29 avril 2009 3 29 /04 /avril /2009 15:18

C'était toujours le même rituel. Macha Béranger, un chapeau vissé sur la tête, arrivait au studio de la Maison de la Radio. Elle allumait une lampe qui, seule, trompait l'obscurité. Mais "le point le plus obscur n'est-il pas sous la lampe" ?
Parfois, on entendait à l'antenne le son très ténu d'un briquet qui allumait une cigarette.
Oedipe, son chien, restait sagement à ses côtés.
Suite de l'entretien du 7 octobre 1999.

A-t-on le droit d'en vouloir à ses parents ?

"- Alors quelles sont vos relations avec votre mère, maintenant, Joël, qu'elle est souffrante ?
- Elle est souffrante, elle est très diminuée. Elle a l'obsession de ne pas savoir s'habiller, alors qu'elle s'habille très bien, et elle a peur de manquer d'argent. Or, elle n'a jamais manqué d'argent. Elle n'a jamais fait d'ardoise, elle a toujours payé convenablement.

- Non, mais elle a une obsession qui est un peu phobique, voilà. C'était une femme avec un caractère très fort, très autoritaire ?

- Oui, oui, absolument. Très impulsive.

- Est-ce qu'elle vous a effrayé parfois ? Si vous avez obéi, c'est qu'elle vous impressionnait ?

- On peut intégrer cette relation dans un rapport amour/haine.

- Vous avez été quelqu'un de soumis et d'impressionné.

- Je me demande toujours : "A-t-on le droit d'en vouloir à ses parents ?" Est-ce qu'on a vraiment le droit ?
- Je ne crois pas. Sauf dans des cas extrêmes. Mais bon, les parents ont un caractère ; nous avons le nôtre. Le difficile entre les parents et les enfants, c'est que les enfants doivent s'affirmer par rapport aux parents, et qu'à un moment donné, il doit arriver un équilibre, mais il y a toujours une période d'affrontement. Elle est logique, elle est normale d'ailleurs, c'est vrai. Il doit y avoir une période de réaction par rapport à la famille qui n'est pas forcément négative, au contraire, parce qu'après, ça s'arrange. Parce que être soumis complètement à ses parents, ce n'est pas non plus une bonne attitude parce qu'elle ne vous permet pas de développer votre personnalité, votre personnage dans la vie. Donc, on doit aimer ses parents, mais on ne doit pas tout accepter de ses parents.
 Il faut être un peu rebelle par rapport à ses parents.
- Oui, mais je pense que le déterminisme dont ils disposent doit être bien employé. Si ce déterminisme est axé et dirigé vers une forme d'éducation qui n'est peut-être pas forcément la bonne, c'est là où ça peut pécher... 
- Oui, mais il n'y a pas de parents parfaits comme il n'y a pas d'enfants parfaits, vous savez... Mais vous, ce qui est ennuyeux, c'est que vous avez subi l'autorité de votre maman très très jeune, et ça ne vous ait jamais venu à l'idée de réagir ?
- Non... Si... J'étais parfois exaspéré. J'essayais d'élever la voix, gentiment, mais...
- Et vous n'avez jamais eu le réflexe de partir, parce que vous avez eu peur de lui faire de la peine ?
- Oui... Non... Oui, il y avait ça. Et puis, je me voyais mal partir, mal m'assumer, avoir une indépendance... J'ai eu très peur...
- En fait, sans le vouloir, votre maman vous a infantilisé, en tant qu'homme, vous avez eu des réactions de peur vis-à-vis de l'extérieur.

- Absolument.

- Parce qu'elle vous a infantilisé, consciemment ou inconsciemment, je ne sais pas, mais elle vous mettait en dépendance, oui.

- Oui, c'est l'image du petit oiseau qui est en cage, à qui on apporte de la nourriture. Il se débat, il crie, il ne veut pas rester dans la cage. Bon, il réussit à partir, et puis il a peur des autres oiseaux, il a peur du ciel. Il revient vers la cage parce qu'il a à manger, etc...

(A suivre.)

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28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 15:43

Sa voix était sculptée à la nicotine. Sans jouer les "pères Lavertu" et les concierges, tout pouvait laissser penser que c'était le cancer du fumeur qui avait emporté Macha Béranger. Or, c'est un fichu cancer du sein qui a fait son travail de sape. La vie, cette bougresse, n'en fait qu'à sa tête, ne fait que ce qu'elle veut. La mort, sa soeur jumelle a elle aussi un sacré caractère.
Suite de l'entretien du 7 octobre 1999.

"Une grande incommunicabilité entre nous."



"- Cet été, j'ai vécu quelque chose d'assez particulier. Ma mère était hospitalisée ; mon père aussi, et donc la maison qu'ils habitent est devenue toute vide, et pour moi, c'était quand même mon port d'attache. Je rentrais le week-end, et parfois en semaine. Il est vrai que cette maison vide m'a angoissé. Une grosse mélancolie noire s'est emparée de moi ; c'était une situation nouvelle et inédite, et angoissante. Et c'est là que j'ai compris qu'il fallait que je fasse quelque chose, que je bouge, sinon j'allais tomber dans...
- Il faut vous faire une vie, bien sûr, mais enfin, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Vous n'avez pas été préparé à votre indépendance et à construire quelque chose...
- ... et effectivement, je n'ai pas pu me réaliser en fait, puisqu'elle a toujours dicté les actions que je devais mener...
- Oui, mais attendez, Joël, vous avez toujours obéi...
- Oui, par bonne éducation peut-être... [sic !]
- Non, ce n'est pas de la bonne éducation, ça devait vous arranger parce que si vous aviez su réagir, votre mère aurait suivi. C'est à dire que vous avez une relation très très forte, très passionnelle avec votre mère, et si vous avez obéi, c'est parce que ça vous convenait ?
- Oui, sans doute... J'ai peut-être joué la politique de l'autruche.
- On dit "une mère castratrice" si on veut bien être "castré" (Rires.) Si on réagit un peu, la mère castratrice est intelligente, en général, et finalement, suit un petit peu pour ne pas perdre son fils. Elle acceptera aussi qu'il s'en aille ; elle aimera la femme qu'il aimera, enfin... elle fera des concessions. Mais si on vous a toujours dit "non"... On vous a toujours dit depuis que vous étiez tout petit "non" ?

- Oh ! Oui, oui...

- D'accord. Donc, c'est un mode de fonctionnement que vous avez adopté très tôt.

- Il y a des choses qui se sont imprimées dans le cortex, on va dire, et donc, on en arrive à se dire : "C'est ainsi et pas autrement ; il ne peut pas en être autrement."

- L'idée de quitter votre mère, est-ce que ça vous désespérait ?

- (Court silence.) Pas vraiment, non.

- Pas vraiment. Donc, vous avez été quelqu'un de soumis et de consentant.

- Oui, tout à fait.

- Par amour pour elle, par tendresse, par respect ?

- Oui, je pense, oui. Et puis il y avait une grande incommunicabilité entre nous, hein, malgré tout. Les images que je garde d'elle, c'est des images tendres, de sorties, de balades, mais nous n'avons jamais communiqué vraiment. Je n'ai jamais pu lui dire ce que je ressentais vraiment.

- Parce qu'elle ne vous a pas permis de vous exprimer.

- Oui, et je me rends compte aujourd'hui, avec le recul, que je ne peux pas dire : "maman"...

- Ah bon ?

- Je ne peux pas. Et ça, je... Je...

- C'est un mot qui vous...

- ... ah oui, qui m'écorche les lèvres. C'est affreux. Je ne peux pas dire ce mot-là. Je ne sais pas pourquoi. Il y a peut-être une explication freudienne à ça, mais je me pose des questions. Je n'arrive pas à savoir pourquoi. Donc, on s'appelle de façon "interpellative". Avec mon père, c'est pareil. C'est à dire, lorsqu'ils s'appellent, ça donne du "Oh ! tu es là ?"

(A suivre.)

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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 15:16

"ALLO MACHA" NE REPOND PLUS

Macha Béranger est morte, laissant ses "sans sommeil" et "sans sommeille" orphelins. Elle a officié à France Inter  pendant 30 ans, et il paraissait inconcevable de déboulonner cette "Institution" calée au coeur des ténèbres, à l'heure où "les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit, (...) avec des problèmes d'hommes, simplement, des problèmes de mélancolie." (Léo Ferré - "Richard").

Mais Macha a été remerciée après trois décennies de bons et loyaux services, et de quelques sauvetages...

Sa voix, sa personnalité, ses rituels l'ont rendue célèbre. Pourtant raillée, parodiée ("Ma chatte dérangée !..."), elle n'a jamais perdu un sens de l'humour qui était peut-être -qui est sans doute- la politesse du désespoir.

Je me suis entretenu à l'antenne avec Macha trois fois. Deux fois j'ai évoqué le fétichisme ; une fois, longuement, mon rapport trop fusionnel à ma mère. Il faut croire que les chansons "disent vrai", que j'avais, moi aussi, "des problèmes d'hommes, des problèmes de mélancolie."


Celles et ceux qui ont lu mes "carnets" ne seront pas surpris à la lecture du texte qui suit, texte de la transcription du long entretien que j'ai eu avec celle à qui on ne dira plus "Allo, Macha ?" Elle est aux abonnés absents.



Entretien avec Macha Béranger sur France Inter le 7 octobre 1999

                                                                  "Ne fais pas,     n'y vas pas, tu sais pas."

- Allo, Macha ?

- Oui, bonsoir.

- Bonsoir Macha. Je suis toujours heureux de vous entendre, de vous parler un petit peu plus près que d'habitude, puisque d'habitude, c'est dans le transistor...

- Quel est votre prénom ? Je vous connais ?

- Joël.

- Joël, oui.

- Nous nous sommes parlé il y a huit mois à peu près , et puis je vous avais appelé il y a un peu plus longtemps. (...) Là, je viens vers vous parce qu'il m'arrive ce qui arrive à beaucoup d'hommes qui abordent la quarantaine, et qui s'aperçoivent qu'ils n'ont pas coupé le cordon ombilical...

- (Rires.)
- ...qu'il y avait un noeud sur le cordon et que les obstétriciens ont oublié de le sectionner. Alors c'est vrai qu'on vit comme ça avec sa maman (Raclement de gorge.) un petit peu castratrice et...

- Attendez, Joël, vous vivez avec votre mère ?

- Non, je ne vis plus avec ma mère.

- Ah bon.

- J'ai réussi à prendre un appartement.

- A quel âge ?

- Il y a quatre ans à peu près. Ca a été très dur.

- Vous venez d'avoir 40 ans ?

- J'ai 37 ans. Je suis parti il y a 4 ans, mais ça n'a pas été facile parce qu'elle refusait obstinément que je quitte le domicile conjugal (sic !) Elle a fait des pieds et des mains pour m'empêcher de partir. Mes deux frères [jumeaux] ont eu la chance de partir ; mes frères qui ont 12 ans de plus que moi, et puis elle s'est aperçue qu'il ne restait que moi à la maison. Donc, j'ai l'impression qu'elle m'a un peu gardé...
- En fait, ce n'est pas vous qui n'avez pas coupé le cordon, c'est elle qui n'a pas pu le couper ?
- Je pense... Je pense...
- Vous vous êtes laissé faire, en fait ?
- C'est peut-être ça.
- Oui, ça vous plaisait...
(...)
- Aujourd'hui, elle est très diminuée puisqu'elle ne plus lire, écrire et conduire, et après une attaque cérébrale très importante.Donc, je me retrouve un petit peu... Pfff... complètement largué, un peu comme si j'étais dans un Boeing et que je sautais sans parachute. Parce que c'est mon unique repère, en fait...
- Oui.
- J'ai pas cherché ailleurs, disons... C'était une solution de facilité. Et il se trouve qu'aujourd'hui, j'ai très peur des femmes.
- Ah, vous avez très peur des femmes ?
- Il me semble, oui.
- Pourtant, vous êtes resté chez votre maman jusqu'à 34 ans... 33 ans, mais vous aviez une vie indépendante ?
- Euh... oui, c'est-à-dire que lorsque je lui faisais part d'une aventure ou d'une envie, c'était systématiquement : "Non, ne fais pas." Hein, c'est le genre de maman que j'appelle
"Ne fais pas, n'y va pas, tu sais pas".
- Oui, c'est castratrice comme vous avez dit, tout à fait.
- Je pense qu'il ne faut pas avoir lu tout Freud mais il me semble avoir compris...
- Oui, parce que, évidemment, elle n'avait qu'une peur, c'était de vous perdre.
- Absolument.
- Et une autre était une ennemie, une rivale bien sûr.

(A suivre.)

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26 avril 2009 7 26 /04 /avril /2009 06:00

 

 

 

"La petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de la France-Comté. " : c'est l'incipit du roman assez connu de mon grand ami Henri Beyle, que certains appellent Stendhal : "Le Rouge et le Noir".
Il me pardonnera de le plagier en l'amendant : "La petite ville de Villaudric peut passer pour l'une des plus jolies villes de la Haute-Garonne."
Tout ça pour dire que c'est à Villaudric, à quelques encablures de Montauban, où repose le violon de mon grand ami Ingres, que je signerai, aujourd'hui-même, dans le cadre d'un premier festival du Livre mon ouvrage "J'ai très bien connu Jacques Brel".
Je vous donne un indice pour me reconnaître : vous n'aurez qu'à vous reporter à l'un de ces nombreux portraits plus ou moins récents du trombinoscope ci-dessus.

Et come je suis bon, je vous donne un second indice : je me suis empâté depuis.


JF

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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 21:13

Pour une surprise, ce fut une surprise. Mon vieux camarade Anton Tchekhov (avec qui la vie n'a pas été tendre non plus), informé de mes déceptions, de mon chagrin, de mes chagrins, de ma tête ressembante à une bouilloire est venu ce jour me visiter.
Après quelques considérations littéraires ; rajustant son lorgnon, il m'a dit des mots si simples, et si vrais, et si beaux,  je les reproduis ici :

"Je vais te dire : reprends tes esprits.
Considère les choses simplement, comme tout le monde.
Ici-bas, tout est simple. Le plafond est blanc. Les bottes sont noires. Le sucre est sucré."
Anton Tchekhov (Ivanov)

Ca m'a fait du bien. A vous aussi ?

JF

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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 18:40

Il faut croire qu'il y a des gens qui travaillent encore à France Inter, malgré les incertitudes qui planent sur la station (debout pénible) : j'ai reçu, suite à mon message d'hier soir celui-ci :
"Bonjour.

Merci de l'intérêt que vous portez  à France-Inter.

Votre message a été transféré à notre équipe du service culture.

Cordialement.

Christiane. Relations auditeurs."
Je vous tiens informé en cas de réussite sociale, carton au box-office et entrée à l'Académie Française.

Quant à la suspension des "Correspondances clandestines", trois "engueulades" aujourd'hui pour le fragile valétudinaire que je suis en sont venues à bout...

Je crois que je vais écrire des dialogues pour "La petite maison dans la prairie" (Et j'adore "La petite maison dans la prairie")

'Reusement que j'ai eu "des petites joies tranquilles" : une très grande avocate qui a adoré mon "J'ai très bien connu Jacques Brel" et qui va faire un "papier" dans le bulletin du bâtonnier, et puis l'augure de mon quart-d'heure (trois minutes ?) de gloire à la télévision très bientôt.

JF

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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 18:56

C'est sans acrimonie mais parce que j'avais cette "affaire" sur le coeur que je viens de laisser, grâce à nos outils modernes et rapides (tu vois, maman...) ce message dans le cadre réservé aux réactions des lecteurs de France Inter :

"Bonjour ou bonsoir.

Je suis un vieil auditeur de "Paris Inter" depuis.... allez, 1985, à l'époque où l'on n'avait pas mis à la porte pour une impertinence que l'on met aujourd'hui en exergue Jean-Charles Aschéro et ses sublimes "Choses de la Nuit".
Il y a une question que je me pose.
Voici.
J'ai écrit un livre à compte d'auteur "J'ai très bien connu Jacques Brel" (titre accrocheur à ne pas prendre au premier degré) (Et envoyé à France Inter).
Mon livre est mis en dépôt-vente dans deux points de ma ville natale, Toulouse. Il "marche" bien. Il pourrait mieux "marcher" si les réseaux des grandes maisons d'édition ne cannibalisaient pas les prescripteurs.
Le bouche à oreille fonctionne ; les rivières souterraines coulent, et pourtant, quel est le créneau qui pourrait parler de mon livre ?
Ce n'est pas à moi de dire s'il est bon, mais c'est à moi de vous alerter sur des talents peut-être trop cachés, contraints de le rester.
Vous avez mes fidèles amitiés.

JF

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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 19:02

Il me semble qu'on ne le sait pas assez, ou qu'on ne le sait plus, ou bien encore qu'on ne l'a jamais su, mais le professeur Lucien Israël, grand ami de Jacques Brel, a écrit à la mort de ce dernier, après lui avoir prodigué tous les soins qui se puissent être, un texte magnifique, que je viens de retrouver dans mes jeunes et vieux papiers, en l'occurence dans les archives du "galinero gris" (le poulailler gris") pendant de la "casa azul" de ma grande amie Frida Kahlo (Mais de tout cela je vous reparlerai...)
Je vous livre donc ce texte du célèbre cancérologue, prouvant s'il en était besoin, que les chirurgiens ne sont pas que des mécaniciens, mais peuvent se révéler poètes quand l'occasion se présente.

DE L'AUTRE COTE DU MASQUE

Au Nord-Est, ce soir-là, presque sans prévenir, le sang se mit à couler à sang inverse. On pouvait depuis l'univers où tu te concentrais entendre le coeur se hâter, battre d'avance vers son dernier duel.
Piège de l'oubli tendu dans l'invisible ; dents serrées, les yeux ouverts.
De l'autre côté du masque.

Longue nuit, l'âme aux aguets. Puis à l'aube, sous quelle poussée les portes du temps se sont entrouvertes ?
Et soudain, îles, chansons, ratures du destin, tout était là, sous ton regard : la mer qui t'avait bercé, la peau que tu avais aimée, la musique et les paroles qui avaient habité l'éternité de ta douleur, la vie qui s'était perdue dans le dédale des miroirs. Tout était là.
Pour un unique instant.
Dans tes yeux qui, sans se refermer, emportèrent très vite, de l'autre côté des jours, une partie de la maigre joie qui restait.

Quelques-uns, après, s'en vinrent scruter la juste paix de ton visage.
Quelle paix ? Il n'y a pas de paix.
Quelle justice ? Il n'y a pas de justice.
Il n'y a que la colère et le mépris, la trahison et le silence, le combat et la défaite.
Toi, toi, tu avais appris cela, et depuis longtemps, tu te taisais.
Où que tu sois, sur les mers bleues et vides de tes rêves, dans les carlingues de ta nudité, salut.

Lucien Israël

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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 19:54

J'ai un ami qui est dompteur. Un dompteur de mots.
Il a belle allure avec ses hautes bottes noires.
Il fait entrer avec lui des mots dans la cage et leur fait faire des choses extraordinaires.
Un jour, il a même fait pénétrer le mot "sexe" dans le mot "bouche".


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15 avril 2009 3 15 /04 /avril /2009 20:15

"A PROPOS DE BOTTES" a invité aujourd'hui à sa table Gustave Flaubert, le grand ami d'une grande amie.
Nous avons, grâce à lui, connu une grosse émotion littéraire à la lecture de l'une de ses lettres, adressée à Louise Colet, le 26 août 1853. Il y parle bottes et littératures avec la finesse et le panache qu'on lui connaît.

QUAND GUSTAVE TIENT DES PROPOS DE CORDONNIER
J'aime les oeuvres qui sentent la sueur, celles où l'on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à usage de podagre : on y cache ses ongles avec toutes sortes de difformités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pêcheurs de Naples, il y a la différence des deux littératures. L'une n'a plus de sang dans les veines. Les oignons semblent y remplacer les os. Elle est le résultat de l'âge, de l'éreintement, de l'abâtardissement. Elle se cache sous une certaine forme cirée, convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme, pleine de ficelle et d'empois. C'est monotone, incommode, embêtant. On ne peut avec elle ni grimper sur les hauteurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les difficultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l'entrée de la science, où il faut prendre des sabots ?). Elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons, où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux. Ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l'autre ! l'autre, celle du bon Dieu, elle est bistrée d'eau de mer et elle a les ongles blancs comme l'ivoire. Elle est dure, à force de marcher sur les rochers. Elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l'habitude en effet de s'y enfoncer mollement, le galbe du pied peu à peu s'est développé selon son type ; il a vécu selon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi, comme ça s'appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c'est beau !
Quel dommage que je ne sois pas professeur au Collège de France ! J'y ferais tout un cours sur cette grande question des bottes comparée aux littératures. "Oui, la Botte est un monde" dirais-je, etc. Quels jolis rapprochements ne pourrait-on pas faire sur le Cothurne, la Sandale ! etc.
Quel beau mot que Sandale ! et comme il est impressionnant, n'est-ce pas ? Celles qui ont des bouts retroussés en pointe, comme des croissants de lune, et qui sont couvertes de paillettes étincelantes, tout écrasées d'ornements magnifiques, ressemblent à des poèmes indiens. Elles viennent du Gange. Avec elles on marche dans des pagodes, sur des planchers d'aloès noircis par la fumée des cassolettes, et, sentant le musc, elles traînent dans les harems sur des tapis à arabesques désordonnées. Cela fait penser à des hymnes sans fin, à des amours repus... La Marcoub du fellah, ronde comme un pied de chameau, jaune comme l'or, à grosses coutures et serrant les chevilles, chaussure de patriarche et de pâtre, la poussière lui va bien. Toute la Chine n'est-elle pas dans un soulier de Chinoise garni de damas rose et portant des chats brodés sur son empeigne ?

Dans l'entrelacement des bandelettes aux pieds de l'Apollon du Belvédère, le génie plastique des Grecs a étalé toutes ses grâces. Quelles combinaisons de l'ornement et du nu ! Quelle harmonie du fond et de la forme ! comme le pied est bien fait pour la chaussure ou la chaussure pour le pied !

(...)

Et maintenant, nous sommes livrés à l'anarchie des gnaffs. Nous avons eu les jambarts, les mocassins et les souliers à la poulaine. J'entends dans les lourdes phrases de MM Pitre-Chevalier et Emile Souvestre, Bretons, l'assommant bruit des galoches celtiques. Béranger a usé jusqu'au lacet la bottine de la grisette, et Eugène Sue montré outre mesure les ignobles bottes éculées du chourineur. L'un sent le graillon et l'autre l'égout. Il y a des taches de suif sur les phrases de l'un; des traînées de merde tout le long du style de l'autre. On a été chercher du neuf à l'étranger, mais ce neuf est vieux (nous travaillons en vieux). Echec des rebottes à la Russe et des litttératures laponnes, valaques, norvégiennes (Ampère, Marmier et autres curiosités de la Revue des Deux Mondes). Sainte-Beuve ramasse les défroques les plus nulles, ravaude ces guenilles, dédaigne le connu et, ajoutant du fil et de la colle, continue son petit commerce (renaissance des talons rouges, genre Pompadour et Arsène Houssaye, etc.). Il faut donc jeter toutes ces ordures à l'eau, en revenir aux fortes bottes ou aux pieds nus, et surtout arrêter là ma digression de cordonnier. D'où diable vient-elle ? D'un horrifique verre de rhum que j'ai bu ce soir, sans doute. Bonsoir.

 
Gustave Flaubert

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