9 août 2009 7 09 /08 /août /2009 18:38

Les nuits fauves

Pourquoi les romanciers transforment-ils les puanteurs en parfums ?

Ca sent le fauve. Ca pue, ça fouette, ca cocotte, ça schlingue... le fennec chez la dame du zoo. Et alors ? Beaucoup moins que des pieds d'ados en colonies de vacances , un soir d'été, après une journée de randonnée.
On a mis sur le compte du zoo de Jeannette les puanteurs qui venaient en fait de l'épandage des vidanges des fosses septiques, dans les champs environnants !

Il ne se passe pas de vie sans salir, sans entamer, sans user, sans rejeter.
Jeannette me disait : "Laisse-les dire... C'est des enculés. C'est des mange-merdes".
Jeannette ne va pas chercher midi à quatorze-heure. Elle ne se masturbe pas avec des mots compliqués. Pour elle, une verdine, c'est une roulotte ; une gardine, un rideau ; un réquisit, un tabouret. Elle laisse ces mots aux théoriciens et aux collectionneurs...
Ce qui ne l'empêche pas d'aimer les mots. Elle en a toute une collection de bons, et d'anecdotes qu'elle débite avec son accent de Montrouge.
Elle écoute aussi beaucoup la radio, surtout la nuit. Nous tombons d'accord sur la qualité des "Choses de la Nuit"  de Jean-Charles Aschéro, sur France Inter, dans la nuit du dimanche au lundi. Nous échangeons nos impressions sur "Les enquêtes du commissaire Joubert" et "La fille derrière le paravent".

Jeannette et Tarass, dans "leur" caravane, on servi de visuel à l'affiche de l'exposition de Gilles Favier. Galerie Différence à Toulouse, du 27 avril au 24 mai 1981

"Toute ressemblance ou similitude avec des personnages vivants ou ayant vécu ne serait pas fortuite..."
Dépliant "Le Monde du Cirque de passage aux Mazades" Mairie de Toulouse. Fevrier / Mars 2005.
Ass. "Les Insolites".


Les nuits fauves.

La nuit, tous les chats sont gris. La nuit, toutes les crevettes, même roses, sont grises. Tous les lions aussi sans doute.
Qui n'est pas entré dans l'antre de Jeannette la nuit, a raté un grand moment de sa vie.
Les contes et les légendes autour des forêts ne sont pas des contes et des légendes : Jeannette Mac-Donald a bel et bien joué au tiercé avec Robin des Bois, a recueilli des quantités de "Petits Poucets", a refait le monde avec l'enchanteur Merlin, a dormi avec "la belle au bois dormant", s'est promenée autour de "la mare au diable".
Les nuits de grand vent, les frondaisons des chênes ondulaient en chantant. Les nuits de pluie promettaient flaques, chantoirs et gadoue. Quand il s'arrêtait de pleuvoir, chez Jeannette, il pleuvait encore : les arbres s'essoraient. Il pleut toujours sur le mouillé.
Pour les grand froids, Jeannette faisait confiance au poële à gaz ; pour les coupures, les blessures, les entailles occasionnés par son travail, elle se donnait au léchage des plaies par les chiens : il n'existe pas de meilleur traitement émollient et antiseptique.
Jeannette, blottie dans sa caravane, dans la chaleur animale, allumait une lampe tempête, grillait une cigarette, écoutait la radio : "Tu sais, me disait-elle, il y a des nouvelles que l'on n'entend que la nuit." La météo de Jacques Kessler, sur France Inter, était confirmée par les bêtes. Les bêtes sont sensibles aux changements de temps, et plus fiables que les plus sophistiqués des ordinateurs.
Les hurlements d'un loup, les rugissements d'un lion deviennent alors des indicateurs, des sémaphores.
Quand il m'arrivait d'embarquer Jeannette, pour une soirée au cirque, je voyais arriver, dans le faisceau de phares, trouant la nuit noire accentuée par les rideaux noirs des arbres, une apparition fellinienne, une petite lampe de poche en collier. C'était "la petite fille aux allumettes" devenue la vieille dame à la lueur vacillante.

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8 août 2009 6 08 /08 /août /2009 18:46
  Avec Tarass (8 mois). Photo DR


Tarass Boulba

Dans le roman de Gogol, Tarass Boulba est un cosaque qui se bat contre les polonais, dans l'Ukraine du XVIIe siècle. Un bellliqueux, à qui il ne fallait pas friser la moustache...
Pourquoi Jeannette a-t-elle donné ce nom à un lionceau nouvellement né ? Est-ce en hommage à Yul Brynner, qui interprète le cosaque au cinéma , et, par analogie, a Schérif Amar, que d'aucuns, pour sa ressemblance avec l'acteur, ont surnommé "Le Yul Brynner du cirque" ?
Tarass a été élevé au biberon -une bouteille étoilée consignée, qui a contenu du vin coiffé d'une tétine-, a vécu longtemps avec Jeannette dans la caravane -le syndrome de Tanguy ?-,  a connu les honneurs d'une grande exposition de photos dans une galerie.
Tarass était mon meilleur ami. A huit mois, j'allai presque écrire que cet "homme" libre n'avait jamais connu la contrainte des barreaux, plus ou moins imaginaires, que la vie nous fixe. Toutes les incarcérations ne sont pas des geôles exiguës de béton et de fer.
Sous un chêne, l'été, nous faisions, Tarass et moi, une petite sieste. Sa bonne tête, son mufle frais, sa queue solide, son corps musclé, sa douce fourrure, les coussinets de ses pattes, sa façon qu'il avait de rétracter ses griffes sont douces à ma mémoire.
Je crois qu'il m'aimait bien aussi. Il grimpait sur mon ventre, et n'avait de cesse que d'attendre ma caresse ; alors, je lui flattais ses flancs puissants ; mes mains couraient sur le duvet blanc de cet amant, et cette étreinte, qu'on eût dit homosexuelle, ne me gênait en rien, tant la communion était belle. Nous touchions sans doute les racines du ciel.
Hélas, Tarass est devenu un fauve de taille respectable, animé de ses instincts. Il fallut se résigner à le placer derrière ces barreaux plus ou moins imaginaires que la vie nous impose.

Un jour, Jeannette a retrouvé Tarass, encore très jeune, mort. Paranoïa de Jeannette ? Triste réalité ? Elle affirme que des visiteurs lui ont lancé des boulettes de viande empoisonnée. Le docteur Agard, s'il se souvient de cet épisode, reste sur ses réserves, aucune analyse toxicologique n'ayant été faite.
Par contre, il formalise qu'un émeu, animal proche de l'autruche, a été intoxiqué par la cigarette d'un mariol, sans doute plus bête que bête.
Tarass, le lion, est mort. (Photo Gilles Favier)

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7 août 2009 5 07 /08 /août /2009 19:02

Correspondances

"Bob" Vasseur

Je ne brillerai pas au fronton du Cirque d'Hiver. Qu'à cela ne tienne. Nous avons visé trop haut. Nous n'étions pas dans le "coeur de cible". Tout ça ne nous empêchera pas, Jeannette et moi, de suivre l'actualité circassienne. grâce à la mythique revue "Scènes et Pistes", et au bulletin du "Club du Cirque". Lorsque je lis à Jeannette une information erronée, elle fulmine.

Lorsqu'un cirque plante sa toile à Toulouse, nous faisons en sorte d'aller le visiter.

Jeannette m'emmène au cirque Pinder, où elle retrouve ses amis Betty Stom et son époux Robert Vasseur, dit "Bob". Avec Betty Stom, elle a partagé l'affiche du cirque Amar durant plusieurs saisons. Betty présentait en solo un numéro de trapèze, avec suspension par les talons en ballant et en pointe.
Robert Vasseur occupe maintenant une place prépondérante chez Pinder. Homme de confiance de Jean Richard, qui possède la prestigieuse enseigne, directeur du cirque, ma mémoire me restitue de lui un homme d'une bonhomie tranquille.
Eva et Bob reçoivent Jeannette et l'aide de camp que j'accepte d'être avec tous les meilleurs égards.

"Tu n'aimerais pas travailler chez Pinder ?"

Devant ce qui devait ressembler à l'enthousiasme d'un "si", Jeannette me dicte cette lettre :

"Monsieur et Madame Vasseur,

J'ai eu grand plaisir à vous revoir l'autre soir à Toulouse. Cela m'a rappelé de bons moments lorsque nous étions chez Mustapha Amar, il y a quelques années de cela.

J'espère pour vous comme pour moi que nous aurons une excellente saison, car les deux années précédentes ont été désastreuses, surtout pour moi qui exploite ce petit zoo, en pleine forêt, qui est sept à huit mois inondé par an.
Décemment, je ne peux pas recevoir les gens dans de telles conditions.

J'arrive à joindre les deux bouts avec la gentillesse des gens qui m'environnent.

Je suis seule, et jusqu'à présent, heureusement que le petit jeune homme avec qui vous avez fait connaissance me donne un bon coup de main.

A ce sujet, je voulais vous demander, puisque celui-ci n'a pas d'emploi pour le moment, si vous auriez une place pour lui dans une branche secrétariat ou caissier, car je me porte garante de son honorabilité. Je le connais depuis bientôt huit ans, c'est un jeune qui a une mentalité peu commune à la génération de maintenant. De plus, à ma fréquentation, il a pris le virus du voyage. Je pense que cela n'est pas mal pour un jeune, et qui peut faire carrière s'il est bien dirigé.

Je vous le recommande, cela me ferait un grand plaisir.

Si vous pouviez contribuer à lui faire avoir un avenir dans ce milieu qu'il affectionne particulièrement.

Croyez bien que pour moi, je ressentirai une absence s'il venait à partir, mais il faut que des jeunes puissent participer à la vie du cirque.

En espérant que vous pourrez donner une suite favorable, même si ce n'est pas tout de suite, mais à la première occasion, veuillez croire, Monsieur, Madame, en mes amitiés sincères.

Et je vous remercie pour les cartes-invitations.

Jeannette Mac-Donald."

La lettre s'est-elle égarée ? Mes parents m'ont-ils seriné que la vie de saltimbanque restait très aléatoire ? Je ne sais. J'ai continué, en sédentaire, à puiser de l'eau et à évacuer le lisier des grands lions qui avaient traversé des cerceaux fleuris et marché sur des poutrelles en montrant leurs dents.

Bocky

 

1982. Le cirque Jean-Richard fait halte à Toulouse. Au programme, de nombreux artistes ont bien connu Jeannette Mac-Donald, au temps où elle avait toutes ses dents. Roger Lanzac, "Le Grand Sympathique", rendu populaire par la télévision, Christina Meyer, la fille de l'écuyer Willy Meyer, qui, à présent, dompte des éléphants et "rode" un numéro de chiens footballeurs ; les clowns Bocky, Randel et compagnie. Bocky, élégant clown blanc, promène sa silhouette dans son "sac" pailleté ; il met en valeur les pitreries des trois augustes, Randel, et les espiègles partenaires féminines qui, à la ville, sont leurs épouses respectives.
Bocky me reçoit très cordialement dans sa caravane. Il connaît la situation actuelle de Jeannette, et il est prêt à l'aider, d'une manière ou d'une autre, mais
"il ne faudrait pas que ce soit un coup d'épée dans l'eau ; il faudrait que ce soit de manière durable."
Déjà, il offre des places gratuites...

Jeannette, forte, fière, cache sa joie, son amour-propre, mais cette fois-ci regimbe, ne veut pas venir au cirque, ne veut pas qu'on la voie ; elle est heureuse de distribuer des places gratuites au cirque autour d'elle, mais elle, elle n'ira pas. Non, elle ne veut pas qu'on voie son visage creusé de rides, qu'on sache qu'elle a troqué ses belles bottes de cuir contre des "caoutchoucs"...
J'écris à Bocky :
"Cher Bocky,

J'ai regretté de ne pas t'avoir revu dimanche à Toulouse, mais Jeannette a refusé une seconde fois de venir. C'est parfois difficile de la comprendre.

Elle m'a demandé de l'excuser auprès de toi, ainsi qu'auprès des personnes qui, de près ou de loin, ont pensé à elle. (...) Pour ma part, je te remercie sincèrement de ton accueil, ta compréhension, ton affabilité. (...) Transmets toutes mes salutations à Randel et compagnie..."
De Rodez, Bocky répond :

"Mon cher Joël,

(...) Comme je te comprends, mais il faut que tu comprennes aussi les gens, et ça, c'est très dur pour le cas de Jeannette ! Il faut se mettre à sa place : une femme qui a été adulée durant sa vie, choyée peut-être, félicitée, etc... Selon le caractère de la personne, on se tient toujours en haut de la société, et c'est son cas, son orgueil, sa fierté, mais cela est tout à fait normal. (...) Crois moi Joël, je la comprends car je crois que j'aurais fait pareil."

 

Bocky aussi a arrêté de faire le clown..

Professeur Nouvel

C'est une lettre que m'a dictée Jeannette.

Elle est destinée à Monsieur le Professeur Nouvel, Zoo de Vincennes, 75 Paris.

"Monsieur,
Je viens me rappeler à votre souvenir. Je vous ai rencontré à plusieurs reprises au Jardin des Plantes, quand il y avait encore le Professeur Urbain.
J'étais venue chercher des loups, hyènes que M. Maximovitch m'avait vendus.
A l'heure actuelle, je me trouve dans la Haute-Garonne, où j'ai pu me loger dans un petit zoo, commune de Buzet / Tarn, après tous les ennuis que j'ai eus en Afrique du Nord.
Malheureusement, au mois de février, ma mère lionne et père sont morts et je me trouve actuellement avec 6 jeunes lions, mais pas de lionne.
Peut-être avec le zoo de Vincennes et le Jardin des Plantes, avez-vous des naissances ?
Si oui, pourriez-vous m'en procurer une ?
Je vous demande, si cela était possible, de m'en faire cadeau, car mes moyens sont très petits, vu que mon zoo est mal placé, je ne fais pas de recette.
Vous connaissez mon amour pour les animaux et tout mon argent va à leurs soins.
J'ai un jeune qui veut bien faire le déplacement Toulouse / Paris pour me la prendre gracieusement, donc il faudrait une jeune bête. Je préparerai un sabot en fonction de la taille de la lionne.
J'espère que vous voudrez bien me rendre ce service, et si quelquefois vous aviez d'autres animaux en surplus qui pourraient agrémenter mon petit parc, cela me rendrait bien service.
En m'excusant de ma mendicité qui me serait utile, recevez mon cordial souvenir.
Jeannette Mac-Donald."

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6 août 2009 4 06 /08 /août /2009 18:54

"Monsieur Joseph"

Jeannette ne me demandait plus : "Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?", mais "Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?"

Dans ma tête, une valise se tenait prête pour partir avec le premier cirque venu.

"Tu sais écrire, tu parles bien, je te verrais bien dans l'administratif. Tu veux que j'écrive à "Monsieur Joseph" ?" Ce nom, à l'époque, résonnait comme le synonyme parfait de cirque. "Monsieur Joseph", c'était Joseph Bouglione, le patriarche de la célèbre "dynastie", patron du Cirque d'Hiver de Paris...

J'avais déjà mis les pieds à Paris, qui, curieusement, me faisait des appels du même membre, pour assister au spectacle du Cirque de Pékin, au Palais des Congrès, Porte Maillot.

Du Cirque d'Hiver, j'avais en tête un édifice mythique, et le rendu des caméras de Gilles Margaritis pour l'émission "La Piste aux étoiles", où elle était tournée.

Pour Jeannette, c'était un "gagne-pain", au temps où elle y dansait avec des lions.

Si je n'ai pas retrouvé la lettre (le brouillon) de recommandation, je garde jalousement l'un des rares documents où apparaît la fort belle écriture de la dompteuse.

Tracé au stylo bleu, c'est un plan. De part et d'autre de ce demi-feuillet, des rues s'échappent, des petits carrés matérialisent ce qu'elle a dû me dire : "Alors, là, tu as... et là, c'est..." Au premier plan, c'est le boulevard Richard-Lenoir, et la station de métro "filles du Calvaire", et non pas "le calvaire des filles du boulevard". Au plein centre, comme le clown Grock dans un halo de lumière, Jeannette a dessiné, toujours à main levée, un rond, un disque, un cercle, et à l'intérieur, elle a écrit : Cirque d'Hiver.
"Tu demanderas Monsieur Joseph. Tu lui diras que tu viens de ma part. Tu lui donneras cette lettre. Comme il ne pourra pas la lire, il te dira : "Tu peux me la lire ?J'ai pas mes lunettes. Et tu verras bien ce qu'il te dira."

Je suis allé au Cirque d'Hiver. Je suis entré par les écuries. J'ai demandé Monsieur Joseph. Il m'a dit : "C'est moi". Je lui ai dit que je venais de la part de Jeannette Mac-Donald. Ca a été un sésame : son visage s'est ouvert. Il s'est assis sur la banquette rouge de la piste et m'a demandé de m'asseoir à côté de lui. Je lui ai tendu la lettre. Il m'a dit : "J'ai pas mes lunettes. Tu peux me la lire ?" Il m'a dit : "Au cirque, il faut savoir tout faire." Puis, levant les yeux vers la coupole du cirque et les agrès des trapézistes, il m'a demandé : "Tu seras aussi capable de monter là-haut accrocher les filins ?"

Dans le même éclair, j'ai vu Gina Lollobrigida et Burt Lancaster dans "Trapèze", et mon professeur de gymnastique, qui gloussait quand je lui tendais un mot d'excuse de ma mère : "Mon fils souffrant de maux de tête, veuillez le dispenser des exercices de gymnastique." Il faut dire qu'après avoir couru dix mètres, j'avais un point de côté, et le "grimper" à la corde ne voulut jamais me hisser vers le "Très-Haut", sous les lazzis de mes camarades.

J'ai serré la main de "Monsieur Joseph". Je ne sais plus ce que j'ai répondu, mais il a compris que je ne pourrais pas être la doublure lumière de Burt Lancaster.

Joseph Bouglione (au centre) assiste, admiratif, à la remise de la médaille du Club du Cirque par Maître Maurice Garçon à Jeannette Mac-Donald. (Coll. Part. JMD)

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5 août 2009 3 05 /08 /août /2009 18:50

Le 4e pouvoir

Jeannette Mac-Donald a toujours été une "bonne cliente" pour les médias. Ils se sont mutuellement rendus bien des services ; c'est un échange de bons procédés. Du temps de sa gloire, comme de sa déchéance, elle répond gentiment aux journalistes, sans se soucier de l'oeil de la caméra, des pores d'un micro, de l'encre d'un stylo.
La télévision, friande d'images, de sensations, de visuels forts, est bien servie chez Mac-Donald... Sa mission est d'informer, de distraire, mais aussi de venir en aide.
C'est le cas en 1983.
La deuxième chaîne de la télévision française, Antenne 2, dépêche une équipe de tournage au zoo de Buzet. Je suis chargé de recevoir les journalistes et de les "chaperonner".
L'émission, qui soulève des difficultés, tente de les résoudre ; "A nous deux" est diffusée sur Antenne 2 le samedi 23 avril 1983, à 12 heures. Elle est présentée par Patrick Poivre d'Arvor.

 

Les tournages, quels qu'ils soient, pour le cinéma ou la télévision, avec des anonymes, comme avec des professionnels, ressemblent souvent "à première vue" à du hachis. Or, c'est le montage, l'habillage, la musique, les voix off qui peuvent donner au court ou au long métrage toute sa pertinence et sa beauté ou toute son afligeante platitude et tout son mauvais goût.

La présentation du sujet sur Jeannette est curieuse, erronée -mais sans doute nécessaire pour retenir l'attention des téléspectateurs- ; au demeurant, l'émission "A nous deux" est excellente.

 

 

Coupure de "Télé 7 jours" - Semaine du 23 avril 1983


La coupure de l'hebdomadaire de programmes de télévision "Télé 7 jours", qui avait encore de la place pour détailler les contenus, et que j'ai conservée, dit ceci :
"PAS DE BISCUITS POUR L'ECUYERE

Reportage de Serge Richez

Une vieille dame, ancienne écuyère, cherche à faire survivre un cirque laissé à l'abandon..."

En voici les morceaux choisis :

 

"Jeannette parle. On entend des aboiements, puis un glouglou de dindon.)

Serge Richez : Trois lions, une panthère, quelques singes, et puis bien sûr tous ces animaux abandonnés : voilà pour le détail de ce zoo incroyable que Jeannette Mac-Donald a réussi à aménager à force de volonté et de courage.

Jacqueline Alexandre : Tous les jours, seule, sans eau ni électricité, dépourvue de tout confort domestique, Jeannette s'occupe de ses animaux.

Georges Bégou : Mais pourquoi Jeannette Mac-Donald (car c'est bien son nom, elle s'appelle réellement Jeannette Mac-Donald) est-elle venue s'installer ici ?

Serge Richez : Eh bien, c'est simple. Fille et petite-fille de dompteur, dompteuse elle-même, elle a bourlingué avec son cirque surtout en France et en Afrique du Nord. Puis, elle est devenue propriétaire de son cirque. Un soir, en Algérie, c'est le drame. Près du chapiteau, des enfants jouent avec des pétards. La toile prend feu. Jeannette sauve ses bêtes mais elle est ruinée. Finie la piste. Retour en France. Elle vient échouer ici, dans ce petit bois, près de la décharge publique.

(On voit Jeannette à la décharge, sur fond de musique classique !)

Jeannette Mac-Donald : Je passe à la décharge, puis j'essaie de récupérer parce que ça me fait de l'argent. Il faut que moi, je me débrouille à trouver de l'argent en vendant des vieilles choses que je récupère. Je trouve de la ferraille, je trouve des vieux moteurs, des choses comme ça. Mais, vous savez, avec ma remorque, je peux pas emmener très lourd, mais enfin, elle est courageuse, elle est comme moi. Même qu'elle est toute soudée, on tire quand même, hein ?...

(Musique lente et triste de Nino Rota.)

Serge Richez : Elle est forte, Jeannette. Elle est fière. Elle ne se plaint pas. Les animaux ont toujours été ses compagnons de voyage. Ce sont ses amis depuis qu'elle est née, c'est-à-dire depuis 64 ans. Sans ses animaux, elle n'est plus rien, Jeannette.

Jeannette : Le jour où j'ai plus de bêtes, moi, c'est pas la peine que je vive, hein ?

Serge Richez : C'est votre seule raison de vivre, les animaux ?

Jeannette : Ah oui ! Ah oui oui oui... Pas de bêtes, c'est pas la peine. Je me flingue. En vérité, hein, je me flingue. Non, moi, j'ai toujours vécu là-dedans, vous comprenez ? Je suis née dans une roulotte, je suis née avec des animaux, j'ai été élevée avec des chimpanzés, j'ai été élevée avec des petits lions, j'ai été élevée avec tout ça, alors... Ben, c'est un virus et puis c'est tout, faut pas l'enlever...

(A l'image, on voit deux silhouettes de dos, qui gravissent une route montante, près du zoo.)

Georges Bégou : De dos, à côté de Jeannette, ce jeune homme, c'est Joël, 22 ans, le seul qui ait compris Jeannette. C'est lui qui nous a écrit.

Jacqueline Alexandre : Aujourd'hui, Jeannette vit avec dignité de ce qu'elle peut récupérer à la décharge publique et revendre. Parfois, un abattoir fournit la viande. Mais combien de temps va-t-elle tenir encore ?

Georges Bégou : Jeannette est à deux mois de sa retraite. Bien sûr, vous imaginez qu'une retraite de dompteuse n'a rien à voir avec la retraite des cadres. Elle a un peu plus de 64 ans. Mais elle n'a pas cotisé assez longtemps pour prendre une retraite anticipée. Quand on est sur les routes, vous savez, les cotisations...

Serge Richez : Alors, que pouvons-nous faire pour Jeannette Mac-Donald ? Il faudrait 500 francs par semaine pour vivre heureuse à sa manière avec ses animaux. Et ici, vous le savez, nous refusons de faire appel à la charité.

Georges Bégou : Nous allons donc faire appel auprès des services de Pierre Bérégovoy afin d'obtenir si possible que Jeannette perçoive sa retraite immédiatement. Après tout, deux mois de plus ou de moins, cela devrait pouvoir s'arranger.

Patrick Poivre d'Arvor : Et puis si vous avez une idée, vous tous, les gens du voyage par exemple, qui nous regardez aujourd'hui ; si vous pensez faire quelque chose pour que Jeannette termine sa vie auprès de ses animaux qu'elle aime tant, et bien, écrivez-nous à "A nous deux".

 


Je n'ai jamais eu le monopole de ceux qui ont compris Jeannette. Et mon auréole dut-elle en souffrir, ce n'est absolument pas moi qui ai écrit à Antenne 2.
Par contre, c'est bien moi que l'on voit de dos.
Et c'est promis, la prochaine fois qu'on vient me filmer, je me retourne !

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4 août 2009 2 04 /08 /août /2009 18:41

Jeannette, dans son "capharnaüm". (Photo Jacques Madrennes)

"Accumularde"

Superstitions encore.

Le spectacle de la vie est un nid de superstitions plus ou moins avouées. Jeannette, on le sait maintenant, a eu pas mal d'"emmerdements". Elle les conjure comme elle peut. Elle se bat. Elle m'a enrôlé dans ses troupes. Je suis son aide de camp.

Comme elle doit aller à Toulouse accomplir une démarche importante, c'est à moi qu'elle demande de surveiller le zoo. Je suis honoré de la confiance qu'elle m'accorde. Ce n'est que maintenant que j'ai le vertige : elle m'improvise gardien de zoo isolé en pleine forêt, avec, pour seule balise de détresse en cas d'évasion d'un fauve des signaux de fumée ou les jambes à mon cou...

Ce ne sont pas les lions qui ont pris la clef des champs. Ce sont les chèvres qui m'ont causé du souci. Et une chèvre, c'est vache. Et je suis un bien piètre chevrier... Pour les lions, passe encore, mais alors pour les dindons, les jars et les chèvres, bonjour l'angoisse !

Jeannette rentre de Toulouse. Les chèvres se sont carapatées. Et je n'ai rien pu faire. Jeannette est au désespoir. S'est incrustée dans ma tête, ce jour-là -c'était un 31 mai- une culpabilité aussi forte que si j'avais tué un homme. Les chèvres sont revenues mais je redoute toujours maladivement les "31 mai", et si les Diplodocus du Jurassique ne me font toujours pas peur, je suis effrayé quand une mouche passe devant mes yeux.

Le 31 mai, quelque part dans les années 80 : je crois que c'est ce jour-là que je suis devenu un ours bipolaire.

Ne pleure pas, Jeannette. Nul n'a les règles du jeu.

 

Rassure-toi, Jeannette -tu permets que je te tutoie pour la première fois ?- , ta vie, qui était liée à la mienne, je ne veux pas tout en savoir, parce qu'une vie est trop pleine pour qu'on puisse mettre tous les mots dessus, comme une nappe recouvre une table.
Je veux me donner le droit de me tromper.

De la superstition au trouble obsessionnel compulsif...


Rechercher tous les journaux qui ont parlé de Jeannette Mac-Donald est de bon aloi ; garder tous les journaux, parfois en plusieurs exemplaires, qui parlent d'elle aujourd'hui un peu moins ; accumuler des petits bouts de trucs et de choses et de machins, et leur conférer un "pouvoir magique" relève de la psychiatrie. La collectionnite aiguë est une folie douce qui peut se muer en désordre pathologique.
Garder et ne pas pouvoir jeter ; vivre, Jeannette et moi dans nos capharnaüms respectifs, elle avec ses casseroles, ses gamelles et ses bidons ; moi avec mes coupures, mes pelures et mes notices : nous sommes atteints de troubles obsessionnels compulsifs.
Un trouble obsessionnel compulsif est une superstition qui a réussi dans la vie.

Quel est le profil psycho-social de Jeannette ?
J'ai tout entendu sur elle, "qu'elle était paranoïaque", "qu'elle allait crever dans la misère", "qu'elle avait bien du mérite, toute seule, au fond des bois", "qu'un jour, on allait la retrouver morte, dévorée par ses bêtes", "que cette femme, élégante et équilibrée, venait d'achever le tournage de son dernier film", "que cette vieille femme faisait pitié", "qu'elle avait deux lacunes : faire claquer le fouet comme un homme et siffler entre ses doigts". Tout et n'importe quoi.


Parano ?

Un jour, Jeannette s'aperçoit qu'on lui a volé ses bijoux. Elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Des bijoux de famille. Elle accuse le monde entier. Elle s'accuse elle-même ! Elle demande à une vieille amie, un peu sorcière, de jeter un sort à tous les voleurs potentiels. Je fais sans doute partie de la charrette puisque mon père prétend mordicus que "c'est cette femme qui t'a empapaouté".

Bon, c'est pas parce que je suis sans bagage, au chômage, les nerfs un peu fragiles, que je passe les trois-quarts du temps au zoo qu'il faut en déduire que je suis envoûté. Quoique...


"Accumularde"

Arlette sermonne : "Mais enfin, Jeannette, arrête d'entasser toutes ces saloperies. T'en as pas marre de vivre dans cette merde ?" Les vieux camions, dans les sous-bois, sont bourrés de cartons gonflés de vêtements. Des ustensiles divers et variés s'empilent ça et là. A la décharge, Jeannette récupère maintenant tout et n'importe quoi. Ferraille, quincaille... Des objets hétéroclites composent le magasin des accessoires du prochain film qu'elle ne tournera pas. Ou plutôt si...

Il semble qu'elle ne tienne plus compte que les visiteurs viennent voir des bêtes sauvages et pas des amoncellements de boîtes à Pandore.

Mais les visiteurs se font de plus en plus rares...

 

Jeannette paie toujours, quand elle y pense, sa patente, la taxe professionnelle. Nous sommes à cent lieues et à trois pas des énergies fossiles et de la taxe carbone. En fait, plus personne ne sait si le zoo est ouvert ou fermé. Jeannette ouvre quand elle veut, à qui elle veut, ce qui l'arrange bien. Elle ouvre encore son portail à de vieux habitués : une suissesse qui se réjouit de ses visites au parc, un petit chinois sur une grande moto, une vieille dame très distinguée et sa petite-fille, jolie comme une poupée de porcelaine...

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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 18:48

A décharge

Jean et Jeannette.

Il se présenta un homme, comme un visiteur ordinaire mais perruqué, poudré, comme le travesti du boulevard d'Arcole, hormis les lèvres comme des canapés. Ni Jeannette ni moi ne le reconnûmes d'abord. Il avait l'oeil vif et curieux. Il se réjouissait à l'idée de voir les animaux. Il vit les lions, il vit les rats ; il sortit de quoi écrire et écrivit une fable, "Le lion et le rat". Jeannette et moi dirions bien qu'il s'agissait de Jean de La Fontaine si nous ne craignions que vous nous prissiez pour des fous ; une folie douce, sans doute, mais contagieuse.


Un numéro inédit : "Le repas de l'Homo-sapiens". (Photo Jacques Madrennes)


A décharge.

Quand Jeannette enfourche sa mobylette suivie de sa légendaire remorque, pour se rendre "au village", elle sait qu'il y aura deux stations : "Le Relais des Routiers" et la décharge publique.
Aux deux endroits, elle retrouvera ses sources de vie.
"Les Routiers", vieille bonne chaîne libre, longue, offrent des murs, des toits et des tables solides, et des repas et des boissons roboratifs à ceux qui, même sans avoir lu Giono dans "Que ma joie demeure", en appliquent la phrase : "Les hommes, au fond, ça n'a pas été fait pour s'engraisser à l'auge, mais ça a été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes arbres, s'en aller dans sa curiosité, connaître."

La route de Jeannette, qui ressemble maintenant à une impasse, s'arrête aux "Routiers" pour mieux redémarrer : peut-être y rencontrera-t-elle Bukowsky et Kerouac, et se jettera avec eux des anisettes derrière la cravate ?

Et puis le Grand Cirque Mac-Donald pourra reprendre le chemin vicinal...
"Applaudissez, mesdames et messieurs, c'est un peu de "La Strada", échappée de la pellicule qui passe devant vous..." Gelsomina sans Zampano... Aujourd'hui Ici, demain, Ailleurs... AIDA...

Là, après la rivière, en pleine nature, voici des reliefs de toutes natures : la décharge publique.

La décharge publique : en fait, Jeannette s'arrête ici pour jouer l'une des plus célèbres "entrées" clownesques : "Charge, décharge".

Je me demande pourquoi le cinéma n'a pas plus utilisé que ça les décharges publiques. C'est un lieu mystérieux et magique.

De nos jours, c'est cuit.

A Bessières, la décharge est enfouie pour l'éternité sous la terre (à deux pas de là, on va construire un collège), et je serai curieux de pratiquer des carottages sur les lieux pour savoir ce qu'il est advenu de la compression des matières.

Aujourd'hui, le tri sélectif, le recyclage, les incinérateurs ont relégué les bonnes vieilles décharges odorantes au rang de souvenirs.

Mais à l'époque dont je vous parle, la décharge de Bessières, c'était un peu Rome et ses sept collines.

Jeannette, donc, adorait y faire étape, en fidèle pélerine. Elle venait y rechercher l'or que d'autres considéraient comme du toc. Elle y a parfois découvert de véritables trésors.

L'artiste Jeannette Mac-Donald, qui s'était produite sur les belles pistes du monde, en gants blancs, bottes cirées, chemisier à jabot, aussi belle de Grace Kelly dans un film d'Hitchcock -oui, vraiment, j'aurais bien vu Jeannette tourner dans un film d'Alfred-, "faisait les poubelles", marchait sur des piles instables de rebut de cave, de cuisine, de garage, de chambre ou de grenier, en bottes de caoutchouc, en tablier "surrapiécé" et un foulard sur la tête !
Sa préférence allait vers les vêtements, les chaussures, les ustensiles de cuisine (elles les transformait en "gamelles" pour les chiens ou en tasses de thé pour les invités !), les boîtes, cartons, étuis, récipients, les sacs, les chaînes, les cordes, les fils de fer, les conserves périmées de seulement 23 heures, les cageots, les cagettes, les roues pour remplacer les roues, les tricots pour les niches des chiens, les frigos et même les rôtissoires, tout ce qui se branche et n'a jamais été branché, les "ça peut servir", les "on sait jamais"...

Alors Jeannette chargeait. Jeannette jouait "Remorques" à guichets fermés.

Jeannette, conservatrice de ce musée baroque, commissaire de cette exposition, de cette installation, entrait en rage lorsqu'elle dénichait, entre une capote humide et un trognon de pomme, un attribut religieux, un crucifix cassé ou une vierge déflorée. Elle les sauvait in extremis de l'hérésie.
Aussi "compassionnée" sans doute, et avec le recul peut-être révélateur d'un certain manque, elle adoptait aussi toutes les poupées et tous les poupons désarticulés...
Si elle a trébuché sur de nombreux cadavres d'animaux les plus divers, elle n'a jamais découvert de vrai bébé humain, comme il se peut lire dans les gazettes, et n'a pas plus trouvé le trésor de l'Île Mystérieuse.
Quant à moi, contaminé par le virus de la glaneuse, je m'en suis presque approché. C'est une pièce rare, une trouvaille inespérée : le programme-papier du Cirque d'Hiver de Paris, saison 1954 ! En parfait état. Très prisé par les collectionneurs. Si on se souvient qu'elle y a donné son tour en 1956, à deux ans près, c'est Jeannette Mac-Donald elle-même que j'ai bien failli ramasser parmi les déchets !


De retour de la décharge... (Photo JF)
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2 août 2009 7 02 /08 /août /2009 18:33
Une partie de la "façade" décorée, au zoo de Buzet-sur-Tarn. (Photo Jacques Madrennes)


C'est une façade

C'est même une très belle façade. Il aurait été dommage de ne pas lui faire prendre l'air. Elle a, semble-t-il, été confectionnée au temps où Jeannette possédait son "école de dressage", mais il me semble la retrouver aussi sur une photo, au devant du cirque Amar. "Les fauves de Jeannette Mac Donald : tout le monde en parle !"
La fresque est peinte sur tôle, clouée sur des armatures de bois. Elle en jette... Elle se compose d'un triptyque. Sur le panneau central, découpé en arche, un gorille ne sait dissuader personne d'entrer, depuis qu'on sait qu'il peut pleurer à chaudes larmes dans King Kong, ou qu'il a des fréquentations particulières dans une chanson de Brassens. A gauche, un rhinocéros n'aurait pas déplu à Ionesco ; à droite, un scène terrifiante montre un marigot, un marais, un fleuve, le Zambèze peut-être, ou le Gange, où des crocodiles dévorent des pygmées, ou des papous, pendant que leur pirogue chavire, qu'un hippopotame baille en montrant ses dents, avec un sauvage y "alité", qu'un boa constrictor songe à son prochain rôle proposé pour "Le Livre de la Jungle". La scène se passe en Afrique, en Asie, en Amérique, en Australie ou à Buzet, tant les branches dessinées se confondent avec les vraies.
La vérité est que je ne me souviens plus très bien. Et les photos que je possède de cette façade ne sont pas de bonne qualité. C'est souvent comme ça dans les histoires : c'est souvent exagéré, dans un sens ou dans un autre.
"Les deux tiers" de la façade au zoo de Buzet. (Photo JF)

 

Photo inlégendable. Appel à témoins. (Coll. Part. JMD)

Du coq à l'âne.

Ce ne sont pas les crocodiles, ou bien encore les rhinocéros qui me font peur chez Jeannette. Vous allez rire, les animaux qui m'effraient le plus sont un dindon et un jars. Jeannette a oublié de leur donner des prénoms : est-ce pour ça qu'ils se vengent ?
Le dindon glougloute et fait la grande roue avec ostentation et les plumes de sa queue ; le jars jargonne et tous deux n'ont de cesse de distribuer coups de bec et charger comme le ferait le rhinocéros de la façade... Pauvres petits sous-chefs en mal de reconnaissance !
Ma préférence va peut-être à Lily. Lily est une truie au bon teint rose, qui gîte dans une ancienne cage de singe rebaptisée "soue". Elle grossit à vue d'oeil et pousse des grognements heureux. Jeannette, fidèle à son crédo, assure qu'elle ne finira certainement pas sa vie en salaisons, qu'elle mourra de vieillesse...  Devant l'insistance d'un maquignon, et l'assurance que Lily ne sera pas sacrifiée, Jeannette se sépare du porcin. Lily n'a pas dû faire de vieux os...
Toujours dans le bestiaire inattendu et original, attirés sans doute par l'appât du grain, la gent trottte-menu s'est invitée au parc : les rats pullulent... chez Mac-Donald !
Au début du siècle, le XXe, le dresseur russe Vladimir Douroff préentait au cirque d'Hiver de Paris 150 rats embarqués dans un petit train avec leurs bagages !
Sont-ce les mêmes qui ont obtenu un visa pour le zoo de Jeannette ?
Cette dernière, cette fois, ne partage pas l'engouement et trouve les rongeurs indésirables. A la fois Calamity Jane et Buffalo Bill, Jeannette sort sa carabine et part à leur chasse. Selon Smati, qui a quitté les lieux et convolé en justes noces, Jeannette avait son rat préféré. Il était aveugle.

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1 août 2009 6 01 /08 /août /2009 18:31

Monnaie de singe

Superstitions.

Jeannette est croyante. Jeannette ne va pas à l'église parce que le "Bon Dieu est partout". Jeannette prie. Parce qu'elle a "des emmerdements". "Papa me disait, disait-elle, "la vie, c'est une tartine de merde, on en mange un petit peu tous les jours". Jeannette est très superstitieuse. Son père est mort un vendredi, comme le Christ. Elle redoute le vendredi. Elle ne supporte pas qu'un objet soit de travers. Quand un animal est malade, elle est capable de s'arrêter de fumer pendant une semaine, pour faire un voeu de guérison. Pensée magique. Maurice, esprit cartésien, communiste jusqu'aux dents, ricane et raille Jeannette... Arlette dit : "Si au moins le Bon Dieu pouvait nous donner un peu de "lové". Le "lové", dans le sabir des gens du voyage, c'est l'argent.

Mais justement, le "lové", c'est ce qui manque le plus.

 
Monnaie de singe.


Pour une passion, ou pour une cause, faut-il dire "combien ça coute ?" ou "combien ça vaut ?" Me suis-je posé la question quand, au grand dam de ma mère, je sponsorisais, en ersatz de mécène, une bouteille de gaz ou un sac de grains ?
Jeannette a du mal à joindre les deux bouts.

Jeannette est dans la misère.

C'est un fait établi, "la dame du zoo" est maintenant une figure locale, fondue dans le paysage. Le pain rassis, les légumes et les fruits, le foin, la paille, le fourrage, toutes sortes de dons en nature parviennent chez Jeannette comme des offrandes sur un autel mystique ou une grotte secrète.

Le portail du parc devrait être classé monument historique... Ah ! S'il pouvait parler, celui-là... Des pochons logotisés aux couleurs du supermarché du coin, gonflés de croûtons, accrochés à lui comme des ex-voto, jusqu'aux chiens abandonnés là, attachés parce qu'on sait qu'ici, il y a un peu de "Saint Roch" et de "Saint François d'Assise".
Alors Jeannette décroche le pochon, détache le toutou qui va rejoindre "Bibonville". C'est mieux que rien. Ca tombe bien, du village, elle m'a fait ramener de chez le quincaillier deux mousquetons, deux bons colliers en cuir et trois mètres cinquante de chaîne. J'aurais acheté ça en ville, on m'aurait pris pour un sado-maso bricoleur...
Alors bien sûr, le brave clébard va rejoindre la meute ; les conditions de vie  ne sont pas idylliques, il faut bien le reconnaître. Attachés à un arbre, un vieux tonneau récupéré à la décharge pour niche, une vraie de vraie, comme celle de "Pif le chien" pour les plus chanceux, "Trouvé", "Bienvenu", "Parking" ou "Mercredi", les pattes assurées dans la gadoue l'hiver, ont au moins de quoi casser la croûte, de quoi boire ; la vie de pensionnat pendant que la famille, revenue de la Côte d'Azur, a oublié où elles les a oubliés...
" - Ca vous en fait combien, de chiens, maintenant, Jeannnette ? Trente-cinq ? Quarante ?

- Quarante-deux.""Pour les plus chanceux des chiens abandonnés, une vraie niche..." (Photo Jean-Louis Jammet - "La Dépêche du Midi")

Arlette et Maurice.

Si le bon, le brave Maurice se montre pacificateur, Arlette ne met pas de gants pour fustiger Jeannette. Qui aime bien châtie bien. Elle seule peut se permettre de lui dire sans langue de bois : "Mais enfin Jeannette, tu es complètement "narvalo". Tu trouves que t' en as pas assez des clébards ?" Ce que fait Jeannette est sans doute au delà du raisonnable... Une pointe d'amertume ne demanderait qu'à se muter en misanthropie. Elle pourrait faire sienne la devise de Pascal : "Plus je connais les hommes plus j'aime mon chien". Combien de fois l'ai-je entendue porter un regard sans concession sur ses semblables. "Untel ? Mais c'est un mange-merde ! Comme tu le sais, j'ai vécu pendant plus de vingt ans avec un Amar, et je reconnais que son frère, Mustapha, avait raison. Il disait que les gens étaient devenus d'"un hypocrite et d'un égoïste" qu'il vaut mieux les ignorer que les fréquenter."

 

En attendant, le zoo reçoit toujours le public, et Jeannette sait se montrer prévenante, agréable, disponible, passionnante avec tout le monde et avec chacun.

Maurice a toujours un outil à la main. Arlette pourvoit aux petites intendances.

L'un et l'autre veillent à l'entretien du parc ; songent à son embellissement.

Jeannette parle d'une belle "façade" décorée qui doit se trouver dans un vieux camion, au fond du sous-bois. Un pieu se déchausse, un fil de fer se détache : Maurice recloue un cavalier. La balustrade qui clôture les cages perd de son lustre : Arlette me demande de l'assister, et, vaillamment, armés de pailles de fer, nous grattons la rouille et la repeignons en vert. A cinq heures, Jeannette nous appelle et nous sert du thé dans des tasses rouges en plastique. Elle les a récupérées à la décharge. "Les gens jettent vraiment n'importe quoi."

 

"Et cette belle façade, si on se décidait de la sortir ?"

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31 juillet 2009 5 31 /07 /juillet /2009 18:51

Renault 4
et années 80

Nous sommes au coeur des jouissives années quatre-vingts, sans le savoir. Tonton Dieu a supprimé la peine de mort, a instauré le revenu minimum d'insertion et a libéré la bande FM. Bérégovoy, avant d'être livré en pâture "aux chiens", ânonne péniblement une possible réforme des retraites.
Sur les routes, si la deux chevaux de Jules Pons fait toujours la tournée des abattoirs, les Renault 12, au long museau de fouine, sont partout ; les Renault 14 ressemblent à des poires, mais les Renault 4 sont indétrônables...
Je viens de passer et d'obtenir mon permis de conduire. L'acquisition d'une 4L de deuxième ou troisième main me convient. Elle semble convenir aussi à Jeannette qui y voit un véhicule supplémentaire de ravitaillement.
Dans le cercle constitué des amis de Jeannette, nous aurions pu créer conjointement un sous-groupe, le club des amis de Jeannette Mac-Donald possédant une Renault 4.
Bibiane Mangion, la secrétaire de la mairie de Buzet, celle qui a des idées larges : une 4L. Gilles Favier, le jeune photographe fasciné par l'univers de Jeannette, devenu aujourd'hui talentueux reporter à l'agence VU : une 4L. Mon oncle, voisin de Jeannette, "rangé" des "traction avant", faute de n'en plus trouver : une 4L. Maurice Poinstaud, Révolutionnaire, anarchiste militant et authentique, bon et grand humain : une 4L.

Répétition pour un numéro inédit ?  Dans la 4L, hayon levé, le bouc "Jojo" (Photo JF)

Maurice et Arlette.

Maurice et Arlette, outre la 4L, possèdent aussi un vieux "tub" Citroën, qui a été aménagé en camping-car. Tous les dimanches, ils viennent partager le repas avec Jeannette. Je les rejoins au dessert.
Arlette est une "fille du voyage". Ses parents exploitaient une confiserie dans les foires et les fêtes foraines. Elle comprend bien le langage et les moeurs des mangeurs de bitume et de barbe-à-papa. Par le passé, elle a été amenée à croiser la route de Jeannette. Elle aime raconter une anecdote qui la fait aujourd'hui se tordre de rire. A Albi, alors qu'elle s' apprête à monter dans la caravane, Jeannette lui demande : "Essuie-toi bien les pieds, au moins !".
L'anecdote prend toute sa saveur quand on connaît l'intérieur de ses caravanes aujourd'hui.
Quand je rentrais dans sa caravane, et que je m'asseyais où je pouvais, entre un macaque et un porc-épic, il fallait que je regarde où je mettais les pieds : les chiens de salon, admis ici, étaient bien nourris et déféquaient en conséquence. L'épais tapis de sol était constitué d'une bonne couche de journaux qui absorbaient les déjections liquides et solides des canidés.
Eh oui ! Chez Mac-Donald, les journaux finissaient ainsi... Et il n'était pas rare de voir le portrait de telle figure politique mouillé dans une affaire de liquidités mal acquises ou la photo d'un innocent "dans la merde jusqu'au cou"...
A l'heure où Jeannette sacrifiait ces journaux, je développais les prémices d'une étrange et cruelle maladie : de mes "propres" journaux,  je bâtissais des entassements compulsifs... L'école m'avait quitté à bac moins trois, parce qu'il n'y avait pas d'option "cirque" au diplôme ; je m'engluais avec insouciance dans un avenir sans ambition...
Maurice me voyait très bien en dompteur...

Maurice et Arlette élèvent trois orphelines, issues d'une mère évaporée dans la nature. La plus grande des fillettes, Laurence, atteint ses 15 ans quand j'aborde mes 18. Quand je vois Laurence -avec qui Maurice me prête un partenariat dans un numéro qui pourrait être extraordinaire-, quelque chose de troublant se compose. Laurence, quand elle enfile des bottes violettes à haut talon ; Laurence, quand les précoces survenues de sa mue la rendent désirable, quand je suis ému par son visage, quand elle renvoie ses longs cheveux dans son dos, quand elle tient tête à Jeannette, Laurence me trouble...

En rut.

 


Je ne vois pas pourquoi il n'y aurait que les bêtes qui auraient accès aux roucoulades, aux parades nuptiales, à la copulation... Enfant, puis adolescent grandi d'abord très gros, et puis très maigre, à l'ombre de toutes les coulisses de la vie, j'écoutais plus attentivement Jeannette lorsqu'elle distillait, à dose homéopathique, les mots d'un thème qui commençait à m'effleurer de son aile : le sexe.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, Jeannette Mac-Donald n'a jamais été portée sur "la bagatelle" -ce qui conforte de façon définitive sa passion exclusive pour les animaux-. Combien de fois l'ai-je entendue dire qu'elle n'aimait pas danser avec les hommes ? Un rapport froid et clinique, un recul que je lui envie lui permettait de dire avec le même détachement : "Ce matin, il faisait moins trois" et "Quand j'étais en tournée, je poussais les hommes qui se confiaient à moi à aller se faire soigner leur chaude-pisse".

L'ignorance n'empêche pas le romantisme... A celle, peut-être ma mère, qui m'a dit un jour "Aux bêtes, on leur apprend pas", je dédie cette émotion qui demeure chevillée à ma tête, à mon ventre :

Un jour, une colonie de vacances est venue passer quelques jours au zoo de Jeannette. Je n'avais d'yeux que pour une monitrice... Quel attrait surpuissant agissait ? La monitrice et ses petits dormirent quelques nuits sous leurs tentes, à même la fougère.

Lorsque la petite troupe partit, j'allai cueillir un peu de cette fougère ; il y avait là quelque chose d'elle, le sentiment d'être bien. Cette fougère inaugura un herbier sauvage. Les lionnes m'ont regardé faire, semblant me railler devant ce rut retenu. Jeannette se marrait. Le petit brin de fougère est toujours glissé entre deux pages de dictionnaire...

Mais en moi, à mi-chemin entre les pieds et la tête, une composition de faune et de flore semblait germer, et, comme je n'étais pas assez entouré de catins, que les explications ne venaient pas, je fis passer dans le journal "Libération" une petite annonce qui me paraissait être en pertinence avec mon contexte :  "Jeune et bel animal  (mâle) de cirque recherche jeune (max. 30 ans) et jolie dompteuse bien dans ses cuissardes pour monter numéro". Petite annonce parue dans "Libération", samedi 19 et dimanche 20 octobre 1985.

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