26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 18:31

Se faire appeler Jules

"Quel âge ça te fait maintenant ?"

Cette question, Jeannette me l'a posée un nombre incalculable de fois. Elle connaît mieux l'âge de ses fauves que le mien.
Je crois qu'elle m'aime bien, qu'elle apprécie le gros garçon rustaud bien nourri de la campagne, bonnes joues, ventre bien rebondi, viandard de cochonnailles, de volailles, de "canardages".
Est-ce la face qui rougit pour un oui pour un non qui lui permet de penser que je ne suis pas malhonnête ? Jeannette me donne sa confiance.

"Qu'est-ce que tu "veux" faire plus tard ?"

Je suis au collège et je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie. Cascadeur ? Pompier ? Footballeur ? Médecin ? Avocat ? Dompteur ?

Dompteur ? Lorsque le comité des fêtes de Buzet a demandé à Jeannette si elle acceptait que les lionceaux nouveaux-nés soient exhibés lors de la fête votive, a-t-elle pensé que les frères Amar, "les plus jeunes et les plus téméraires belluaires de France" pouvaient bien, à sa demande expresse, se réincarner sous les habits trop serrés d'un petit pisseux, dès l'instant qu'il y mettrait de la bonne volonté ? Il faut croire que oui.

Les badauds déambulant sur l'esplanade, entre les manèges et les stands de tir, s'arrêtant devant la ménagerie de fortune, flairèrent-ils en moi une graine de dresseur en herbe, digne de la dynastie des Bouglione, Pezon, Bidel et Mac-Donald ? Il faut croire que non.

Je n'étais qu'un "homme de paille".

 


C'est une lettre.

"Buzet, le 4 août 1976.
Mon cher copain,
Comme tu ne réponds pas à ma lettre, je t'invite pour que tu viennes à la fête de Buzet-sur-Tarn le DIMANCHE 8 AOUT où je serai là en tant que GARDIEN d'une des petites lionnes que
[sic]  je t'ai parlée au zoo de BUZET. Cela se déroulera sûrement sur la place mais dans une maison. Je compte sur toi. Je crois que tu n'auras pas le temps, mais si tu peux me répondre, fais le !
Je t'attends.
A dimanche (vers 3 h 3 h 1/2)


Mon cher copain n'est pas venu à la fête. Et pour cause. Il n'a pas reçu la lettre. Et pourquoi ? Parce qu'elle n'a pas été envoyée. Et pourquoi ? Parce que mon père, à qui je l'avais confiée, ne l'a pas fait.
Il faut dire que mon père a toujours douté de mes potentiels talents de dompteur.
Il faut dire que mon père ne pouvait pas voir en peinture Jeannette Mac-Donald, cette gitane, cette bohémienne, cette jeteuse de sorts...
Du reste, elle le lui rendait bien. Elle ne pouvait pas le supporter non plus.

Se faire appeler Jules.


Je me demande comment établir la hiérarchie des connaissances faites par Jeannette au bourg de Buzet, dans les années 70, où même Bruno Coquatrix ne parvenait plus à convaincre Jacques Brel de rechanter. C'est dire.
Je crois que les suffrages de Jeannette sont d'abord allés vers la deux-chevaux fourgonnette de Jules Pons. Une fourgonnette, si ça a deux "n" et deux "t", ça a aussi deux ailes, et ça roule plus vite, ça contient plus que la petite remorque hypersoudée qui n'en peut mais au retour de l'abattoir de Lavaur, où Jeannette va se ravitailler en viande pour les fauves.
Jules Pons, paisible retraité, s'est investi de sa mission avec sérieux.
Lorsque son auto ondulée aux chevrons sauvages laissait entendre son primesautier moteur, il faisait beau voir le mufle d'Apollo se parcourir d'un léger tressaillement, et la meute canine entonner une rhapsodie andante.
La Citroën s'immobilisait dans un soupir. Et les deux portes arrières rabattues laissaient voir le garde-manger. De copieux quartiers de barbaque, cuisses, palerons et macreuses, des bêtes entières, débitées en quote-parts pour invités affamés. "Une viande impropre à la consommation humaine" comme le précisaient les documents officiels qui auraient bien fait sourire, si on les leur avaient montré, les enfants et les petits-enfants des animaux vedettes de l'auguste cirque Amar !

Il est vrai qu'à l'époque, les concepts de "principes de précaution" et de "traçabilité" sommeillaient dans les maroquins des politiques, tandis que germaient pour les hommes des encéphalites spongiformes bovines, juste à côté des poulets qui commençaient à peine à se gripper.

Chez Jeannette, pas de psychose : les gigots et les palettes étaient entreposés sur une palette de bois, et recouverts d'une toile cirée récupérée à la décharge.

Les mouches vertes et bleues n'étaient pas des motifs de la nappe : elles étaient bien réelles...


 Jeannette débite les quartiers de viande pour le repas des fauves. (Photo Gilles Favier)

Repost 0
25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 18:25

Carnet noir

Autre sort, autre destin et pour la coupure de presse, et pour le triste évènement qu'elle relate. La coupure de presse est non datée ; je l'ai glissée dans mon cartable entre un précis de grammaire et un manuel de mathématique aux arêtes trop saillantes. Je voulais parader aux yeux de mes camarades de collège, leur prouvant que, si je ne savais toujours pas comment on faisait les enfants, j'étais incollable sur la gestation des lionnes. Or, le fragile papier journal ne fit pas le poids devant les sécantes anguleuses du livre de math. C'est la colonne de gauche qui a été atteinte, rongée par le frottement algébrique.Qu'à cela ne tienne, je tente une prothèse lexicale :
"Pas d'heureux évènement au zoo de Buzet-sur-Tarn.

Angelina, la lionne qui devait subir une césarienne, est morte pendant l'anesthésie.

... zoo de Buzet-sur-Tarn, Mme Jeannette Mac-Donald, la propriétaire de l'établissement pleure la mort d'une de ses pensionnaires. Angelina, magnifique lionne du Soudan, était née en 1972 à Bordeaux ; elle formait avec Clarence, un mâle de 6 ans, belle masse de ... Un couple sans histoire, si bien que l'on attendait pour ces jours-ci un heureux évènement qui devait augmenter le nombre de bêtes au zoo de Mme Mac-Donald.

Or, les choses ne devaient pas se passer aussi bien qu'on pouvait l'espérer, des difficultés se sont multipliées et, dès dimanche en soirée, le docteur Agard, vétérinaire à Montastruc-la-Conseillère décidait de pratiquer une césarienne, seul moyen de libérer Angelina et de ... ues. Les lions, pour si vigoureux... qu'ils soient, ont un appareil... fragile, celui de la lionne de ... l'anesthésie et la pauvre... même que commence l'in-... dans sa cage, sans avoir... se jouait à quelques... se passait quelque... par on ne sait quel phénomène propre aux animaux, il était attentif aux bruits et aux mouvements, au va et vient de ces curieuses bêtes à deux pattes que sont les humains. "Il sait déjà, nous dit Mme Mac-Donald, que sa compagne ne reviendra pas dans la cage contiguë, il y a dans son regard et dans son comportement de la tristesse et, déjà, l'ennui se manifeste."

On peut regretter que le zoo ne soit pas équipé en éclairage électrique, mais c'est tellement onéreux ! S'il y avait eu, dimanche soir, une lumière suffisamment intense, peut-être que l'intervention chirurgicale nécessaire aurait pu être pratiquée plus tôt avec des chances, pour Angelina, de survivre.

La souffrance qu'elle a endurée l'avait affaiblie et ne lui a pas permis de résister aux drogues qu'il a bien fallu lui injecter pour l'anesthésier.

Le problème, maintenant, est de trouver pour Clarence une nouvelle compagne avec laquelle il fasse aussi bon ménage qu'avec Angelina, et l'expérience montre que cela n'est pas plus facile pour les lions que pour les hommes."

"La Dépêche du Midi" - Indatable. Appel à témoins.
"Le fragile papier journal ne fit pas le poids devant les sécantes angulaires du livre de math. C'est la colonne de gauche qui a été atteinte, rongée par le frottement algébrique."


Le docteur Jean-Louis Agard se souvient : "A la suite de la mort d'Angelina, Clarence était seul dans sa cage, avec plus d'espace certes, mais seul. Les voisins me disaient souvent que les lions n'arrêtaient pas de rugir. En fait, c'était Clarence. Clarence ne mangeait presque plus, maigrissait. J'ai tenté de le soigner comme j'ai pu en fonction des troubles digestifs qu'il manifestait. Rien n'y fit et deux à trois mois plus tard, il mourut sans que je comprenne ce qui se passait. Craignant une péritonite tuberculeuse, je demandai l'autorisation de l'autopsier à Jeannette. Celle-ci m'ayant permis l'intervention, je pus constater une péritonite consécutive à la perforation d'un ulcère à l'estomac. Ma conviction est que Clarence est mort de chagrin, par cet ulcère de contrainte ; il n'a pas supporté de se retrouver seul après la disparition de sa compagne. Ce fut une grande leçon pour moi !

J'ai souvent eu à soigner des fauves pour Jeannette. Autant il m'est arrivé d'avoir peur face à des chevaux, des vaches, des chiens, des truies dans le courant de ma profession, autant j'ai toujours été rassuré en travaillant avec Jeannette qui connaissait chacune de ses "bêtes" sur le bout du doigt".

Repost 0
24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 18:24

Avec Jeannette, Nina, Rosa et Zouina. Juin 1976. (Photo DR)

Carnets roses

Pour ce qui est de la reproduction de la race, ce sont les caprins qui ont commencé.
Le 24 mai 1976, une chevrette et un chevreau virent le jour dans la paille fraîche. Jeannette, mère de famille nombreuse, connaît et respecte les us et coutumes en matière de descendance. Il n'est pas la moindre petite bête, née chez elle, qui n'ait été baptisée, et parrainée. Ainsi, si à l'âge d'or, la tigresse Uhlah eut pour illustre parrain Maurice Chevalier ; si un canard de Barbarie fut prénommé Smati -et Smati, interrogé, répond à qui lui demande : "Pourquoi Jeannette a donné votre prénom à un canard ?" : "Parce que ça lui plaisait !", ce qui ne souffre aucun commentaire-, la chevrette buzétoise fut baptisée "Cricri", en hommage à une certaine Christiane, dont les contours se diluent dans ma mémoire ; le chevreau, appelé à devenir un bouc malodorant et fortement cornu, reçut à l'Etat-Civil le prénom de "Jojo", en échange de toute mon attention à son égard. On a les filleuls qu'on peut.

 

Pourquoi une naissance plus "noble" a-t-elle pu intéresser les colonnes du journal en papier local, "La Dépêche du Midi" ? Sans doute car il s'agissait de têtes couronnées.

Jusqu'alors, "La Dépêche du Midi" ne tapissait que le fond des cagettes où mon père conservait ses oignons, ou bien se retrouvait métamorphosée en globe protecteur des graines de salade montée. J'avoue que je n'y voyais alors aucun inconvénient.

Mais, ce mercredi 21 juin 1976, il en irait tout autrement sur l'utilisation du quotidien.

Dans un encadré trois-quarts de page, on peut lire en gros et en gras : "La nouvelle attraction du zoo de Buzet. Trois lionceaux nés sur place."

Deux photos escortent le texte. Sur la première, Jeannette, tenant dans ses bras les trois nouvelles-nées ; Jeannette telle qu'elle apparut dans ma vie, le cheveu blanchi, l'épaule dénudée, le même tablier de nylon que j'ai toujours vu porté par ma mère, pantalon, espadrilles aux pieds -nous sommes en été-, et le visage, resté beau, -une "gueule" de bourlingue, pas resté à végéter dans un bureau, le bandeau de cheyenne ceignant le front, une verrue au dessus de l'arcade gauche. Jeannette version "live" et "single".
Le texte, qui, curieusement n'est pas signé, dit ceci :
"Nina, Rosa et Zouina sont les noms donnés par Jeannette Mac Donald aux trois ravissants bébés lions nés le 15 juin dernier d'Apollo et de Bellone, lions d'Abyssinie, au zoo de Buzet où elle vit depuis peu avec tous ses animaux préférés, qu'elle entoure des meilleurs soins parce qu'elle les aime et qu'ils sont depuis leur naissance ses compagnons de tous les jours.

Le grand-père de Jeannette Mac Donald a eu droit au titre de "champion des dompteurs" de 1906 à 1922.

Elle-même a vécu la vie grisante du cirque. Elle présentait un groupe de dix lions et lionnes. De cette époque, elle porte encore, aux tempes et près du coup, les quatre cicatrices des crocs de la lionne Rachel.

Elle se prive pour ses animaux et garde un excellent souvenir des disparus, dont la tigresse Uhlah, présentée notamment à une des émissions radiophoniques de Jean-Jacques Vital, au cours de laquelle Jeannette Mac Donald a monté et descendu sur le ventre un escalier, entraînée accidentellement par cette tigresse Uhlah qui avait une conception personnelle du baiser qu'elle devait accorder à un humain dans ce numéro.

Si au cours des vacances, vous avez un itinéraire proche de la forêt de Buzet, entre Toulouse et Albi, près de route nationale 88 et du golf de Palmola, sur la commune de Buzet-sur-Tarn, venez sous les ombrages voir les bébés lionnes, les fauves, les oiseaux, et bavarder avec la dompteuse Jeannette Mac Donald, tandis que vos enfants se distrairont avec les jeux de plein air ou caresseront chevrettes, lapins nains, mouflons et autres amis des enfants.

Au besoin, faites le détour, vous ne le regretterez pas.

Avec un peu de chance et de la gentillesse, vous pourrez peut-être obtenir de Jeannette Mac Donald l'autorisation de tenir un bébé lion dans vos bras... le temps d'une photo".

Justement, la deuxième photo publiée donne à voir une scène touchante et étonnante, où les trois fauves pacifiques jouent avec un petit chien et ainsi légendée : "Le petit chien dont la mère allaite les trois fauves est un bon compagnon de jeu."

L'article a été pieusement découpé, puis collé sur une papier peint, lui-même collé sur le couvercle d'une cagette. Histoire de faire un sort aux oignons.

 

"La Dépêche du Midi" 21 juillet 1976.
Repost 0
23 juillet 2009 4 23 /07 /juillet /2009 18:35

  Jeannette Mac-Donald puise l'eau à l'aide d'une "chèvre". (Photo Jacques Madrennes)

C'est un peu Bogotà.

Les hauts et les bas bois.


Folle, il faut sans doute l'être pour vivre, au XXe siècle, dans des bas bois, sans électricité, sans eau courante, sans téléphone, isolée avec des bêtes sauvages.
Là-haut, dans les Hauts Bois, tout semble à peine un peu plus civilisé : les jeeps de l'Office National des Forêts patrouillent sur la grande Trace ; le Conseil Général songe à acquérir une grande partie du poumon pour le rendre encore plus vert, et, si des prompts de la gâchette traquent le sanglier, les plus frileux font pétarader leurs tronçonneuses pour débiter le bois de chauffage.
Mais revenons à ce qui nous intéresse : les bas bois.
Jeannette a une bonne fois pour toutes serré à fond les freins à main des véhicules de tous tonnages qu'elle prétend avoir aussi bien conduits, permis ou pas, que Charles Vanel et Yves Montand dans "Le salaire de la peur". Les gros camions, garés à jamais sous les frondaisons des chênes sessiles, contiennent des malles et des cantines closes, et le mystère des voyages.

Pour se déplacer, Jeannette utilise une mobylette, à laquelle elle a attelé une petite remorque qui collectionne les points de soudure.
Jeannette a laissé son clinquant dans les coulisses d'un grand cirque universel.
Elle porte haut les vertus du travail. Elle me l'apprendra. Elle m'apprendra à me dépenser.

Femme de tête, de caractère ; femme de corps, de corps à corps, pas myope sur la vie, le bec toujours prêt, ne refusant rien, en mec couillu et volontaire, d'équarrir un veau mort-né pour nourrir un puissant lion, de tirer l'eau à même la terre, de fendre, de trancher, de se frotter, de balayer les reliquats d'un repas et de ses suites, de rafraîchir la litière des animaux, sans complexes, d'être vraie, solide et cohérente, d'user d'une énergie inconnue de certains cons.

Née dans la sciure.

 

Née dans la sciure, Jeannette retourne à la source, au beau milieu des arbres. Avec un peu d'imagination, c'est un peu de l'Afrique en pays toulousain. Avec un peu plus d'imagination, au vu des constructions branlantes faites avec des cageots, c'est un peu Bogotà.


La voix de sa maîtresse.

 

Des animaux que j'approchai le plus volontiers, sans sauf-conduit pour le service traumatologie des hôpitaux, ce furent les chiens, nombreux. Jeannette n'a jamais su ou voulu dire combien elle en avait. Il faut dire que, régulièrement et sans scrupule, des maîtres intermittents abandonnaient à son portail le meilleur ami de l'homme. Si les conditions de vie n'étaient pas idylliques -les chiens étaient attachés à un arbre ; leurs niches étaient souvent faites d'un vieux bidon- au moins avaient-ils leur pitance quotidienne et la caresse d'une authentique amie des animaux. La meute ainsi composée était l'ensemble philharmonique le plus actif de la région. Et la dompteuse ne parvenait pas toujours à faire cesser ces oratorios, malgré de rugissants "Couché ! Enfants de trente-six mères !".

Hiérarchie canine oblige, tous ces bâtards n'avaient pas le même régime de faveur : Négresse dormait dans la caravane, grimaçante comme un mandrill, émettant une mélopée jappée indescriptible ; Lady n'aimait rien d'autre que de s'endormir, roulée en boule au milieu d'un gros tas de feuilles mortes ; Rex et Airsus, bons gros toutous toujours crottés et pattes folles, semblaient rire en aboyant, et Juliette, élégante teckel au poil lisse était spécialisée dans la nursery pour lionceaux...
Il ne manquait plus au tableau que le fox-terrier Nipper, la mascotte de la firme  Pathé-Marconi "La Voix de son Maître" : un son qui a du chien et un chien qui a du son.

Repost 0
22 juillet 2009 3 22 /07 /juillet /2009 18:44

Mon premier "contact" avec des fauves, chez Jeannette Mac-Donald. 1973. (Photo DR)

Indigènes.

Comment les indigènes buzetois ont-ils vécu, dans leur fief, l'installation d'une réserve sauvage et l'arrivée d'une des dernières des mohicannes ?
On a dit d'un chercheur de champignons qu'il n'avait pas toutes ses facultés le jour où il a prétendu avoir été effrayé par le rugissement d'un lion. "Il a trop regardé "Daktari" ont déclaré certains.

Sheila est là, aussi, à Buzet...

 

Pourtant, le journal local, "La Dépêche du Midi", belles et impressionnantes photos de l'époque dorée à l'appui, vient mettre tout le monde d'accord.
"Son cirque avait brûlé.

LA DOMPTEUSE JEANNETTE MAC DONALD est devenue gardienne du zoo de Buzet.

Un jour de 1967, son cirque a brûlé, là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, en Algérie. (...) Le saviez-vous ? Jeannette Mac Donald est aujourd'hui parmi nous. Elle vit depuis trois mois au zoo de Buzet dont le directeur, M. Chapate, lui a confié la garde. Mais la dompteuse n'est pas venue seule. Accompagnée de Smati, son fils adoptif, de cinq de ses magnifiques lions, de ses singes et de trente-cinq chiens. (...) Dans cette retraite forcée, Jeannette Mac Donald conserve l'espoir de jours meilleurs. Elle travaille avec ses lions pour mettre sur pied un numéro qui lui permettra de retrouver la vie du cirque, la grande aventure qu'elle n'aurait jamais dû quitter.

Venez nombreux au zoo de Buzet, paradis pour enfants que les adultes apprécieront aussi. Beaucoup y retrouveront leur petite amie toulousaine, la panthère "Sheila" qui était autrefois au jardin des plantes. (1)

 

Sauf la demoiselle de la mairie.

"Lorsque je suis arrivée à Buzet, à part la demoiselle de la mairie, qui a des idées justes, dira un jour Jeannette, les gens ont cru que j'étais une bohémienne, puisque j'étais avec des roulottes. Je crois même qu'il y en a qui ont dû ranger leurs volailles".

"La demoiselle de la mairie", Bibiane Mangion, s'est effectivement prise de sympathie agissante envers Jeannette. Beaucoup d'autres la suivront dans cette voie.

En réalité, passés les premiers instants, intrigants, Jeannette a très vite été intégrée chez les sédentaires. On a d'abord dit "la dame du zoo", et puis très vite, on l'a appelée par son prénom.

Dans le tiercé de tête de ceux qui ont apprécié Jeannette à sa juste valeur, et lui sont restés fidèles jusqu'au bout, il y a un homme loyal, désintéressé, altruiste, et surtout d'une grande humilité : le vétérinaire Jean-Louis Agard.

 

 

C'est une photo.

Elle est en couleurs. C'est dire qu'elle fait frontière entre deux rives. A peu de chose près, nous aurions eu droit au noir et blanc dentelé réglementaire des clichés de famille... Mais c'est le timide début des années soixante-dix qui rudoie ma propre timidité. Ma mère m'a accompagné au zoo. C'est elle qui appuie sur le déclencheur. Elle a dû y accorder de l'importance, à cette scène, surréaliste trois ou quatre mois plus tôt. Je tiens ma casquette à la main pour qu'elle ne figure pas sur la photo ! Plus pataud, plus penaud, c'est difficile... Il faut dire qu'il y a de quoi avoir la pétoche. Pourtant, derrière moi, dans la cage aux fauves, installée sous les frondaisons des grands bois, deux énormes lions me regardent, placides. Comme matés.

Ce n'est pas d'eux dont j'ai peur. Mais des autres qui m'observent.

Les fauves chevelus, hiératiques, forts et fort adjectivés, rois, têtes géantes et belles de gagneurs encagés, reconnaissent-ils en moi, dans mes habits trop serrés, quelqu'un qui est de leur race ?

Ma mère en doute. Jeannette moins.

Mais l'une et l'autre me transmettent, photo à l'appui, leurs folies asymétriques.

 

 

C'est complètement "narvalo".

 

Dans le jargon des gens du voyage, "narvalo" veut dire fou. Chez les sédentaires, "fou" ne veut plus rien dire. Tout est dans le degré, tout est dans la nuance, et sans doute, chacun d'entre nous est un peu fou un jour ou l'autre. Si être fou, c'est se dépasser, surmonter, rire plus fort, aimer plus fort, étonner, surprendre et mourir sans rien craindre, alors, oui, il faut être fou.
Jeannette est folle.
Ma mère est folle.
Et je suis contaminé.

Elles ont rendu miens leurs entassements compulsifs, leur crainte de voir les cadres posés un peu de travers ; leur terreur devant le manque, d'eau, d'air, d'argent, du trou, du vide, (une mort annoncée, alors ?) ; leur force rare de femme, amenuisée devant de ridicules points cruciaux -le vent, parfois, craint un pet-de-nonne-.

(1) "La Dépêche du Midi" - M.G. - Indatable.

Repost 0
21 juillet 2009 2 21 /07 /juillet /2009 18:39

D'autres cochons d'Inde à fouetter...


Je ne connais du cirque que "le grand sympathique", Roger Lanzac, à la télévision le mercredi soir, dans la célèbre "Piste aux Etoiles", et l'index que pointe à sa tempe, en signe de salut, le chef d'orchestre Bernard Hilda.
Gros garçon rustaud, joufflu et ventru, j'investis mes dix ans avec deux seins aberrants qui signent l'obésité des paysans nourris de trop de graisse. Je m'ennuie beaucoup et souvent. Je passe du temps à me salir de terre glaise, près de l'auge aux poissons, et cours me réfugier sous les jupes de ma mère si, d'aventure, quelqu'un vient.

Mes parents élèvent des poules, des canards, des lapins, des cochons. Ils cultivent leurs petites vignes, leur jardin.
Je ne connais des bêtes que le meuglement des vaches, les criaillements des pintades, l'aboiement d'autres chiens dans le lointain.
Mes parents se couchent comme les poules et se lèvent au chant du coq. Pour unique espoir d'exotisme, il faut se rabattre sur le bruit du train porté par le vent et les fêtes foraines de l'été.
Là, c'est vrai, je peux prétendre gagner à la tombola des poissons rouges, des bengalis, des cailles et des cochons d'Inde.

Les cochons d'Inde, autrement appelés cobayes, sont des animaux faciles à nourrir, faciles à élever, et qui se reproduisent très facilement.
Qu'il me soit beaucoup pardonné pour avoir, au stade sadique anal, dans des lapinodromes improvisés, maltraité ces petites bêtes rondes et poilues, jusqu'à les faire couiner...
"Les cochons d'Inde sont les partenaires de jeu idéal des enfants" dit la fiche illustrée du "Grand Fichier du Monde Animal", auquel je suis abonné, tandis que ma mère l'est au "Fichier du Club des Gourmets en Famille", et que mon père, dans une France Pompidolienne à souhait, s'occupe de ses salades...

 

Il me suffit de faire trois pas sur la route qui longe les Grands Bois pour franchir la porte du zoo.

Une dame est là, qui vit dans une roulotte -"une caisse à savon" selon son expression-, une éternelle gauloise à la bouche, un ruban de cheveux autour de la tête, comme les Cheyennes.

C'est Jeannette Mac-Donald. Blanchie sous le harnais. Rides profondes. De quelqu'un qui a roulé sa bosse. Cicatrices.

Depuis son arrivée en France, depuis ses soucis, depuis ses ennuis, ses "emmerdements" comme elle dit, elle a perdu toutes ses dents.

Mais pas son énergie.

Elle a cette fierté et cette force de femme dont la vie intègre, intégrale a été vouée à une passion exclusive : les bêtes. Toutes les bêtes.

Je mesure, à l'aune de mes réflexions d'enfant, la chance que j'aie d'approcher un mythe.
Comme elle est habituée aux bêtes sauvages, lors de ma première "simple visite" au parc, je trouve l'audace de lui demander : "Ca vous intéresse, des cochons d'Inde ?" Proposer des animaux à Jeannette, ce n'est pas offrir de la confiture à un cochon, quand bien même fût-il d'Inde.

Elle me répond : "Bien sûr".

Sur le porte-bagages de la bicyclette, j'ai solidement attaché, avec de bons tendeurs, un cageot, avec, dedans, les petits rongeurs promis. Mon père, dans un accès subit de générosité, a offert de la salade pour les nourrir.

Et c'est ainsi -cochon qui s'en dédit- qu'a débuté une extraordinaire histoire.

 

La "collection" du zoo de Buzet était à l'époque "riche" d'Apollo et Bellone, lions d'Abyssinie, Clarence et Angélina, lions de l'Atlas, Duranton et Rachel, lions d'Afrique, Samson, loup de Sibérie ; Shanghai, léopard ; Sheila, panthère mouchetée ; un vautour fauve qui refusa, pour mieux rester anonyme, qu'on lui donne un prénom ; Boubou et Titou, callitriches, singes verts ; Nénette, macaque Rhésus ; Mimi, magot d'Australie ; Napoléon et Joséphine, macaques de Java ; des grues antigones, des émeus d'Australie, des mouflons de Corse, Pascal, le poney...

Autour de cette "planète" vient graviter en satellite la petite plèbe animalière dont Jeannette ne s'est jamais départie : des chiens (innombrables), des chats, des chèvres, des cochons, des poules, des canards, des dindons, des oiseaux de toutes espèces, mais aussi des porcs-épics, et des rats aussi, et des papillons aussi, et des mouches aussi...

Repost 0
20 juillet 2009 1 20 /07 /juillet /2009 18:23


La dernière étape ?
(Photo Gerard Florand)

Le chien aboie ; la caravane passe.

C'est un peu comme une dépanneuse qui tracterait une autre dépanneuse. Là, c'est un cirque qui transporte un autre cirque. Ou ce qu'il en reste.
Image fugace qui me fait penser à la scène d'un film néerlandais, "Les habitants",  où l'on voit arriver, dans un village de nulle part, près d'une forêt, et dans un bringuebalant camion, des montreurs d'us et coutumes d'un pays lointain...
A Bordeaux, on a donné à Jeannette des camions, des caravanes et... des sabots.
Savez-vous ce que sont, au cirque, des sabots, quand ce ne sont pas des semelles de bois avec une empeigne de cuir qu'enfilent vite les paysans et les artistes... de cirque ?
Ce sont des petites cages mobiles sur roues pour le transport des animaux. (1)

C'est la première et la dernière fois que le fantôme du cirque Amar passe devant chez nous.
Mon père, qui se trouve dans son jardin à empêcher les salades de monter, me certifie avoir vu un homme vert avec un nez rouge lui tirer la langue.
La caravane passe ; notre chien aboie.

Un confort spartiate.


Après enquête "commodo et incommodo", qui permet d'évaluer les troubles qu'un projet peut entraîner dans le voisinage, le zoo de Buzet "ouvre" ses portes. Loin de tout branchement, il n'est pas équipé -aussi surprenant que cela puisse paraître- en électricité, en eau courante, et ne possède pas le téléphone. Seul, un puits est creusé, chapeauté d'une "chèvre" (2) rudimentaire, d'une poulie, d'une corde et d'un seau, pour subvenir aux besoins essentiels en eau. Pour étancher la soif du roi des animaux et le laver de tout affront.


Le cirque de A à Z.


Ah ! Le A du cirque Amar ! Le A d'amour. Le A de l'arrivée de Jeannette Mac-Donald à Buzet-sur-Tarn ! Ah ! Le A. L'aîné. L'Alpha. De A comme Amar à Z comme Zavatta.

Le A tracé plus grand. C'est une technique, une astuce publicitaire. Une bonne accroche. Des exemples ? Allez-donc à l'épicerie : le café LAVAZZA. Allez donc chez le concessionnaire électro-ménager : le rasoir BRAUN. Les appareils-ménagers FAURE. Quittez donc la lecture de ce blog et allez-donc sur la place de votre ville, et regardez : le cirque AMAR est là !...

Alors que le Z... Il permet une fuite au gaz. Il termine en insistant sur le jazz.

Le Z. Il commence le zoo.


(1) "Le cirque, un art à la croisée des chemins" Pascal Jacob. Découvertes Gallimard.
(2) Appareil rustique de levage.

Un sabot, au cirque, est une petite cage roulante. Ici, a Buzet, "chez Jeannette".
(Photo Jacques Madrennes)
Repost 0
19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 18:44

                                           DEUXIEME PERIODE
                                                    (1973 - 1999
)
.
Un paysan, un "gadjo".

Tout comme chez les juifs le "goy" est un non-juif, dans le milieu des gens du voyage, le "paysan" ou le "gadjo" est le nom donné à celui qui n'en est pas...

Je suis doublement paysan : paysan par mes parents ; paysan par Jeanne, Louise, France Corfdir dite Jeannette Mac-Donald, "la dame du cirque", "la dame du zoo".

 

Puzzle.

Du zoo, je n'ai qu'une seule idée. Celle d'une boîte de puzzle, 40 pièces environ, représentant quatre images d'animaux exotiques. Un lion. Un ours blanc. Non, brun. Non, c'est ça, blanc. Un éléphant. D'Afrique. Non, d'Asie. Non, c'est bien ça, d'Afrique : les éléphants d'Afrique ont de grandes oreilles alors que ceux d'Asie en ont de plus petites. Et un chameau. Non, un dromadaire. Non, un chameau. Le chameau a bien deux bosses, c'est bien ça ? L'idéal serait que je retrouve la boîte.  Si ma mémoire est bonne, il manque quelques pièces, mais nous pourrions avoir un meilleur socle de connaissances.

Lorsque Jeannette Mac-Donald arrive à Buzet-sur-Tarn, pour Pâques 1973, elle a 55 ans, et moi 11.
Je suis le petit garçon de "Cinéma Paradiso" ; elle est la star déchue de "Boulevard du crépuscule".

Voici pour la distribution des rôles.

Pour ce qui est du décor naturel, la forêt royale, puis domaniale, puis oecuménique de Buzet-sur-Tarn fera l'affaire.

Et l'histoire pourra commencer, puisque ainsi en a décidé la grande loterie "Destins, hasards et compagnie".

 

La forêt de Buzet.

La forêt de Buzet-sur-Tarn, environ mille hectares, s'incline entre Garonne et Tarn. La route départementale qui la traverse de part en part joint Toulouse à Albi ou à Montauban, c'est selon. Vue du ciel, elle a vraiment la forme d'un poumon, si bien que la métaphore de "poumon vert" lui va très bien.

Si vous arrivez de Toulouse, à pied, à cheval, en méhari ou en voiture, la route vous fera d'abord du plat, entre les chênes sessiles et les fougères ; puis elle vous offrira la sensation des montagnes russes. Une première descente, en pente pas très douce, puis une seconde. C'est là, tout en bas, en lisière, que se trouve le zoo. La parcelle boisée appartient à la municipalité de Buzet.

A l'angle droit, il y a comme une encoche, une ablation du poumon.

Ensuite, la route file tout droit, et vous fait sortir du bois. Un peu plus loin, il y a "la ferme des deux frères". (Ils ont bien aidé Jeannette et Smati à s'installer.)

A droite, comme à gauche, une autre route longe la forêt.

Ces considérations géodésiques faites, quelle que soit la direction que vous prendrez, le seul habitat concentré que vous découvrirez sera celui des feuillus et des moussus.
Si vous prenez à gauche, vous irez vers la décharge publique ; si vous prenez à droite, vous tomberez sur la maison grise et isolée où j'ai grandi... près des bois et des bêtes sauvages.
Voilà pourquoi je le suis resté. Sauvage.


Les dimanches à la campagne.

C'était un dimanche, à la campagne, au début des insouciantes années soixante-dix, comme tous les autres dimanches. Il fallait bien les occuper. Mornes et vides, dans un univers figé et étriqué.

Je me souviens de deux dimanches marquants : celui où nous nous sommes rendus, en voyeurs, ma mère, mon père, ma tante, mon oncle et moi, à Saint-Nauphary, voir "la maison du crime", théâtre d'un sordide fait-divers qui faisait alors la une de l'actualité.(1)

Et celui où nos pas nous menèrent naturellement dans la forêt proche, où le zoo était en construction.
Ma mémoire est assez imprécise, mais je réentends mon père dire : "Ici, on ne pourra plus venir chercher des champignons". Et je revois les cages en béton armé, dotées de solides barreaux et de portes à guillotines. Elles étaient séparées par une cloison et une porte coulissante.

Les maçons n'avaient pas encore jeté le crépi. Finies, elles ressembleraient à la façade d'une maison comme une autre...
Il y avait ce qui serait "l'allée des fauves" et ce qui allait devenir "l'allée des singes". Sur le chantier encore, des jeux pour les enfants (une balançoire, un tourniquet...) ; un décor résolument voulu couleur locale avec matériau du cru. Des petits bancs et des tables de bois, une buvette façon saloon, western, Far West... Vraiment, je me demande pourquoi Shérif n'a jamais voulu venir à Buzet...

(1) L'affaire Portal



"La Dépêche du Midi"  - indatable : appel à témoins (3 mois "autour de Pâques 1973")
Document aimablement transmis par Bernard Albarède.
Repost 0
18 juillet 2009 6 18 /07 /juillet /2009 19:08

"Sud-Ouest" , 15 septembre 1969.
Document aimablement communiqué par Jean-Pierre Jerva.

Y avait-il un moyen de "rebondir" ?

Jeannette débarque à Bordeaux le 14 septembre 1969.
Le journal "Sud-Ouest", daté du lundi 15 septembre 1969 titre :

"Malgré une traversée agitée entre Casablanca et Bordeaux les fauves du "Monte-Berretin ont gardé leur bonne humeur".

et poursuit :

"Arrivant de Casablanca, un cargo, le "Monte-Berretin", s'est amarré, hier soir, quai Queyries.

Dans ses cales, le "Monte-Berretin" transportait... une insoltite ménagerie qu'aucun barrissement n'annonçait."

 

Le jeudi 9 octobre, "Sud-Ouest", sous la plume de Jacques Sylvain, se montre plus précis et réaliste :

"Je mourrai de faim avec mes bêtes" jure la dompteuse Jeannette Mac Donald, échouée sans un sou sur un quai du port de Bordeaux

(...) Le décor a de quoi surprendre : une roulotte délabrée, envahie par une meute de petits chiens qui pleure pitance. Au dessus d'un réfrigérateur rouillé, un tableau noirci.

"C'est mon père, Mac Donald. En 1906. C'était un grand dompteur..."

La grande dompteuse que fut au cirque Amar sa fille, Jeannette Mac Donald, est aujourd'hui une femme seule, sans chapiteau, sans public, sans argent, avec pour seuls compagnons ses "enfants" : huit lions, deux ours, une hyène, quatre singes, une éléphante (efflanquée et folle d'inquiétude dans un camion pourri), six chats et vingt-deux chiens !...

Elle a échoué sur les quais de Bordeaux, débarquée, il y a un mois, par un cargo en provenance du Maroc, le "Monte-Berretin". Il y a une roulotte qui menace ruine dans laquelle Jeannette Mac Donald vit avec deux de ses lions. Ils couchent avec elle dans l'unique divan. A côté, des camions agonisants abritent l'éléphante et les autres membres de cette insolite famille.

Les yeux rougis par les larmes, Jeannette Mac Donald m'a raconté l'incroyable odyssée qui l'a conduite sur le quai désert...

"- Notre cirque a brûlé en Algérie, pendant la fête du "Mouloud". Nous n'avons pu sauver que les animaux. Je me suis retrouvée seule avec eux. Sans eux, je n'aurais pas continué...

Je suis allée au Maroc. Ca n'a pas marché. Avec les quelques sous qui me restaient, j'ai pu payer notre retour jusqu'à Bordeaux. Et me voilà..." (1)

Et la voilà. Propulsée malgré elle dans une chanson noire et triste de Piaf, disparue, elle, en 1963.
Le "Cercle Enchanté" devient un cercle vicieux.
Pour gagner sa vie, elle fait la tournée des terrasses et des bars, avec Nenette, un singe macaque rhésus, qui exécute, à la demande, le salut militaire. Jeannette vivote.
Elle donne des petits spectacles, avec l'éléphante Sabu. Jeannette survit.
Elle vend des cartes postales, souvenirs de ses anciens spectacles. Jeannette subsiste. Jeannette résiste.
Le destin se montre peu clément, et le sort s'acharne : une bouteille de gaz explose dans sa caravane, détruisant encore un peu plus de morceaux de vie.

Que faire ? Y avait-il un moyen de "rebondir", d'être réengagée dans un grand cirque, d'utiliser somme toute une notoriété réelle ?
De grandes zones d'ombre demeurent : avec son "projecteur-poursuite", le machiniste n'a pas dû éclairer là où il fallait.

La solidarité "légendaire" des gens du voyage paraît ici bien écornée. Jeannette ne doit pas être loin de faire sienne la définition que le journaliste et écrivain Ambrose Bierce donne du cirque :
"Cirque : Endroit où les chevaux, les poneys et les éléphants sont autorisés à voir des hommes, des femmes et des enfants se conduire comme des idiots".

Si elle ne se pose pas trop de questions sur la condition animale, elle commence à douter de la gent humaine.

Pourtant, lorsque, en 1973, le propriétaire d'un petit zoo, installé dans la forêt de Buzet-sur-Tarn, près de Toulouse, lui propose l'idée de le rejoindre avec ses bêtes, elle accepte.
Elle rappelle son fils "adoptif" Smati, qui la retrouve à Arcachon.
Il veut bien la seconder, être de l'aventure.
Il veut bien être "l'avant-courrier".
C'est donc lui qui va escorter, de Bordeaux à Buzet, cet étrange convoi qu'est le patrimoine Mac-Donald.

(1) Les archives du quotidien "Sud-Ouest" ont été aimablement communiquées par Jean-Pierre Jerva.

Repost 0
17 juillet 2009 5 17 /07 /juillet /2009 18:25

"On achève bien les chevaux" au cinéma ;
au cirque, on les oublie.


Le cirque brûle.

Le 19 juin 1967, place du Champ de Manoeuvres à Alger, le cirque est dressé.

Faute d'espace, les vehicules sont garés sous le chapiteau.

Au cours d'une fête, des enfants jouent avec des pétards.

Une brochette de ces pétards atterrit malencontreusement sur la toile, gagne le réservoir d'essence d'un camion ; ce qui a pour effet d'embraser aussitôt l'établissement.

Tout le cirque est détruit par l'incendie ; seuls les animaux pourront être sauvés.

Pour des raisons obscures, la compagnie d'assurance, basée à Tlemcen, ne veut rien dédommager.

Jeannette Mac-Donald, qui n'est pas une multimillionnaire du spectacle, qui n'a pas investi dans la pierre, se retrouve dans une fâcheuse posture.

Le cirque fantôme.

 

Quels étaient les titres des journaux, à Alger ou à Casablanca, en 1967 ? La coupure de presse retrouvée ne comporte aucune indication qui pourrait orienter la recherche. Un coin de papier est rongé, un mot amputé. Ce mot est-il énorme ? Ultime ? Le style est "flamboyant". Il est digne des grandes productions d'Hollywood. L'article, signé Michel Durand, joue sur la corde sensible du violon.
"Enorme (ou Ultime) pari de Jeannette Mac-Donald.

GRANDE PREMIERE LE 22 DECEMBRE SOUS LE CHAPITEAU DU "CIRQUE FANTÔME"

Mi-juin 1967 : c'était nuit de fête à Alger, de bal, de rires. Pétards fusant, fusées pétaradantes, on dansait pour le plaisir de vivre la journée la plus longue de l'année, la plus chaude aussi mais que l'on réchauffe encore par des brasiers de fagots.

Une nuit de joie qui allait tourner à la tragédie. Suchauffée, l'ambiance l'était aussi sur les gradins du "Cirque Royal" où parents et enfants trépignaient aux facéties des clowns. Soudain, un long sifflement couvrit le chuintement de la clarinette de l'Auguste et le chapiteau s'embrasa comme un gigantesque cercle enflammé. En quelques secondes, les flammes montaient plus haut que les immeubles voisins, rosissaient les façades, éteignaient les étoiles.

Les minutes qui suivirent furent de cauchemar, les hurlements du public se mêlaient aux rugissements des lions, aux barrissements des éléphants et aux cris suraigus des singes : il fallait agir très vite et évacuer avant tout les animaux rendus furieux qui se jetaient contre les cages avant qu'ils ne broient avec une force décuplée par la peur, les barreaux et loquets de la ménagerie.

Quand les lourds camions furent parqués sur un terrain vague, les artistes revinrent sur la place ; quatre mâts tendaient vers le ciel une dérisoire toile d'araignée où s'achevaient de se consumer les lambeaux de ce qui avait été le plus grand chapiteau d'Afrique du Nord. Eparpillées à l'entour, les roulottes noircies gisaient, éventrées et noyées par les lances à incendie.
Les quelques camions sauvés, les animaux, les gradins épargnés ont repris la route du Maroc et le triste convoi qui épuisa les ressources de la troupe, s'est installé à Casablanca.
(...)
Là, le 22 décembre, une représentation de soutien est prévue.

Source : inconnue. Appel à témoins.
Document aimablement transmis par Bernard Albarède.

"On achève bien les chevaux" au cinéma ;

au cirque, on les oublie.

Le sinistre a sapé le beau moral de Jeannette. Elle va se battre avec une paperasserie avec laquelle elle n'est pas familiarisée.

Durant deux ans, elle ne va plus dompter qu'avec des termes rétifs et jongler avec des revenus qui s'amenuisent.

En 1969, elle se retrouve au Maroc, hébergée dans un centre de jeunesse, grâce à un père Franciscain, le Père Pigeon, dont elle ne cessera de vanter la bonté et la générosité.

Finalement, elle sera rapatriée en France, par liaison maritime Casablanca-Bordeaux.

Repost 0

Présentation

BIENVENUE

ESPACE LITTERAIRE ET EROTIQUE

Soyez les bienvenus sur cet "égoblog",
petit jardin virtuel.

N'oubliez pas, quand même, d'aller vous aérer.

"Vivre,
c'est passer d'un espace à un autre
en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

Georges PEREC



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recherche

Liens