique. "Europe 1 et les montres Seitko à quartz vous donnent l'heure à la seconde près." Suivaient Madame Soleil et son horoscope, la météo d'Albert Simon et son timbre de voix infalsifiable, Pierre Bellemare et ses histoires extraordinaires, "Faites vos prix", "Europe Stop". "Nous suivons une voiture immatriculée... avec l'autocollant Europe 1. Si vous nous écoutez, arrêtez-vous, nous avons de l'argent à vous faire gagner""Bonjour monsieur le maire" et "Vive la vie" de Pierre Bonte.

Justement, Pierre Bonte. Son émission brosse le portrait de personnages cocasses, qui fleurent bon le terroir, ou qui s'illustrent par une particularité, une curiosité. Ca donne des phrases du genre : "Un jour, j'avais perdu un peu de sous. On me les a ramenés. On a dit : ça sent la vache, c'est à la Louise".

Pierre Bonte contacte Jeannette. Les rapports qu'elle entretient avec les journalistes ont toujours été très étroits. Pierre Bonte envoie au zoo de Buzet un jeune reporter qui fait ses premières armes : Laurent Cabrol. L'émission est diffusée le 8 février 1978.

Mais si je n'écoute et ne défends qu'Europe 1, Jeannette, en revanche, ne jure que par Fance Inter. Dans la caravane, la radio est allumée jour et nuit. Il y a toujours des piles de côté.


Dédicace de Laurent Cabrol. "Le bonheur est dans le pré", de Pierre Bonte. Stock. 1976

Bonjour, monsieur le maire.

Est-ce pour ça, pour la radio, véhicule royal du verbe ; est-ce parce que je viens de lire les aventures du reporter Joseph Rouletabille, de Gaston Leroux, et son "bon bout de la raison", ou est-ce tout simplement pour aider Jeannette, à ma façon, que je me saisis d'un petit magnétophone et que je vais recueillir des voix, des soutiens, des témoignages pour Jeannette, à qui on reproche un amour singulier des animaux ?

Le maire de Buzet-sur-Tarn, Maurice Thiard-Montans, ancien directeur des programmes de FR3 à Toulouse, accepte de bonne grâce de répondre à mes questions.

Je tiens à retranscrire cet échange, sans en ôter un seul mot, tant il résume parfaitement la situation.

" - Monsieur le maire, comment analysez-vous la situation actuelle de ce qu'on a appelé le drame du zoo ?

- Eh bien, je vais vous répondre de plusieurs manières. D'abord, en ami du cirque, et évoquer un souvenir personnel. Un de mes meilleurs souvenirs d'enfance, c'est, grâce à un parent, la possibilité que j'ai eue d'entrer dans la loge d'Albert Fratellini. Et j'ai toujours été amoureux du cirque. Donc, je comprends très bien le drame, car c'est bien un drame, qui se passe à notre zoo.

Je dois dire qu'il y a deux choses. D'abord, je n'accepterai pas qu'on dise que la municipalité, ou en tous cas personnellement et le secrétariat de mairie n'avons rien fait, mais nous avons eu de grosses difficultés qui sont les suivantes. Ce n'est que sur le plan privé qu'on peut faire quelque chose puisque ce zoo n'appartient pas à la municipalité mais installé sur un terrain qui lui appartient, pour un loyer que pratiquement on ne fait jamais payer.

Donc, la seule chose que j'aie pu faire, c'est d'abord -et je m'en excuse- d'éviter des ennuis à Jeannette, des ennuis que pouvaient lui causer les services préfectoraux parce qu'elle n'était pas, aussi bien sur le plan de la surface que sur le plan du nombre d'animaux -et je ne parle pas des lions, mais des chiens-, elle risquait d'être en infraction avec la loi. Cette loi a changé, et maintenant, il ne s'agit plus d'autorisation pour un chenil, mais d'une autorisation qu'on peut lui donner, ou plus exactement que les services officiels donnent, non pas officiellement mais en fermant les yeux. J'ai toujours obtenu tant du côté de la préfecture que du vétérinaire de Montastruc l'appui amical le plus compréhensif.

En dehors de cela, que fait-on ? Eh bien, c'est tout le village qui aide Jeannette, en récoltant des croûtons de pain pour les chiens, en transportant sa viande, et certains, venus d'un village voisin, en allant lui construire des choses un peu plus solides.

J'ai fait acheter, grâce à une collecte, un congélateur, une pompe, pour qu'elle puisse avoir l'eau courante, et je ne sais pas si elle a pu ou seulement voulu s'en servir. J'ai eu l'occasion de payer quelques notes qui traînaient, mais cela est sans aucune importance.

La réalité, c'est qu'il y a un problème humain, celui de cette personne âgée, qui vit dans des conditions invraisemblables, mais également celui des bêtes et celui des chiens. Je n'ai pas tellement d'inquiétude pour ses lions, car je sais qu'ils sont -il n'y a qu'à les regarder- en parfaite santé et en bon état.

En revanche -et je me suis un peu heurté à elle à plusieurs reprises-, je ne suis pas très d'accord sur le nombre de chiens qu'elle accueille. Je dis "qu'elle accueille" parce que, ce qu'il faudrait, c'est que -et je lui ai demandé, elle ne l'a pas fait-, si par hasard, on abandonne, car les gens sont insensés et cruels, si on abandonne un chien sur le territoire du zoo, qu'elle me prévienne et que le jour même, on le porte à la SPA. Cela, pour des raisons qu'elle m'a expliquées, elle ne le veut pas.

Alors, je crois que ce zoo, tant qu'on mettra le pied à l'intérieur, on sera accueilli par une quarantaine d'aboiements -non pas de chiens méchants, car il n'y a jamais eu de problème, mais des hurlements-, comment voulez-vous que des familles toulousaines viennent se détendre dans un endroit que j'aurais volontiers rendu plus accueillant pour les enfants si ça avait été possible.

Jeannette est une personne touchante, sensible, étonnante, mais il faut le reconnaître avec un caractère parfois un peu dur, et qui n'accepte pas, je ne dis même pas les ordres, car je ne peux pas me permettre de lui en donner, mais les conseils.

Elle vit dans sa solitude avec une dignité telle qu'il est difficile de la convaincre."

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29 juillet 2009 3 29 /07 /juillet /2009 18:56

Le préfet au zoo

Tartuffe.

C'est un peu comme une libre interprétation du "Tartuffe", le faux dévot de Molière, adapté au cirque.
Des dames patronnesses, entricotées caca d'oie jusqu'au menton, accompagnées d'un néo-Noé, viennent en simple visite au zoo de Jeannette. Elles minaudent devant les petites et les grosses bêtes. Elles se disent membres d'une association de bienfaisance au profit des animaux. Jeannette, prise par les sentiments, fond, donne sa totale confiance.
Or, les dames patronnesses et néo-Noé font partie de ces terribles ongulés, prédateurs sous le masque du justicier, ne souffrant pas le moindre poil de chat sali par un lait de mauvaise marque. L'association de bienfaisance aux animaux n'est autre qu'une association de défense des animaux captifs. On imagine la suite.
Je ne l'écris que dans le souci du détail, et sans rien occulter dans la biographie de celle qui fut et reste pour moi une femme intègre. Souvent, il est constaté que les "biographés" "tuent" leurs biographes. Permettez-moi de ne pas être d'accord.
Nos dames patronnesses et néo-Noé se rendent donc illico à la Préfecture pour signaler aux services sanitaires qu'il existe à Buzet un lieu qui se dit zoo, qui ne possède ni eau courante, ni électricité, où de nombreux chiens vivent attachés, où les animaux sont maltraités et faméliques, suivis de quelques mots habituels en pareil cas.

"La Dépêche du Midi" du 14 septembre 1978 titre : "Vers la fermeure d'un zoo à Buzet ?"
Et celle du 23 courant : "Tout le village au secours du zoo. Souscription du comité des fêtes."
"Mes bêtes, c'est toute ma vie, ne cesse de répéter Mme Jeannette Mac Donald, les yeux pleins de larmes, c'est ma seule famille."
(...) Le 30 juillet dernier, Christian Godon comptait parmi les visiteurs du zoo (...) Il disait vouloir organiser une kermesse dont il aurait remis tous les bénéfices au zoo (...) En réalité, M. Godon est le président de l'association de défense des animaux captifs, ému de la situation de "misère physique et morale" (ce sont ses propres termes) des quelques quatre-vingts pensionnaires du zoo. Il devait, très peu de temps après, réclamer auprès de la préfecture de Toulouse la fermeture immédiate du zoo et invoquait par ailleurs le manque d'eau courante et l'absence d'une installation électrique, désormais nécessaire à tout parc zoologique."
En fait, tous les animaux de Mme Mac Donald n'ont rien de famélique, de même que la trentaine de chiens qu'on laisse aux portes du zoo, et dont Jeannette s'occupe avec autant de soins que de ses lions, même si cela lui coûte des sacrifices supplémentaires (...) Les services vétérinaires de la Direction des établissements classés de la préfecture n'ont, quant à eux, rien constaté d'alarmant. (...) La préfecture de Toulouse a accordé un délai de trois mois à Mme Mac Donald pour réaliser les travaux nécessaires.
M. Thiard, le maire de Buzet-sur-Tarn, a déjà beaucoup d'idées. L'achat d'un motopompe mettant l'eau du puits sous pression, ainsi que celui d'un frigidaire fonctionnant au gaz butane, serait une solution peu onéreuse.(...)
(1)

Le préfet au zoo.

 

Le docteur Agard est un interlocuteur privilégié de Jeannette. Avec sa diplomatie et son tact habituel, il sait faire preuve de psychologie auprès d'elle. Par le passé, Jeannette n'a pas mis de gants pour stigmatiser l'attitude de certains vétérinaires : "Les vétérinaires de Bordeaux sont tous des imbéciles. Ils n'ont même pas été capables de sauver mon éléphante Sabu".

Mais le docteur Agard, elle le respecte ; je l'ai toujours entendue tenir des propos élogieux à son égard. Ils prennent tout leur poids quand on sait la dent dure qu'elle peut avoir quand quelqu'un a "chié dans ses bottes".

Le docteur Agard reconnaît que Jeannette est une "charmeuse".

Un jour, il est appelé par le directeur des services vétérinaires : "Tu sais, lui dit ce dernier, le préfet est très remonté. Il veut faire fermer le zoo. Préviens Jeannette, arrange-toi pour que ce soit assez propre. Nous passserons te prendre."

Dans la voiture qui les conduit au zoo, le préfet fulmine. Il a dû en entendre de toutes les couleurs... Ils arrivent au parc. Jeannette les reçoit, simplement, comme elle l'a toujours fait, sans fard, intègre, cohérente, pareille à elle-même, comme celle qui a approché le roi du Maroc, qui lui a offert un fauve, ou Jules Pons, ou Jean Bergail, menuisier, qui lui offre l'apéro aux "Routiers". Jeannette montre des photos du temps où... , caresse le lion Royal, qu'elle appelle "mon fils"...

Le préfet, la larme à l'oeil, n'a pas fait fermer le zoo. Il a glissé sa main dans la poche de sa veste, en a sorti un portefeuille et a tendu un billet de 100 francs.
Un portefeuille d'élu peut être autre chose qu'un maroquin d'apparat.


(1) "La Dépêche du Midi" - (Françoise Julia) - 23 septembre 1978.


"La Dépêche du Midi" - 23 septembre 1978.

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28 juillet 2009 2 28 /07 /juillet /2009 10:41

Arrête de faire le clown !

Le cirque Amar, après avoir connu bien des vicissitudes, essuyé des tempêtes, au propre comme au figuré, sillonne toujours les routes de France. La raison sociale, l'enseigne prestigieuse a été rachetée par Firmin Bouglione. Deux des frères Amar sont encore en vie : Mustapha et Schérif.
Sur Schérif, Jeannette est intarissable. Elle n'a pas oublié son mentor, son cornac, son amant, adoré, détesté... Elle affirme qu'il vient habiter ses rêves. Elle me dit un jour : "Tu sais, je suis sûre qu'il est passé devant le zoo. Il a voulu voir où j'étais..."

Jeannette, entre deux volutes de gauloise qui semblent l'auréoler, me conte mille historiettes du Cercle Enchanté. Les Bouglione, Gruss, Meyer, Holzmaïer, Saulevitch, Dréna et Zavatta deviennent plus proches que certains de mes cousins éloignés.

Justement Zavatta. Il a gagné ses galons de vedette avec une forte personnalité. La télévision, le cinéma l'ont rendu très populaire. Il est aujourd'hui l'un des rares artistes de cirque à figurer dans le dictionnaire.

J'aime particulièrement une photo : dans les coulisses du cirque Amar et les années cinquante, Achille Zavatta, maquillé mais encore en peignoir, donne un baisemain à Jeannette Mac-Donald, rayonnante de beauté. Toute la poésie du cirque émane de ce cliché.

"Amar vient à Toulouse. Y'a Zavatta. Ca te dirait d'y aller ?" me demande Jeannette. Ce qui revient à demander à un ours s'il veut du miel.

Ne me demandez pas par quel moyen de locomotion nous nous sommes rendus à Toulouse : je ne m'en souviens plus.

Par contre, comment oublier l'accueil fait à Jeannette par Achille ?

Sur le seuil de sa caravane, après la représentation, Zavatta, au faîte de sa gloire, constate : "Ah ! Jeannette ! Tu me vieillis de 20 ans".

Jeannette, vexée, ne retiendra que cette phrase, et puis cette autre : "Tu vois, moi, je prends de la jouvence de l'abbé Soury".

 

En 1976, Zavatta publie ses mémoires : "Viva Zavatta". Achille n'est pas à une pirouette ou un à-peu-près près. Avec superbe, il publie une photo de lui et de Jeannette, prise très exactement à Bayonne. (Voir photo page du 11 juillet.)

Et sans scrupule, ou avec amnésie, il légende la photo : "Mme Lee qui a élevé, au sein, ces deux lionceaux orphelins, Sultan et Tarzan". La phrase, qui prête à rire, est un concentré d'erreurs. Tout d'abord, les lionceaux ne sont pas deux, mais trois. Ce sont trois mâles nés de Zouina le 20 février 1957. Si Mme Lee avait eu une parenté avec le général Sudiste, on l'aurait su. Et enfin, Jeannette ne dégrafait pas aussi facilement son corsage.

"Viva Zavatta" Editions Robert Laffont - Collection "Vécu" - 1976

Jeannette, que j'informe de la nouvelle identité que lui donne son ancien confrère, balaie de la main l'excentricité de l'auguste.
Pas procédurière, Jeannette aurait pourtant pu obtenir réparation au nom du droit à l'image, du préjucide subi, voire un simple droit de réponse. Mais Jeannette s'en fout. Pas fière.

Zavatta poursuivra sa route. Il créera un cirque à piste surélevée. A 65 ans, il épousera une avocate qui, par amour, deviendra acrobate et lui donnera un fils.
Zavatta veut créer un numéro de trapézistes aux seins nus. Pour un peu, il aurait présenté l'acrostiche ELSA :
Elle
Lèche
Suce
Avale

Zavatta, comme le remarque Pierre Lartigue "est en perpétuelle représentation".

Zavatta arrête de faire le clown en 1993. Il se donne la mort en novembre.

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27 juillet 2009 1 27 /07 /juillet /2009 18:39

Avec Madame Andrée et avec Madame Colle

La nourriture des bêtes est prioritaire. Jeannette mange peu, boit un peu plus, fume énormément. Chacun a son carburant. Elle affirme à qui veut l'entendre que, tant qu'elle aura dans sa caravane une boîte de sardines, un morceau de fromage et une bouteille de vin rosé -si possible du 12 degrés !-, tout ira bien. Du reste, son réseau d'amis s'étoffant, elle a table ouverte un peu partout.
A Buzet, elle aime se retrouver chez la doyenne du village, Madame Andrée, exquise petite dame ouverte sur le monde. Pour partager le pot-au-feu, une troisième dame, très digne, vient compléter les agapes. C'est Madame Colle. Impayable de franc-parler, l'accent très prononcé du Nord ; elle ne  s'est jamais remise de la mort de son fils, Résitant, exécuté pendant la guerre 39-45 par les allemands, lors de sanglants massacres qui ont fait date, en bordure de la forêt de Buzet.
Les trois nobles dames, chacune dans leur combat, comparent leurs parcours, se plaignent, se soutiennent, se houspillent parfois, mais finissent toujours par tomber d'accord devant une bonne bouteille de vin blanc doux.

Besoins.

 

Jules reparti, revenue de chez Mesdames Andrée et Colle, Jeannette s'attelle à la tâche. Elle est dure. Tout est bivouac, campement de touareg, un peu comme si elle devait d'un instant à l'autre quitter la place, reprendre la route. Surtout pas d'attache. La crémaillère n'a jamais été pendue. Aucune lampe à suspension ne reflète sa lueur dans un long ruban collant attrapes-mouches. Une bonne odeur de soupe au pain bouilli s'exhale de grosses lessiveuses, léchées par les flammes d'un réchaud à gaz. Ca, c'est pour les chiens. De petits baraquements en dur abritent les grains ; ça, c'est pour les poules. Et surtout ce qui doit rester sec, propre : la paille, le foin et les copeaux. Les copeaux : minuscules raclures de bois obtenues après un rabotage en règle, fournies grâcieusement par la scierie toute proche de Paulhac. Il suffit de grimper les côtes. Les copeaux, mieux que la paille, mieux que la sciure, servent de litière idéale pour les fauves. Ils sentent bon le châtaigner et absorbent mieux l'urine.
Pour nettoyer les cages, le petit corps frêle de Jeannette se glisse comme une liane à travers la porte-guillotine, et joue du balai et de la fourche, dans un compromis entre Belzébuth et "Ma sorcière bien aimée". Elle éjecte le fumier hors de la cage -les jours où elle est un peu enchifrenée, elle est fière de dire que la forte odeur d'urine n'a pas son pareil pour déboucher les narines, et fait la nique à l'industrie pharmaceutique !-, et j'ai l'honneur et l'avantage d'évacuer à grandes brouettées le lisier sauvage qui, je le sais, interloque mes aïeux... Leurs besoins n'étaient que des bouses...

Par tous les temps, la nourriture des animaux est prioritaire. (Photo Gilles Favier)

Besoins d'eau.

S'il avait fallu faire preuve d'adduction d'eau courante et potable jusqu'au repaire de Jeannette, le dossier, au Conseil Municipal, n'aurait pas été mince ; les travaux, à travers champs, inconséquents ; les langues, dépendues.
Or, si Jeannette n'est pas une perdrix de l'année, si elle a su se dégoter tous les tuyaux pour se débrouiller à vivre, s'il en est un qui est pis que percé, mais inexistant, c'est bien celui de l'or blanc.
Si elle veut boire, se rafraîchir, et éventuellement se laver ; si elle veut faire boire ses nombreux hôtes, c'est à même la nappe phréatique qu'elle doit puiser son eau.
Le puits est coiffé d'une chèvre des plus rudimentaires, trois rondins de bois en forme de tente de sioux, une poulie et son réa, une bonne corde glissée dans la gorge, et tout au bout un seau galvanisé lesté d'une ferraille impossible à décrire. L'eau est à huit mètres environ. Plus haut, de l'autre côté de la forêt, au bout des côtes, au village de Paulhac, elle se fait plus profonde, et plus rare, dit-on. L'étymologie de Paulhac viendrait de l'occitan "pao d'aigo", c'est-à-dire "peu d'eau".
Porteur d'eau : l'idée est belle. Je me réjouis de l'avoir été. Car celui qui a bien voulu s'y coller, à cette corvée d'eau au zoo de Buzet, souvent, très souvent, n'oubliera jamais combien elle est précieuse... L'avenir ne me démentira pas.
J'aimais m'imaginer dans les films de Pagnol, entre "Regain", "La Fille du Puisatier" et "Manon des Sources", quand  je saisissais la petite remorque qui collectionne les points de soudure, que j'y disposais deux grosses poubelles, que j'allais les emplir, à la force du poignet.

"Quel âge ça te fait, maintenant ?" me demande encore Jeannette.

Après avoir puisé l'eau sous le tipi, Jeannette me laisse faire de la balançoire.

Ca occupe mais ça ne mène nulle part.


Les rentrées d'argent sont faibles. Le petit zoo vivote. Le droit d'entrée se monte à cinq francs pour les adultes et trois pour les enfants. Le dimanche, Jeannette me confie la tenue de la caisse. Elle prétend que je fais ça très bien, que je suis gentil avec les gens. Quelques menus produits viennent péniblement améliorer la recette : cacahuètes grillées, avec retour presque assuré chez les primates, sucettes muticolores, jus de fruits, sodas et boissons diverses à la petite buvette qui ne déparerait pas dans un western-spaghetti.

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26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 18:31

Se faire appeler Jules

"Quel âge ça te fait maintenant ?"

Cette question, Jeannette me l'a posée un nombre incalculable de fois. Elle connaît mieux l'âge de ses fauves que le mien.
Je crois qu'elle m'aime bien, qu'elle apprécie le gros garçon rustaud bien nourri de la campagne, bonnes joues, ventre bien rebondi, viandard de cochonnailles, de volailles, de "canardages".
Est-ce la face qui rougit pour un oui pour un non qui lui permet de penser que je ne suis pas malhonnête ? Jeannette me donne sa confiance.

"Qu'est-ce que tu "veux" faire plus tard ?"

Je suis au collège et je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie. Cascadeur ? Pompier ? Footballeur ? Médecin ? Avocat ? Dompteur ?

Dompteur ? Lorsque le comité des fêtes de Buzet a demandé à Jeannette si elle acceptait que les lionceaux nouveaux-nés soient exhibés lors de la fête votive, a-t-elle pensé que les frères Amar, "les plus jeunes et les plus téméraires belluaires de France" pouvaient bien, à sa demande expresse, se réincarner sous les habits trop serrés d'un petit pisseux, dès l'instant qu'il y mettrait de la bonne volonté ? Il faut croire que oui.

Les badauds déambulant sur l'esplanade, entre les manèges et les stands de tir, s'arrêtant devant la ménagerie de fortune, flairèrent-ils en moi une graine de dresseur en herbe, digne de la dynastie des Bouglione, Pezon, Bidel et Mac-Donald ? Il faut croire que non.

Je n'étais qu'un "homme de paille".

 


C'est une lettre.

"Buzet, le 4 août 1976.
Mon cher copain,
Comme tu ne réponds pas à ma lettre, je t'invite pour que tu viennes à la fête de Buzet-sur-Tarn le DIMANCHE 8 AOUT où je serai là en tant que GARDIEN d'une des petites lionnes que
[sic]  je t'ai parlée au zoo de BUZET. Cela se déroulera sûrement sur la place mais dans une maison. Je compte sur toi. Je crois que tu n'auras pas le temps, mais si tu peux me répondre, fais le !
Je t'attends.
A dimanche (vers 3 h 3 h 1/2)


Mon cher copain n'est pas venu à la fête. Et pour cause. Il n'a pas reçu la lettre. Et pourquoi ? Parce qu'elle n'a pas été envoyée. Et pourquoi ? Parce que mon père, à qui je l'avais confiée, ne l'a pas fait.
Il faut dire que mon père a toujours douté de mes potentiels talents de dompteur.
Il faut dire que mon père ne pouvait pas voir en peinture Jeannette Mac-Donald, cette gitane, cette bohémienne, cette jeteuse de sorts...
Du reste, elle le lui rendait bien. Elle ne pouvait pas le supporter non plus.

Se faire appeler Jules.


Je me demande comment établir la hiérarchie des connaissances faites par Jeannette au bourg de Buzet, dans les années 70, où même Bruno Coquatrix ne parvenait plus à convaincre Jacques Brel de rechanter. C'est dire.
Je crois que les suffrages de Jeannette sont d'abord allés vers la deux-chevaux fourgonnette de Jules Pons. Une fourgonnette, si ça a deux "n" et deux "t", ça a aussi deux ailes, et ça roule plus vite, ça contient plus que la petite remorque hypersoudée qui n'en peut mais au retour de l'abattoir de Lavaur, où Jeannette va se ravitailler en viande pour les fauves.
Jules Pons, paisible retraité, s'est investi de sa mission avec sérieux.
Lorsque son auto ondulée aux chevrons sauvages laissait entendre son primesautier moteur, il faisait beau voir le mufle d'Apollo se parcourir d'un léger tressaillement, et la meute canine entonner une rhapsodie andante.
La Citroën s'immobilisait dans un soupir. Et les deux portes arrières rabattues laissaient voir le garde-manger. De copieux quartiers de barbaque, cuisses, palerons et macreuses, des bêtes entières, débitées en quote-parts pour invités affamés. "Une viande impropre à la consommation humaine" comme le précisaient les documents officiels qui auraient bien fait sourire, si on les leur avaient montré, les enfants et les petits-enfants des animaux vedettes de l'auguste cirque Amar !

Il est vrai qu'à l'époque, les concepts de "principes de précaution" et de "traçabilité" sommeillaient dans les maroquins des politiques, tandis que germaient pour les hommes des encéphalites spongiformes bovines, juste à côté des poulets qui commençaient à peine à se gripper.

Chez Jeannette, pas de psychose : les gigots et les palettes étaient entreposés sur une palette de bois, et recouverts d'une toile cirée récupérée à la décharge.

Les mouches vertes et bleues n'étaient pas des motifs de la nappe : elles étaient bien réelles...


 Jeannette débite les quartiers de viande pour le repas des fauves. (Photo Gilles Favier)

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