30 juillet 2009 4 30 /07 /juillet /2009 19:57

"Quel âge ça te fait, maintenant ?"
me demande encore Jeannette.

"Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?"

Journaliste. J'aimerais bien être journaliste. Pour étancher des curiosités. Pour approcher des gens qui sortent de l'ordinaire. Oui, c'est ça. La presse me fascine. Ecrite, parlée, imagée...

Mon premier geste, le réveil sonné, était d'"ouvrir" Europe 1. Les voix de Maryse et de Philippe Gildas me parlaient, chaudes, sensuelles, amies... Les voix s'arrêtaient. Un disque partait. C'était magique. "Europe 1 et les montres Seitko à quartz vous donnent l'heure à la seconde près." Suivaient Madame Soleil et son horoscope, la météo d'Albert Simon et son timbre de voix infalsifiable, Pierre Bellemare et ses histoires extraordinaires, "Faites vos prix", "Europe Stop". "Nous suivons une voiture immatriculée... avec l'autocollant Europe 1. Si vous nous écoutez, arrêtez-vous, nous avons de l'argent à vous faire gagner""Bonjour monsieur le maire" et "Vive la vie" de Pierre Bonte.

Justement, Pierre Bonte. Son émission brosse le portrait de personnages cocasses, qui fleurent bon le terroir, ou qui s'illustrent par une particularité, une curiosité. Ca donne des phrases du genre : "Un jour, j'avais perdu un peu de sous. On me les a ramenés. On a dit : ça sent la vache, c'est à la Louise".

Pierre Bonte contacte Jeannette. Les rapports qu'elle entretient avec les journalistes ont toujours été très étroits. Pierre Bonte envoie au zoo de Buzet un jeune reporter qui fait ses premières armes : Laurent Cabrol. L'émission est diffusée le 8 février 1978.

Mais si je n'écoute et ne défends qu'Europe 1, Jeannette, en revanche, ne jure que par Fance Inter. Dans la caravane, la radio est allumée jour et nuit. Il y a toujours des piles de côté.


Dédicace de Laurent Cabrol. "Le bonheur est dans le pré", de Pierre Bonte. Stock. 1976

Bonjour, monsieur le maire.

Est-ce pour ça, pour la radio, véhicule royal du verbe ; est-ce parce que je viens de lire les aventures du reporter Joseph Rouletabille, de Gaston Leroux, et son "bon bout de la raison", ou est-ce tout simplement pour aider Jeannette, à ma façon, que je me saisis d'un petit magnétophone et que je vais recueillir des voix, des soutiens, des témoignages pour Jeannette, à qui on reproche un amour singulier des animaux ?

Le maire de Buzet-sur-Tarn, Maurice Thiard-Montans, ancien directeur des programmes de FR3 à Toulouse, accepte de bonne grâce de répondre à mes questions.

Je tiens à retranscrire cet échange, sans en ôter un seul mot, tant il résume parfaitement la situation.

" - Monsieur le maire, comment analysez-vous la situation actuelle de ce qu'on a appelé le drame du zoo ?

- Eh bien, je vais vous répondre de plusieurs manières. D'abord, en ami du cirque, et évoquer un souvenir personnel. Un de mes meilleurs souvenirs d'enfance, c'est, grâce à un parent, la possibilité que j'ai eue d'entrer dans la loge d'Albert Fratellini. Et j'ai toujours été amoureux du cirque. Donc, je comprends très bien le drame, car c'est bien un drame, qui se passe à notre zoo.

Je dois dire qu'il y a deux choses. D'abord, je n'accepterai pas qu'on dise que la municipalité, ou en tous cas personnellement et le secrétariat de mairie n'avons rien fait, mais nous avons eu de grosses difficultés qui sont les suivantes. Ce n'est que sur le plan privé qu'on peut faire quelque chose puisque ce zoo n'appartient pas à la municipalité mais installé sur un terrain qui lui appartient, pour un loyer que pratiquement on ne fait jamais payer.

Donc, la seule chose que j'aie pu faire, c'est d'abord -et je m'en excuse- d'éviter des ennuis à Jeannette, des ennuis que pouvaient lui causer les services préfectoraux parce qu'elle n'était pas, aussi bien sur le plan de la surface que sur le plan du nombre d'animaux -et je ne parle pas des lions, mais des chiens-, elle risquait d'être en infraction avec la loi. Cette loi a changé, et maintenant, il ne s'agit plus d'autorisation pour un chenil, mais d'une autorisation qu'on peut lui donner, ou plus exactement que les services officiels donnent, non pas officiellement mais en fermant les yeux. J'ai toujours obtenu tant du côté de la préfecture que du vétérinaire de Montastruc l'appui amical le plus compréhensif.

En dehors de cela, que fait-on ? Eh bien, c'est tout le village qui aide Jeannette, en récoltant des croûtons de pain pour les chiens, en transportant sa viande, et certains, venus d'un village voisin, en allant lui construire des choses un peu plus solides.

J'ai fait acheter, grâce à une collecte, un congélateur, une pompe, pour qu'elle puisse avoir l'eau courante, et je ne sais pas si elle a pu ou seulement voulu s'en servir. J'ai eu l'occasion de payer quelques notes qui traînaient, mais cela est sans aucune importance.

La réalité, c'est qu'il y a un problème humain, celui de cette personne âgée, qui vit dans des conditions invraisemblables, mais également celui des bêtes et celui des chiens. Je n'ai pas tellement d'inquiétude pour ses lions, car je sais qu'ils sont -il n'y a qu'à les regarder- en parfaite santé et en bon état.

En revanche -et je me suis un peu heurté à elle à plusieurs reprises-, je ne suis pas très d'accord sur le nombre de chiens qu'elle accueille. Je dis "qu'elle accueille" parce que, ce qu'il faudrait, c'est que -et je lui ai demandé, elle ne l'a pas fait-, si par hasard, on abandonne, car les gens sont insensés et cruels, si on abandonne un chien sur le territoire du zoo, qu'elle me prévienne et que le jour même, on le porte à la SPA. Cela, pour des raisons qu'elle m'a expliquées, elle ne le veut pas.

Alors, je crois que ce zoo, tant qu'on mettra le pied à l'intérieur, on sera accueilli par une quarantaine d'aboiements -non pas de chiens méchants, car il n'y a jamais eu de problème, mais des hurlements-, comment voulez-vous que des familles toulousaines viennent se détendre dans un endroit que j'aurais volontiers rendu plus accueillant pour les enfants si ça avait été possible.

Jeannette est une personne touchante, sensible, étonnante, mais il faut le reconnaître avec un caractère parfois un peu dur, et qui n'accepte pas, je ne dis même pas les ordres, car je ne peux pas me permettre de lui en donner, mais les conseils.

Elle vit dans sa solitude avec une dignité telle qu'il est difficile de la convaincre."

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29 juillet 2009 3 29 /07 /juillet /2009 18:56

Le préfet au zoo

Tartuffe.

C'est un peu comme une libre interprétation du "Tartuffe", le faux dévot de Molière, adapté au cirque.
Des dames patronnesses, entricotées caca d'oie jusqu'au menton, accompagnées d'un néo-Noé, viennent en simple visite au zoo de Jeannette. Elles minaudent devant les petites et les grosses bêtes. Elles se disent membres d'une association de bienfaisance au profit des animaux. Jeannette, prise par les sentiments, fond, donne sa totale confiance.
Or, les dames patronnesses et néo-Noé font partie de ces terribles ongulés, prédateurs sous le masque du justicier, ne souffrant pas le moindre poil de chat sali par un lait de mauvaise marque. L'association de bienfaisance aux animaux n'est autre qu'une association de défense des animaux captifs. On imagine la suite.
Je ne l'écris que dans le souci du détail, et sans rien occulter dans la biographie de celle qui fut et reste pour moi une femme intègre. Souvent, il est constaté que les "biographés" "tuent" leurs biographes. Permettez-moi de ne pas être d'accord.
Nos dames patronnesses et néo-Noé se rendent donc illico à la Préfecture pour signaler aux services sanitaires qu'il existe à Buzet un lieu qui se dit zoo, qui ne possède ni eau courante, ni électricité, où de nombreux chiens vivent attachés, où les animaux sont maltraités et faméliques, suivis de quelques mots habituels en pareil cas.

"La Dépêche du Midi" du 14 septembre 1978 titre : "Vers la fermeure d'un zoo à Buzet ?"
Et celle du 23 courant : "Tout le village au secours du zoo. Souscription du comité des fêtes."
"Mes bêtes, c'est toute ma vie, ne cesse de répéter Mme Jeannette Mac Donald, les yeux pleins de larmes, c'est ma seule famille."
(...) Le 30 juillet dernier, Christian Godon comptait parmi les visiteurs du zoo (...) Il disait vouloir organiser une kermesse dont il aurait remis tous les bénéfices au zoo (...) En réalité, M. Godon est le président de l'association de défense des animaux captifs, ému de la situation de "misère physique et morale" (ce sont ses propres termes) des quelques quatre-vingts pensionnaires du zoo. Il devait, très peu de temps après, réclamer auprès de la préfecture de Toulouse la fermeture immédiate du zoo et invoquait par ailleurs le manque d'eau courante et l'absence d'une installation électrique, désormais nécessaire à tout parc zoologique."
En fait, tous les animaux de Mme Mac Donald n'ont rien de famélique, de même que la trentaine de chiens qu'on laisse aux portes du zoo, et dont Jeannette s'occupe avec autant de soins que de ses lions, même si cela lui coûte des sacrifices supplémentaires (...) Les services vétérinaires de la Direction des établissements classés de la préfecture n'ont, quant à eux, rien constaté d'alarmant. (...) La préfecture de Toulouse a accordé un délai de trois mois à Mme Mac Donald pour réaliser les travaux nécessaires.
M. Thiard, le maire de Buzet-sur-Tarn, a déjà beaucoup d'idées. L'achat d'un motopompe mettant l'eau du puits sous pression, ainsi que celui d'un frigidaire fonctionnant au gaz butane, serait une solution peu onéreuse.(...)
(1)

Le préfet au zoo.

 

Le docteur Agard est un interlocuteur privilégié de Jeannette. Avec sa diplomatie et son tact habituel, il sait faire preuve de psychologie auprès d'elle. Par le passé, Jeannette n'a pas mis de gants pour stigmatiser l'attitude de certains vétérinaires : "Les vétérinaires de Bordeaux sont tous des imbéciles. Ils n'ont même pas été capables de sauver mon éléphante Sabu".

Mais le docteur Agard, elle le respecte ; je l'ai toujours entendue tenir des propos élogieux à son égard. Ils prennent tout leur poids quand on sait la dent dure qu'elle peut avoir quand quelqu'un a "chié dans ses bottes".

Le docteur Agard reconnaît que Jeannette est une "charmeuse".

Un jour, il est appelé par le directeur des services vétérinaires : "Tu sais, lui dit ce dernier, le préfet est très remonté. Il veut faire fermer le zoo. Préviens Jeannette, arrange-toi pour que ce soit assez propre. Nous passserons te prendre."

Dans la voiture qui les conduit au zoo, le préfet fulmine. Il a dû en entendre de toutes les couleurs... Ils arrivent au parc. Jeannette les reçoit, simplement, comme elle l'a toujours fait, sans fard, intègre, cohérente, pareille à elle-même, comme celle qui a approché le roi du Maroc, qui lui a offert un fauve, ou Jules Pons, ou Jean Bergail, menuisier, qui lui offre l'apéro aux "Routiers". Jeannette montre des photos du temps où... , caresse le lion Royal, qu'elle appelle "mon fils"...

Le préfet, la larme à l'oeil, n'a pas fait fermer le zoo. Il a glissé sa main dans la poche de sa veste, en a sorti un portefeuille et a tendu un billet de 100 francs.
Un portefeuille d'élu peut être autre chose qu'un maroquin d'apparat.


(1) "La Dépêche du Midi" - (Françoise Julia) - 23 septembre 1978.


"La Dépêche du Midi" - 23 septembre 1978.

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28 juillet 2009 2 28 /07 /juillet /2009 10:41

Arrête de faire le clown !

Le cirque Amar, après avoir connu bien des vicissitudes, essuyé des tempêtes, au propre comme au figuré, sillonne toujours les routes de France. La raison sociale, l'enseigne prestigieuse a été rachetée par Firmin Bouglione. Deux des frères Amar sont encore en vie : Mustapha et Schérif.
Sur Schérif, Jeannette est intarissable. Elle n'a pas oublié son mentor, son cornac, son amant, adoré, détesté... Elle affirme qu'il vient habiter ses rêves. Elle me dit un jour : "Tu sais, je suis sûre qu'il est passé devant le zoo. Il a voulu voir où j'étais..."

Jeannette, entre deux volutes de gauloise qui semblent l'auréoler, me conte mille historiettes du Cercle Enchanté. Les Bouglione, Gruss, Meyer, Holzmaïer, Saulevitch, Dréna et Zavatta deviennent plus proches que certains de mes cousins éloignés.

Justement Zavatta. Il a gagné ses galons de vedette avec une forte personnalité. La télévision, le cinéma l'ont rendu très populaire. Il est aujourd'hui l'un des rares artistes de cirque à figurer dans le dictionnaire.

J'aime particulièrement une photo : dans les coulisses du cirque Amar et les années cinquante, Achille Zavatta, maquillé mais encore en peignoir, donne un baisemain à Jeannette Mac-Donald, rayonnante de beauté. Toute la poésie du cirque émane de ce cliché.

"Amar vient à Toulouse. Y'a Zavatta. Ca te dirait d'y aller ?" me demande Jeannette. Ce qui revient à demander à un ours s'il veut du miel.

Ne me demandez pas par quel moyen de locomotion nous nous sommes rendus à Toulouse : je ne m'en souviens plus.

Par contre, comment oublier l'accueil fait à Jeannette par Achille ?

Sur le seuil de sa caravane, après la représentation, Zavatta, au faîte de sa gloire, constate : "Ah ! Jeannette ! Tu me vieillis de 20 ans".

Jeannette, vexée, ne retiendra que cette phrase, et puis cette autre : "Tu vois, moi, je prends de la jouvence de l'abbé Soury".

 

En 1976, Zavatta publie ses mémoires : "Viva Zavatta". Achille n'est pas à une pirouette ou un à-peu-près près. Avec superbe, il publie une photo de lui et de Jeannette, prise très exactement à Bayonne. (Voir photo page du 11 juillet.)

Et sans scrupule, ou avec amnésie, il légende la photo : "Mme Lee qui a élevé, au sein, ces deux lionceaux orphelins, Sultan et Tarzan". La phrase, qui prête à rire, est un concentré d'erreurs. Tout d'abord, les lionceaux ne sont pas deux, mais trois. Ce sont trois mâles nés de Zouina le 20 février 1957. Si Mme Lee avait eu une parenté avec le général Sudiste, on l'aurait su. Et enfin, Jeannette ne dégrafait pas aussi facilement son corsage.

"Viva Zavatta" Editions Robert Laffont - Collection "Vécu" - 1976

Jeannette, que j'informe de la nouvelle identité que lui donne son ancien confrère, balaie de la main l'excentricité de l'auguste.
Pas procédurière, Jeannette aurait pourtant pu obtenir réparation au nom du droit à l'image, du préjucide subi, voire un simple droit de réponse. Mais Jeannette s'en fout. Pas fière.

Zavatta poursuivra sa route. Il créera un cirque à piste surélevée. A 65 ans, il épousera une avocate qui, par amour, deviendra acrobate et lui donnera un fils.
Zavatta veut créer un numéro de trapézistes aux seins nus. Pour un peu, il aurait présenté l'acrostiche ELSA :
Elle
Lèche
Suce
Avale

Zavatta, comme le remarque Pierre Lartigue "est en perpétuelle représentation".

Zavatta arrête de faire le clown en 1993. Il se donne la mort en novembre.

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27 juillet 2009 1 27 /07 /juillet /2009 18:39

Avec Madame Andrée et avec Madame Colle

La nourriture des bêtes est prioritaire. Jeannette mange peu, boit un peu plus, fume énormément. Chacun a son carburant. Elle affirme à qui veut l'entendre que, tant qu'elle aura dans sa caravane une boîte de sardines, un morceau de fromage et une bouteille de vin rosé -si possible du 12 degrés !-, tout ira bien. Du reste, son réseau d'amis s'étoffant, elle a table ouverte un peu partout.
A Buzet, elle aime se retrouver chez la doyenne du village, Madame Andrée, exquise petite dame ouverte sur le monde. Pour partager le pot-au-feu, une troisième dame, très digne, vient compléter les agapes. C'est Madame Colle. Impayable de franc-parler, l'accent très prononcé du Nord ; elle ne  s'est jamais remise de la mort de son fils, Résitant, exécuté pendant la guerre 39-45 par les allemands, lors de sanglants massacres qui ont fait date, en bordure de la forêt de Buzet.
Les trois nobles dames, chacune dans leur combat, comparent leurs parcours, se plaignent, se soutiennent, se houspillent parfois, mais finissent toujours par tomber d'accord devant une bonne bouteille de vin blanc doux.

Besoins.

 

Jules reparti, revenue de chez Mesdames Andrée et Colle, Jeannette s'attelle à la tâche. Elle est dure. Tout est bivouac, campement de touareg, un peu comme si elle devait d'un instant à l'autre quitter la place, reprendre la route. Surtout pas d'attache. La crémaillère n'a jamais été pendue. Aucune lampe à suspension ne reflète sa lueur dans un long ruban collant attrapes-mouches. Une bonne odeur de soupe au pain bouilli s'exhale de grosses lessiveuses, léchées par les flammes d'un réchaud à gaz. Ca, c'est pour les chiens. De petits baraquements en dur abritent les grains ; ça, c'est pour les poules. Et surtout ce qui doit rester sec, propre : la paille, le foin et les copeaux. Les copeaux : minuscules raclures de bois obtenues après un rabotage en règle, fournies grâcieusement par la scierie toute proche de Paulhac. Il suffit de grimper les côtes. Les copeaux, mieux que la paille, mieux que la sciure, servent de litière idéale pour les fauves. Ils sentent bon le châtaigner et absorbent mieux l'urine.
Pour nettoyer les cages, le petit corps frêle de Jeannette se glisse comme une liane à travers la porte-guillotine, et joue du balai et de la fourche, dans un compromis entre Belzébuth et "Ma sorcière bien aimée". Elle éjecte le fumier hors de la cage -les jours où elle est un peu enchifrenée, elle est fière de dire que la forte odeur d'urine n'a pas son pareil pour déboucher les narines, et fait la nique à l'industrie pharmaceutique !-, et j'ai l'honneur et l'avantage d'évacuer à grandes brouettées le lisier sauvage qui, je le sais, interloque mes aïeux... Leurs besoins n'étaient que des bouses...

Par tous les temps, la nourriture des animaux est prioritaire. (Photo Gilles Favier)

Besoins d'eau.

S'il avait fallu faire preuve d'adduction d'eau courante et potable jusqu'au repaire de Jeannette, le dossier, au Conseil Municipal, n'aurait pas été mince ; les travaux, à travers champs, inconséquents ; les langues, dépendues.
Or, si Jeannette n'est pas une perdrix de l'année, si elle a su se dégoter tous les tuyaux pour se débrouiller à vivre, s'il en est un qui est pis que percé, mais inexistant, c'est bien celui de l'or blanc.
Si elle veut boire, se rafraîchir, et éventuellement se laver ; si elle veut faire boire ses nombreux hôtes, c'est à même la nappe phréatique qu'elle doit puiser son eau.
Le puits est coiffé d'une chèvre des plus rudimentaires, trois rondins de bois en forme de tente de sioux, une poulie et son réa, une bonne corde glissée dans la gorge, et tout au bout un seau galvanisé lesté d'une ferraille impossible à décrire. L'eau est à huit mètres environ. Plus haut, de l'autre côté de la forêt, au bout des côtes, au village de Paulhac, elle se fait plus profonde, et plus rare, dit-on. L'étymologie de Paulhac viendrait de l'occitan "pao d'aigo", c'est-à-dire "peu d'eau".
Porteur d'eau : l'idée est belle. Je me réjouis de l'avoir été. Car celui qui a bien voulu s'y coller, à cette corvée d'eau au zoo de Buzet, souvent, très souvent, n'oubliera jamais combien elle est précieuse... L'avenir ne me démentira pas.
J'aimais m'imaginer dans les films de Pagnol, entre "Regain", "La Fille du Puisatier" et "Manon des Sources", quand  je saisissais la petite remorque qui collectionne les points de soudure, que j'y disposais deux grosses poubelles, que j'allais les emplir, à la force du poignet.

"Quel âge ça te fait, maintenant ?" me demande encore Jeannette.

Après avoir puisé l'eau sous le tipi, Jeannette me laisse faire de la balançoire.

Ca occupe mais ça ne mène nulle part.


Les rentrées d'argent sont faibles. Le petit zoo vivote. Le droit d'entrée se monte à cinq francs pour les adultes et trois pour les enfants. Le dimanche, Jeannette me confie la tenue de la caisse. Elle prétend que je fais ça très bien, que je suis gentil avec les gens. Quelques menus produits viennent péniblement améliorer la recette : cacahuètes grillées, avec retour presque assuré chez les primates, sucettes muticolores, jus de fruits, sodas et boissons diverses à la petite buvette qui ne déparerait pas dans un western-spaghetti.

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26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 18:31

Se faire appeler Jules

"Quel âge ça te fait maintenant ?"

Cette question, Jeannette me l'a posée un nombre incalculable de fois. Elle connaît mieux l'âge de ses fauves que le mien.
Je crois qu'elle m'aime bien, qu'elle apprécie le gros garçon rustaud bien nourri de la campagne, bonnes joues, ventre bien rebondi, viandard de cochonnailles, de volailles, de "canardages".
Est-ce la face qui rougit pour un oui pour un non qui lui permet de penser que je ne suis pas malhonnête ? Jeannette me donne sa confiance.

"Qu'est-ce que tu "veux" faire plus tard ?"

Je suis au collège et je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie. Cascadeur ? Pompier ? Footballeur ? Médecin ? Avocat ? Dompteur ?

Dompteur ? Lorsque le comité des fêtes de Buzet a demandé à Jeannette si elle acceptait que les lionceaux nouveaux-nés soient exhibés lors de la fête votive, a-t-elle pensé que les frères Amar, "les plus jeunes et les plus téméraires belluaires de France" pouvaient bien, à sa demande expresse, se réincarner sous les habits trop serrés d'un petit pisseux, dès l'instant qu'il y mettrait de la bonne volonté ? Il faut croire que oui.

Les badauds déambulant sur l'esplanade, entre les manèges et les stands de tir, s'arrêtant devant la ménagerie de fortune, flairèrent-ils en moi une graine de dresseur en herbe, digne de la dynastie des Bouglione, Pezon, Bidel et Mac-Donald ? Il faut croire que non.

Je n'étais qu'un "homme de paille".

 


C'est une lettre.

"Buzet, le 4 août 1976.
Mon cher copain,
Comme tu ne réponds pas à ma lettre, je t'invite pour que tu viennes à la fête de Buzet-sur-Tarn le DIMANCHE 8 AOUT où je serai là en tant que GARDIEN d'une des petites lionnes que
[sic]  je t'ai parlée au zoo de BUZET. Cela se déroulera sûrement sur la place mais dans une maison. Je compte sur toi. Je crois que tu n'auras pas le temps, mais si tu peux me répondre, fais le !
Je t'attends.
A dimanche (vers 3 h 3 h 1/2)


Mon cher copain n'est pas venu à la fête. Et pour cause. Il n'a pas reçu la lettre. Et pourquoi ? Parce qu'elle n'a pas été envoyée. Et pourquoi ? Parce que mon père, à qui je l'avais confiée, ne l'a pas fait.
Il faut dire que mon père a toujours douté de mes potentiels talents de dompteur.
Il faut dire que mon père ne pouvait pas voir en peinture Jeannette Mac-Donald, cette gitane, cette bohémienne, cette jeteuse de sorts...
Du reste, elle le lui rendait bien. Elle ne pouvait pas le supporter non plus.

Se faire appeler Jules.


Je me demande comment établir la hiérarchie des connaissances faites par Jeannette au bourg de Buzet, dans les années 70, où même Bruno Coquatrix ne parvenait plus à convaincre Jacques Brel de rechanter. C'est dire.
Je crois que les suffrages de Jeannette sont d'abord allés vers la deux-chevaux fourgonnette de Jules Pons. Une fourgonnette, si ça a deux "n" et deux "t", ça a aussi deux ailes, et ça roule plus vite, ça contient plus que la petite remorque hypersoudée qui n'en peut mais au retour de l'abattoir de Lavaur, où Jeannette va se ravitailler en viande pour les fauves.
Jules Pons, paisible retraité, s'est investi de sa mission avec sérieux.
Lorsque son auto ondulée aux chevrons sauvages laissait entendre son primesautier moteur, il faisait beau voir le mufle d'Apollo se parcourir d'un léger tressaillement, et la meute canine entonner une rhapsodie andante.
La Citroën s'immobilisait dans un soupir. Et les deux portes arrières rabattues laissaient voir le garde-manger. De copieux quartiers de barbaque, cuisses, palerons et macreuses, des bêtes entières, débitées en quote-parts pour invités affamés. "Une viande impropre à la consommation humaine" comme le précisaient les documents officiels qui auraient bien fait sourire, si on les leur avaient montré, les enfants et les petits-enfants des animaux vedettes de l'auguste cirque Amar !

Il est vrai qu'à l'époque, les concepts de "principes de précaution" et de "traçabilité" sommeillaient dans les maroquins des politiques, tandis que germaient pour les hommes des encéphalites spongiformes bovines, juste à côté des poulets qui commençaient à peine à se gripper.

Chez Jeannette, pas de psychose : les gigots et les palettes étaient entreposés sur une palette de bois, et recouverts d'une toile cirée récupérée à la décharge.

Les mouches vertes et bleues n'étaient pas des motifs de la nappe : elles étaient bien réelles...


 Jeannette débite les quartiers de viande pour le repas des fauves. (Photo Gilles Favier)

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25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 18:25

Carnet noir

Autre sort, autre destin et pour la coupure de presse, et pour le triste évènement qu'elle relate. La coupure de presse est non datée ; je l'ai glissée dans mon cartable entre un précis de grammaire et un manuel de mathématique aux arêtes trop saillantes. Je voulais parader aux yeux de mes camarades de collège, leur prouvant que, si je ne savais toujours pas comment on faisait les enfants, j'étais incollable sur la gestation des lionnes. Or, le fragile papier journal ne fit pas le poids devant les sécantes anguleuses du livre de math. C'est la colonne de gauche qui a été atteinte, rongée par le frottement algébrique.Qu'à cela ne tienne, je tente une prothèse lexicale :
"Pas d'heureux évènement au zoo de Buzet-sur-Tarn.

Angelina, la lionne qui devait subir une césarienne, est morte pendant l'anesthésie.

... zoo de Buzet-sur-Tarn, Mme Jeannette Mac-Donald, la propriétaire de l'établissement pleure la mort d'une de ses pensionnaires. Angelina, magnifique lionne du Soudan, était née en 1972 à Bordeaux ; elle formait avec Clarence, un mâle de 6 ans, belle masse de ... Un couple sans histoire, si bien que l'on attendait pour ces jours-ci un heureux évènement qui devait augmenter le nombre de bêtes au zoo de Mme Mac-Donald.

Or, les choses ne devaient pas se passer aussi bien qu'on pouvait l'espérer, des difficultés se sont multipliées et, dès dimanche en soirée, le docteur Agard, vétérinaire à Montastruc-la-Conseillère décidait de pratiquer une césarienne, seul moyen de libérer Angelina et de ... ues. Les lions, pour si vigoureux... qu'ils soient, ont un appareil... fragile, celui de la lionne de ... l'anesthésie et la pauvre... même que commence l'in-... dans sa cage, sans avoir... se jouait à quelques... se passait quelque... par on ne sait quel phénomène propre aux animaux, il était attentif aux bruits et aux mouvements, au va et vient de ces curieuses bêtes à deux pattes que sont les humains. "Il sait déjà, nous dit Mme Mac-Donald, que sa compagne ne reviendra pas dans la cage contiguë, il y a dans son regard et dans son comportement de la tristesse et, déjà, l'ennui se manifeste."

On peut regretter que le zoo ne soit pas équipé en éclairage électrique, mais c'est tellement onéreux ! S'il y avait eu, dimanche soir, une lumière suffisamment intense, peut-être que l'intervention chirurgicale nécessaire aurait pu être pratiquée plus tôt avec des chances, pour Angelina, de survivre.

La souffrance qu'elle a endurée l'avait affaiblie et ne lui a pas permis de résister aux drogues qu'il a bien fallu lui injecter pour l'anesthésier.

Le problème, maintenant, est de trouver pour Clarence une nouvelle compagne avec laquelle il fasse aussi bon ménage qu'avec Angelina, et l'expérience montre que cela n'est pas plus facile pour les lions que pour les hommes."

"La Dépêche du Midi" - Indatable. Appel à témoins.
"Le fragile papier journal ne fit pas le poids devant les sécantes angulaires du livre de math. C'est la colonne de gauche qui a été atteinte, rongée par le frottement algébrique."


Le docteur Jean-Louis Agard se souvient : "A la suite de la mort d'Angelina, Clarence était seul dans sa cage, avec plus d'espace certes, mais seul. Les voisins me disaient souvent que les lions n'arrêtaient pas de rugir. En fait, c'était Clarence. Clarence ne mangeait presque plus, maigrissait. J'ai tenté de le soigner comme j'ai pu en fonction des troubles digestifs qu'il manifestait. Rien n'y fit et deux à trois mois plus tard, il mourut sans que je comprenne ce qui se passait. Craignant une péritonite tuberculeuse, je demandai l'autorisation de l'autopsier à Jeannette. Celle-ci m'ayant permis l'intervention, je pus constater une péritonite consécutive à la perforation d'un ulcère à l'estomac. Ma conviction est que Clarence est mort de chagrin, par cet ulcère de contrainte ; il n'a pas supporté de se retrouver seul après la disparition de sa compagne. Ce fut une grande leçon pour moi !

J'ai souvent eu à soigner des fauves pour Jeannette. Autant il m'est arrivé d'avoir peur face à des chevaux, des vaches, des chiens, des truies dans le courant de ma profession, autant j'ai toujours été rassuré en travaillant avec Jeannette qui connaissait chacune de ses "bêtes" sur le bout du doigt".

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24 juillet 2009 5 24 /07 /juillet /2009 18:24

Avec Jeannette, Nina, Rosa et Zouina. Juin 1976. (Photo DR)

Carnets roses

Pour ce qui est de la reproduction de la race, ce sont les caprins qui ont commencé.
Le 24 mai 1976, une chevrette et un chevreau virent le jour dans la paille fraîche. Jeannette, mère de famille nombreuse, connaît et respecte les us et coutumes en matière de descendance. Il n'est pas la moindre petite bête, née chez elle, qui n'ait été baptisée, et parrainée. Ainsi, si à l'âge d'or, la tigresse Uhlah eut pour illustre parrain Maurice Chevalier ; si un canard de Barbarie fut prénommé Smati -et Smati, interrogé, répond à qui lui demande : "Pourquoi Jeannette a donné votre prénom à un canard ?" : "Parce que ça lui plaisait !", ce qui ne souffre aucun commentaire-, la chevrette buzétoise fut baptisée "Cricri", en hommage à une certaine Christiane, dont les contours se diluent dans ma mémoire ; le chevreau, appelé à devenir un bouc malodorant et fortement cornu, reçut à l'Etat-Civil le prénom de "Jojo", en échange de toute mon attention à son égard. On a les filleuls qu'on peut.

 

Pourquoi une naissance plus "noble" a-t-elle pu intéresser les colonnes du journal en papier local, "La Dépêche du Midi" ? Sans doute car il s'agissait de têtes couronnées.

Jusqu'alors, "La Dépêche du Midi" ne tapissait que le fond des cagettes où mon père conservait ses oignons, ou bien se retrouvait métamorphosée en globe protecteur des graines de salade montée. J'avoue que je n'y voyais alors aucun inconvénient.

Mais, ce mercredi 21 juin 1976, il en irait tout autrement sur l'utilisation du quotidien.

Dans un encadré trois-quarts de page, on peut lire en gros et en gras : "La nouvelle attraction du zoo de Buzet. Trois lionceaux nés sur place."

Deux photos escortent le texte. Sur la première, Jeannette, tenant dans ses bras les trois nouvelles-nées ; Jeannette telle qu'elle apparut dans ma vie, le cheveu blanchi, l'épaule dénudée, le même tablier de nylon que j'ai toujours vu porté par ma mère, pantalon, espadrilles aux pieds -nous sommes en été-, et le visage, resté beau, -une "gueule" de bourlingue, pas resté à végéter dans un bureau, le bandeau de cheyenne ceignant le front, une verrue au dessus de l'arcade gauche. Jeannette version "live" et "single".
Le texte, qui, curieusement n'est pas signé, dit ceci :
"Nina, Rosa et Zouina sont les noms donnés par Jeannette Mac Donald aux trois ravissants bébés lions nés le 15 juin dernier d'Apollo et de Bellone, lions d'Abyssinie, au zoo de Buzet où elle vit depuis peu avec tous ses animaux préférés, qu'elle entoure des meilleurs soins parce qu'elle les aime et qu'ils sont depuis leur naissance ses compagnons de tous les jours.

Le grand-père de Jeannette Mac Donald a eu droit au titre de "champion des dompteurs" de 1906 à 1922.

Elle-même a vécu la vie grisante du cirque. Elle présentait un groupe de dix lions et lionnes. De cette époque, elle porte encore, aux tempes et près du coup, les quatre cicatrices des crocs de la lionne Rachel.

Elle se prive pour ses animaux et garde un excellent souvenir des disparus, dont la tigresse Uhlah, présentée notamment à une des émissions radiophoniques de Jean-Jacques Vital, au cours de laquelle Jeannette Mac Donald a monté et descendu sur le ventre un escalier, entraînée accidentellement par cette tigresse Uhlah qui avait une conception personnelle du baiser qu'elle devait accorder à un humain dans ce numéro.

Si au cours des vacances, vous avez un itinéraire proche de la forêt de Buzet, entre Toulouse et Albi, près de route nationale 88 et du golf de Palmola, sur la commune de Buzet-sur-Tarn, venez sous les ombrages voir les bébés lionnes, les fauves, les oiseaux, et bavarder avec la dompteuse Jeannette Mac Donald, tandis que vos enfants se distrairont avec les jeux de plein air ou caresseront chevrettes, lapins nains, mouflons et autres amis des enfants.

Au besoin, faites le détour, vous ne le regretterez pas.

Avec un peu de chance et de la gentillesse, vous pourrez peut-être obtenir de Jeannette Mac Donald l'autorisation de tenir un bébé lion dans vos bras... le temps d'une photo".

Justement, la deuxième photo publiée donne à voir une scène touchante et étonnante, où les trois fauves pacifiques jouent avec un petit chien et ainsi légendée : "Le petit chien dont la mère allaite les trois fauves est un bon compagnon de jeu."

L'article a été pieusement découpé, puis collé sur une papier peint, lui-même collé sur le couvercle d'une cagette. Histoire de faire un sort aux oignons.

 

"La Dépêche du Midi" 21 juillet 1976.
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23 juillet 2009 4 23 /07 /juillet /2009 18:35

  Jeannette Mac-Donald puise l'eau à l'aide d'une "chèvre". (Photo Jacques Madrennes)

C'est un peu Bogotà.

Les hauts et les bas bois.


Folle, il faut sans doute l'être pour vivre, au XXe siècle, dans des bas bois, sans électricité, sans eau courante, sans téléphone, isolée avec des bêtes sauvages.
Là-haut, dans les Hauts Bois, tout semble à peine un peu plus civilisé : les jeeps de l'Office National des Forêts patrouillent sur la grande Trace ; le Conseil Général songe à acquérir une grande partie du poumon pour le rendre encore plus vert, et, si des prompts de la gâchette traquent le sanglier, les plus frileux font pétarader leurs tronçonneuses pour débiter le bois de chauffage.
Mais revenons à ce qui nous intéresse : les bas bois.
Jeannette a une bonne fois pour toutes serré à fond les freins à main des véhicules de tous tonnages qu'elle prétend avoir aussi bien conduits, permis ou pas, que Charles Vanel et Yves Montand dans "Le salaire de la peur". Les gros camions, garés à jamais sous les frondaisons des chênes sessiles, contiennent des malles et des cantines closes, et le mystère des voyages.

Pour se déplacer, Jeannette utilise une mobylette, à laquelle elle a attelé une petite remorque qui collectionne les points de soudure.
Jeannette a laissé son clinquant dans les coulisses d'un grand cirque universel.
Elle porte haut les vertus du travail. Elle me l'apprendra. Elle m'apprendra à me dépenser.

Femme de tête, de caractère ; femme de corps, de corps à corps, pas myope sur la vie, le bec toujours prêt, ne refusant rien, en mec couillu et volontaire, d'équarrir un veau mort-né pour nourrir un puissant lion, de tirer l'eau à même la terre, de fendre, de trancher, de se frotter, de balayer les reliquats d'un repas et de ses suites, de rafraîchir la litière des animaux, sans complexes, d'être vraie, solide et cohérente, d'user d'une énergie inconnue de certains cons.

Née dans la sciure.

 

Née dans la sciure, Jeannette retourne à la source, au beau milieu des arbres. Avec un peu d'imagination, c'est un peu de l'Afrique en pays toulousain. Avec un peu plus d'imagination, au vu des constructions branlantes faites avec des cageots, c'est un peu Bogotà.


La voix de sa maîtresse.

 

Des animaux que j'approchai le plus volontiers, sans sauf-conduit pour le service traumatologie des hôpitaux, ce furent les chiens, nombreux. Jeannette n'a jamais su ou voulu dire combien elle en avait. Il faut dire que, régulièrement et sans scrupule, des maîtres intermittents abandonnaient à son portail le meilleur ami de l'homme. Si les conditions de vie n'étaient pas idylliques -les chiens étaient attachés à un arbre ; leurs niches étaient souvent faites d'un vieux bidon- au moins avaient-ils leur pitance quotidienne et la caresse d'une authentique amie des animaux. La meute ainsi composée était l'ensemble philharmonique le plus actif de la région. Et la dompteuse ne parvenait pas toujours à faire cesser ces oratorios, malgré de rugissants "Couché ! Enfants de trente-six mères !".

Hiérarchie canine oblige, tous ces bâtards n'avaient pas le même régime de faveur : Négresse dormait dans la caravane, grimaçante comme un mandrill, émettant une mélopée jappée indescriptible ; Lady n'aimait rien d'autre que de s'endormir, roulée en boule au milieu d'un gros tas de feuilles mortes ; Rex et Airsus, bons gros toutous toujours crottés et pattes folles, semblaient rire en aboyant, et Juliette, élégante teckel au poil lisse était spécialisée dans la nursery pour lionceaux...
Il ne manquait plus au tableau que le fox-terrier Nipper, la mascotte de la firme  Pathé-Marconi "La Voix de son Maître" : un son qui a du chien et un chien qui a du son.

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22 juillet 2009 3 22 /07 /juillet /2009 18:44

Mon premier "contact" avec des fauves, chez Jeannette Mac-Donald. 1973. (Photo DR)

Indigènes.

Comment les indigènes buzetois ont-ils vécu, dans leur fief, l'installation d'une réserve sauvage et l'arrivée d'une des dernières des mohicannes ?
On a dit d'un chercheur de champignons qu'il n'avait pas toutes ses facultés le jour où il a prétendu avoir été effrayé par le rugissement d'un lion. "Il a trop regardé "Daktari" ont déclaré certains.

Sheila est là, aussi, à Buzet...

 

Pourtant, le journal local, "La Dépêche du Midi", belles et impressionnantes photos de l'époque dorée à l'appui, vient mettre tout le monde d'accord.
"Son cirque avait brûlé.

LA DOMPTEUSE JEANNETTE MAC DONALD est devenue gardienne du zoo de Buzet.

Un jour de 1967, son cirque a brûlé, là-bas, de l'autre côté de la Méditerranée, en Algérie. (...) Le saviez-vous ? Jeannette Mac Donald est aujourd'hui parmi nous. Elle vit depuis trois mois au zoo de Buzet dont le directeur, M. Chapate, lui a confié la garde. Mais la dompteuse n'est pas venue seule. Accompagnée de Smati, son fils adoptif, de cinq de ses magnifiques lions, de ses singes et de trente-cinq chiens. (...) Dans cette retraite forcée, Jeannette Mac Donald conserve l'espoir de jours meilleurs. Elle travaille avec ses lions pour mettre sur pied un numéro qui lui permettra de retrouver la vie du cirque, la grande aventure qu'elle n'aurait jamais dû quitter.

Venez nombreux au zoo de Buzet, paradis pour enfants que les adultes apprécieront aussi. Beaucoup y retrouveront leur petite amie toulousaine, la panthère "Sheila" qui était autrefois au jardin des plantes. (1)

 

Sauf la demoiselle de la mairie.

"Lorsque je suis arrivée à Buzet, à part la demoiselle de la mairie, qui a des idées justes, dira un jour Jeannette, les gens ont cru que j'étais une bohémienne, puisque j'étais avec des roulottes. Je crois même qu'il y en a qui ont dû ranger leurs volailles".

"La demoiselle de la mairie", Bibiane Mangion, s'est effectivement prise de sympathie agissante envers Jeannette. Beaucoup d'autres la suivront dans cette voie.

En réalité, passés les premiers instants, intrigants, Jeannette a très vite été intégrée chez les sédentaires. On a d'abord dit "la dame du zoo", et puis très vite, on l'a appelée par son prénom.

Dans le tiercé de tête de ceux qui ont apprécié Jeannette à sa juste valeur, et lui sont restés fidèles jusqu'au bout, il y a un homme loyal, désintéressé, altruiste, et surtout d'une grande humilité : le vétérinaire Jean-Louis Agard.

 

 

C'est une photo.

Elle est en couleurs. C'est dire qu'elle fait frontière entre deux rives. A peu de chose près, nous aurions eu droit au noir et blanc dentelé réglementaire des clichés de famille... Mais c'est le timide début des années soixante-dix qui rudoie ma propre timidité. Ma mère m'a accompagné au zoo. C'est elle qui appuie sur le déclencheur. Elle a dû y accorder de l'importance, à cette scène, surréaliste trois ou quatre mois plus tôt. Je tiens ma casquette à la main pour qu'elle ne figure pas sur la photo ! Plus pataud, plus penaud, c'est difficile... Il faut dire qu'il y a de quoi avoir la pétoche. Pourtant, derrière moi, dans la cage aux fauves, installée sous les frondaisons des grands bois, deux énormes lions me regardent, placides. Comme matés.

Ce n'est pas d'eux dont j'ai peur. Mais des autres qui m'observent.

Les fauves chevelus, hiératiques, forts et fort adjectivés, rois, têtes géantes et belles de gagneurs encagés, reconnaissent-ils en moi, dans mes habits trop serrés, quelqu'un qui est de leur race ?

Ma mère en doute. Jeannette moins.

Mais l'une et l'autre me transmettent, photo à l'appui, leurs folies asymétriques.

 

 

C'est complètement "narvalo".

 

Dans le jargon des gens du voyage, "narvalo" veut dire fou. Chez les sédentaires, "fou" ne veut plus rien dire. Tout est dans le degré, tout est dans la nuance, et sans doute, chacun d'entre nous est un peu fou un jour ou l'autre. Si être fou, c'est se dépasser, surmonter, rire plus fort, aimer plus fort, étonner, surprendre et mourir sans rien craindre, alors, oui, il faut être fou.
Jeannette est folle.
Ma mère est folle.
Et je suis contaminé.

Elles ont rendu miens leurs entassements compulsifs, leur crainte de voir les cadres posés un peu de travers ; leur terreur devant le manque, d'eau, d'air, d'argent, du trou, du vide, (une mort annoncée, alors ?) ; leur force rare de femme, amenuisée devant de ridicules points cruciaux -le vent, parfois, craint un pet-de-nonne-.

(1) "La Dépêche du Midi" - M.G. - Indatable.

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21 juillet 2009 2 21 /07 /juillet /2009 18:39

D'autres cochons d'Inde à fouetter...


Je ne connais du cirque que "le grand sympathique", Roger Lanzac, à la télévision le mercredi soir, dans la célèbre "Piste aux Etoiles", et l'index que pointe à sa tempe, en signe de salut, le chef d'orchestre Bernard Hilda.
Gros garçon rustaud, joufflu et ventru, j'investis mes dix ans avec deux seins aberrants qui signent l'obésité des paysans nourris de trop de graisse. Je m'ennuie beaucoup et souvent. Je passe du temps à me salir de terre glaise, près de l'auge aux poissons, et cours me réfugier sous les jupes de ma mère si, d'aventure, quelqu'un vient.

Mes parents élèvent des poules, des canards, des lapins, des cochons. Ils cultivent leurs petites vignes, leur jardin.
Je ne connais des bêtes que le meuglement des vaches, les criaillements des pintades, l'aboiement d'autres chiens dans le lointain.
Mes parents se couchent comme les poules et se lèvent au chant du coq. Pour unique espoir d'exotisme, il faut se rabattre sur le bruit du train porté par le vent et les fêtes foraines de l'été.
Là, c'est vrai, je peux prétendre gagner à la tombola des poissons rouges, des bengalis, des cailles et des cochons d'Inde.

Les cochons d'Inde, autrement appelés cobayes, sont des animaux faciles à nourrir, faciles à élever, et qui se reproduisent très facilement.
Qu'il me soit beaucoup pardonné pour avoir, au stade sadique anal, dans des lapinodromes improvisés, maltraité ces petites bêtes rondes et poilues, jusqu'à les faire couiner...
"Les cochons d'Inde sont les partenaires de jeu idéal des enfants" dit la fiche illustrée du "Grand Fichier du Monde Animal", auquel je suis abonné, tandis que ma mère l'est au "Fichier du Club des Gourmets en Famille", et que mon père, dans une France Pompidolienne à souhait, s'occupe de ses salades...

 

Il me suffit de faire trois pas sur la route qui longe les Grands Bois pour franchir la porte du zoo.

Une dame est là, qui vit dans une roulotte -"une caisse à savon" selon son expression-, une éternelle gauloise à la bouche, un ruban de cheveux autour de la tête, comme les Cheyennes.

C'est Jeannette Mac-Donald. Blanchie sous le harnais. Rides profondes. De quelqu'un qui a roulé sa bosse. Cicatrices.

Depuis son arrivée en France, depuis ses soucis, depuis ses ennuis, ses "emmerdements" comme elle dit, elle a perdu toutes ses dents.

Mais pas son énergie.

Elle a cette fierté et cette force de femme dont la vie intègre, intégrale a été vouée à une passion exclusive : les bêtes. Toutes les bêtes.

Je mesure, à l'aune de mes réflexions d'enfant, la chance que j'aie d'approcher un mythe.
Comme elle est habituée aux bêtes sauvages, lors de ma première "simple visite" au parc, je trouve l'audace de lui demander : "Ca vous intéresse, des cochons d'Inde ?" Proposer des animaux à Jeannette, ce n'est pas offrir de la confiture à un cochon, quand bien même fût-il d'Inde.

Elle me répond : "Bien sûr".

Sur le porte-bagages de la bicyclette, j'ai solidement attaché, avec de bons tendeurs, un cageot, avec, dedans, les petits rongeurs promis. Mon père, dans un accès subit de générosité, a offert de la salade pour les nourrir.

Et c'est ainsi -cochon qui s'en dédit- qu'a débuté une extraordinaire histoire.

 

La "collection" du zoo de Buzet était à l'époque "riche" d'Apollo et Bellone, lions d'Abyssinie, Clarence et Angélina, lions de l'Atlas, Duranton et Rachel, lions d'Afrique, Samson, loup de Sibérie ; Shanghai, léopard ; Sheila, panthère mouchetée ; un vautour fauve qui refusa, pour mieux rester anonyme, qu'on lui donne un prénom ; Boubou et Titou, callitriches, singes verts ; Nénette, macaque Rhésus ; Mimi, magot d'Australie ; Napoléon et Joséphine, macaques de Java ; des grues antigones, des émeus d'Australie, des mouflons de Corse, Pascal, le poney...

Autour de cette "planète" vient graviter en satellite la petite plèbe animalière dont Jeannette ne s'est jamais départie : des chiens (innombrables), des chats, des chèvres, des cochons, des poules, des canards, des dindons, des oiseaux de toutes espèces, mais aussi des porcs-épics, et des rats aussi, et des papillons aussi, et des mouches aussi...

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