8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 16:49

L'homme : Vous avez peur de vieillir ?

La femme : ...

L'homme : Avez-vous pensé à la chute de ce qu'auront été vos premiers cheveux blancs ; à vos premières taches, vos premières rides ; à vos joues tombantes, votre bouche puante ; avez-vous pensé à votre ratatinement ?

La femme : Iconoclaste !

L'homme : Ca vous effraie ?

La femme : Oui, quelque part.

L'homme :  Quelque part. Vous aussi, vous sacrifiez à la mode un relief du langage que l'on brandit comme un bouclier de Brénnus. Quelque part... (Parodiant :) Oh, mais vous savez, ma chère, il est vraiment séduisant quelque part ! Si quelque part est devenu un lieu commun, alors, où va-t-on ?

La femme : Quelque part !
(Ils éclatent d'un grand rire complice.)
Nous avons échangé quelques images, quelques vues de basse-cour : qu'importe le cours des agnelets et des porcelets ! Sauriez-vous formuler un projet sincère ?

L'homme : Je voudrais ouvrir une boîte.

La femme : Vous savez où ça mène ?!

L'homme : Une boîte dans laquelle il se pourrait qu'on entende de la musique douce et où on pourrait tenter d'esquisser des danses lentes.

La femme : Ca se défend.

L'homme : Vous n'avez pas vu mon journal ? Je l'avais tout à l'heure, non ?

La femme : Chez vous, un objet sans valeur trop gardé, vite perdu et c'est tout un drame. Attendez...
(Elle se lève et s'aperçoit qu'elle est assise sur le journal.
Elle le tend à l'homme, concave et froissé.)
Je suis confuse. Je ne l'avais pas vu. C'est le journal dans lequel vous écrivez, je crois ?

L'homme : Oui, j'écris, c'est beaucoup dire... J'écris au compte-gouttes. Je m'occupe de la rubrique des éléphants écrasés. Leurs cimetières sont plein de gens irremplaçables.
(Il n'a pas pris le journal tendu ;
la femme y penche son regard.)
Mais c'est vous ! On parle de vous ! Une accroche à la une. Chapeau bas !
(Elle lit :) Qu'est-ce qui cachait l'homme à la chanterelle ? A plus de 30 ans, il découvre qu'une anomalie l'empêchait de parler d'amour. Devenu névrosé, fétichiste et mégalo sauvage, il s'aperçoit, après un long aveuglement, qu'il possède le sens des mots et un style. Portrait d'un dramaturge négligent. Lire page 30.
(Admirative :) Chapeau bas !

(A suivre.)

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Brèves :

BREL ETAIT LA
C'était hier. A quelques cinquante kilomètres où Brel vint chanter en 1962. Brel serait venu, là, dans le village de mon enfance... Brel disait à Jojo : "On met un micro et une sono dans le coffre de la DS et on y va." Oui, Brel, serait venu.
Mais hier, salle Ticky Holgado à Bessières, il y était un peu quand même. La salle était pleine comme un oeuf, et sur la scène, il y avait "des jeunes qui ne le connaissaient pas et des vieilles qui ne le connaissaient plus"... Enfin, pas tout à fait. 
On m'avait demandé de choisir et de lire trois textes et de parsemer le spectacle de bouts de vie breliens. 

Emu. Devant ces petites craquantes dansant sur "Bruxelles" et lorsque leur professeur est venu me dire :
"Elles ne connaissaient pas du tout Brel. Elles l'on découvert et ont pris beaucoup de plaisir à l'interpréter."
Surpris,  lorsque les chorales entonnèrent un vivifiant "Au printemps".
Séduit lors du récital de Jean-Luc Tardat, à la voix chaude et aux accents nougaresques, "contaminé" par Brel à l'écoute de "Mon père disait".
Subjugué par Marie-Ange Lavoie qui porte bien son nom et qui se donne dans une déchirante version tout en crescendo de "Quand on n'a que l'amour".  (Et qui, soit dit en passant, les coulisses regagnées, porte fort bien les cuissardes...)
Oui, Brel serait venu.

JF

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5 décembre 2008 5 05 /12 /décembre /2008 14:02

2e ACTE


Le hall d'un hôpital vert et blanc.
Tout vert dehors, tout blanc dedans.

Nous retrouvons là la femme et l'homme du premier acte. Assis. Devant eux, un jeu de société s'étale sur une table basse. Un dictionnaire aussi.

Eléments du décor : un bureau des admissions, un tableautin au sujet imprécis ; une large baie laisse pénétrer la lumière du jour.
A l'aide de pions, l'homme compose un mot qu'il dépose ensuite sur un plateau quadrillé et multicolore.

L'homme : Corbeau.


La femme : L'oiseau ?


L'homme : Non, la pièce en saillie qui supporte les poutres. Depuis peu, je me passionne pour l'architecture. Je découvre la matière.

La femme : C'est conséquent ?

L'homme : Très.
(Un temps.)
Vous permettez que je vous raconte un souvenir d'enfance ? Je vous ramène à la campagne. Pouvez-vous me dire où sont-ils et ce que sont devenus Guy et Suzon, Jeanne et Raymond ? Ils venaient de la ville pour passer les dimanches en s'étonnant. J'aimais les voir aller dans les haies cueillir des prunelles pour élaborer des liqueurs. D'une ferme lointaine, par delà les prairies paqueretisées, des pintandes criaillaient...

(La femme l'interrompt et place un mot sur le plateau de jeu.)

La femme : Martinet.

L'homme : L'instrument ?

La femme : Non, l'oiseau. Vous, on peut dire que vous êtes un ortolancinant. Dites-moi, maintenant qu'on s'est traité de tous les noms d'oiseaux rares, vous pouvez me dire, si vous vous en souvenez, comment nous avons atterri ici dans cet hôpital vert et blanc ?

L'homme : Pour vous, j'ai cherché à savoir ce qu'il y avait dans les murs d'une agence, ce qui s'y passait, et, comme un aveuglement cessait soudain, je suis tombé et je vous ai entraîné dans ma chute.

La femme : Ca y est ! Je me souviens... La chanterelle ! L'agence, le linge... Tout ça ne tient qu'à un fil. (Elle se lève d'un bond et regarde par les carreaux de la baie.) Tout est bien là. Votre linge ! Votre linge sale ne l'est plus. Il est lavé, épinglé sur la corde la plus sensible d'un grand violon. Tout ça ne tient qu'à un fil. La chanterelle. (Elle revient s'asseoir.) Vous avez le visage des mauvais jours.

L'homme : J'aurais préféré un violon plus petit. Un stradivarius. Celui-ci se voit trop. Il encombre le jardin et l'entrée. Il n'est pas assez vert. Il y en a qui ne voient que lui. N'en parlons plus. Sans contredit et de surcroît...

La femme : Vous ne pouvez pas aérer ce que vous dites. (Le parodiant :) Sans contredit et de surcroît... Que de précautions allez-vous prendre... De quoi vouliez-vous me parler, sans contredit et de surcroît ?

L'homme : Je voulais vous parler de ce tableautin qui me fascine. (Il désigne le tableautin.) Cette jeune fille m'émeut avec son agnelet dans les bras. Et cette clairière...

La femme : Ce n'est pas une petite fille, c'est un petit garçon. Ce n'est pas un agnelet, c'est un porcelet. Ce n'est pas une clairière, c'est un sous-bous sous-verre.

L'homme : C'est une petite fille !

La femme : Un petit garçon !

L'homme : Un agnelet !

La femme : Un porcelet !

L'homme : Une clairière !

La femme : Un sous-bois !

L'homme : On s'empourpre... On s'échauffe... On halète...

(A suivre.)

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4 décembre 2008 4 04 /12 /décembre /2008 15:34

(L'homme reprend ses mouvements de tête vers l'arrière.
La femme revient vers lui.)

La femme (Intriguée.) : C'est quoi ces petits rituels magiques ?

L'homme : N'y faites pas cas. Ce sont des hennissements d'âne bâté qui réclame du son. En vérite, je m'assure que j'ai bien fermé la porte de chez moi.

La femme : Vous êtes du coin ? Vous sortiez de chez vous ? Vous êtes de ce quartier ? Et vous vous plaisez ici ?

L'homme : Oui. Oui. Oui. Non.

La femme : Pourquoi ?

L'homme : Parce que cette rue est nulle et non avenue. Je suis au 13. On devine un peu la façade. Là où on voit cette enseigne en encorbellement. (La femme se rapproche. Il donne des indications de l'index.) J'occupe l'arrière-boutique d'une agence.

La femme : Une agence de quoi ?

L'homme : Je n'ai jamais très bien su.

La femme : Mais enfin, vous n'avez jamais cherché à savoir ?

L'homme : Je ne fais que la traverser. Il y a des portes et des boîtes mais tout est sous clef.

La femme : Vous devriez chercher à savoir.

L'homme : Il faut des codes, sésames, passe-droits, sauf-conduits, passeports et portes, laissez-passer et pisser, chasses-gardées, pattes blanches, emplacements réservés et prioritaires, certificats de complaisances, régimes de faveurs, cartons et entrées, licences, patentes, dérogations et dérogations spéciales. Une seule fois, j'ai eu la curiosité d'inventorier le contenu d'une boîte qui était restée entrouverte. Il y avait un échantillon de cuir, un tampon-dateur accusant la date du 31 mai 1986, un bandeau d'expédition du quotidien "Ouest-France", des pétales de rose, un plan de Rennes, un plan de Bruxelles, un plan de Paris et les résultats d'une prise de sang annotés et interprétés. Et c'est alors que je me suis rendu compte que cette boîte m'appartenait et que je l'avais laissé traîner par mégarde hors de chez moi. On aurait pu me confondre et me confondre avec celles et ceux de l'agence. De plus... Attention, un fiacre insiste pour passer...

(A ce moment-là, on entend une musique. C'est "Le galop de la Gioconda" de Ponchielli.
Durant l'émission de cette musique, pourtant entraînante et enjouée, la femme et l'homme écoutent, interdits, stupéfaits, statufiés.)

La femme (Elle désigne le récepteur-radio.) : Ou bien vous ne l'avez pas bien éteint ou bien c'est la grande musique qui s'autodiffuse parce qu'un conditionnement commence à opérer.

L'homme : Le fiacre n'insistait pas pour passer. Nous devrions décomposer tous nos mouvements pour éviter d'en faire de faux. Il faudrait aussi surveiller son langage. C'est dur. Cette musique ne vient pas de là. (Il désigne le récepteur-radio.) Mais de là. (Il pointe un index vers un point indéfini en coulisse.) Lovée, il suffit de trois fois rien pour qu'elle égrène ses notes. Ce n'est pas désagréable. Puisse-t-elle éveiller en rappel les choses de la vie ? L'entendions-nous déjà quand, petits, on nous mâchait le monde en bouillies et en purées ? Oui, j'ai bien dit en rappel, quand on était petit. Au coeur des nuits orange et bleues par endroits, dans la maison en plein champ, près des arbres, dans la douceur moelleuse du lit, quand on entendait chanter le vent en trilles dans le corridor et bruire la pluie en trémolos sur les tuiles qui allaient nous tomber dessus ; n'était-ce pas elle qui, petite musique de chambre, caressait les lobes et les narines, disant "Bonsoir" ou "Dormez bien, faites de beaux rêves", "Toutes les puces dans ton lit et la plus grosse dans ta poche" ; elle qui effaçait les regards et éparpillait les pensées ?

La femme : Vous faites des périphrases pour faire des périphrases. Vous parlez trop. Vous êtes trop naïf.

L'homme : Pourquoi ?

La femme : Pour trois raisons : d'abord, ensuite et enfin.

L'homme : Vous aussi vous parlez trop. Vous êtes insolente.

La femme : Pourquoi ?

L'homme : Pour quatre raisons : d'abord, ensuite, toujours et enfin.(Tout ce qui suit est dit en débit rapide.) Dans un coin de la cour intérieure, un escalier à vis dessert l'habitation et se prolonge dans le sous-sol. Sa porte, à linteau appareillé, n'est que de la fin du XVe siècle, ce qui dénote les remaniements de l'édifice à cette date. L'intérieur a d'ailleurs subi à plusieurs reprises des travaux qui l'ont en partie modernisé. La chanterelle. Robe de mariée. Charcuterie. Délice d'occitanie. Chaud et Froid. Saumon sauce champagne. Magret de canard sauce Poivre Vert. Jardinière de légumes. Plateau de fromages. Omelette Norvégienne. Pyramide du Bonheur. Café. Eau de vie d'Ange. Vins de Gaillac. Champagne. La chanterelle. L'adhésion n'est effective que lorsque le demandeur a satisfait à la production de l'ensemble des renseignements et pièces à fournir. Le défaut d'une seule pièce ou d'une signature ne peut que retarder le traitement du dossier. La chanterelle.

La femme : Ah ça !

L'homme : Parfait en ville, le pantalon zippé côte en gabardine souple 65 % polyester, 35 % viscose. Une coupe sobre et élégante. Ceinture droite à passants. Plis et poches passepoilés devant. Glissière et bouton côté. Pince dos. Bas non terminé 16 cm. Beige 964.6057. Gris 964.6035. Marine 964.6043. 36, 38, 40 : 199 francs. 42, 44, 46 : 219 francs. La chanterelle. Zone A : Caen, Clermont-Ferrand, Grenoble, Lyon, Montpellier, Nancy-Metz, Nantes, Rennes et Toulouse. Zone B : Aix-Marseille, Amiens, Besançon, Dijon, Lille, Limoges, Nice, Orléans-Tours, Poitiers, Reims, Rouen et Strasbourg. Zone C : Bordeaux, Créteil, Paris et Versailles. La chanterelle. Sept fois six font quarante-deux. Sept fois sept font quarante-neuf. Sept fois huit font cinquante-six. Sept fois neuf font soixante-trois. La chanterelle. Au moment de mettre sous presse, le bruit se répand qu'Elvin Bale aurait succombé à ses blessures. Il nous a cependant été impossible d'obtenir confirmation de cette triste nouvelle et nous voulons encore espérer qu'elle est fausse.

La femme : Ah ça !

L'homme : Jeudi dernier, le gouvernement avait déjà annoncé un bond de 2,2 % en décembre des commandes de biens durables sur l'année ; le PIB a progressé de 2,6 %. La chanterelle. Abiamo recevito la tuo cartolina siamo malto contenti che ti trovi bene e speriamo che ci duri fino che tu puoi avere un impiego che patresti assumerlo ti auguriamo caragio e salute buon preseguimiento per noi e sempre uguale. La chanterelle. Le mois dernier, une navrante erreur technique a substitué à la bonne grille "Flèches-Express" une copie erronée destinée à être détruite puisqu'elle comportait une grossière faute d'orthographe, "impressionnisme" écrit avec un seul "n". Nous vous prions d'excuser cette regrettable bévue.

La femme : Ah ça !

(A suivre.)

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3 décembre 2008 3 03 /12 /décembre /2008 16:25

L'homme : On vient vers nous.

(Deux personnes s'approchent.
Un homme portant une caméra à l'épaule ; une femme un micro qui se déroule et se perd en coulisses.
L'un braque sa caméra, l'autre son micro pour effectuer les prises de son et les prises de vues.)

La femme au micro : Nous n'avons pas à vous dire bonjour. Nous travaillons à la chaîne "La Belle Equipe". C'est tout dire. Nous étions en repérages et nous vous avons repérés. Nous avons carte blanche de presse pour faire de vous ce que nous souhaitons. Taisez-vous ! Voici des cartons revêtus de deux questions.
(Elle distribue les cartons.)
Cochez d'une croix la bonne réponse. Bien entendu, vous n'avez pas de quoi écrire ? On m'avait bien dit que vous étiez démunis. Voici pour vous.
(Elle leur tend deux crayons.)
Tenez-les de façon à ce que l'on voit le sigle de notre société. Attention, ça tourne ! Récitez l'alphabet, nous nous chargerons de construire vos phrases au montage. Nous légenderons vos images.
(Elle leur arrache les crayons et le jette à terre.
Balayage de la caméra sur le récepteur-radio, le sac et le parapluie.)
Tout est en boîte ? Chaud devant ! Laissez passer, la presse est pressée.

("La Belle Equipe" repart comme elle était venue.)

L'homme : Leurs méthodes sont pour le moins expéditives. Qu'est-ce que vous avez marqué sur le carton ?

La femme : Il y avait écrit : "Etes-vous un homme ? Réponse A. Ou une femme ? Réponse B." J'ai coché d'une croix la réponse B.

L'homme : J'ai fait exactement le contraire.

La femme : Chacun sa croix !

L'homme : Vous l'avez reconnue, à elle ? C'est l'impayable vedette du tube qui donne des tuyaux. Elle parle comme elle écrit et elle écrit non seulement avec ses pieds mais elle garde ses bottes.

La femme : Je vous trouve un peu féroce. Pourtant, d'après vous, il est facile d'écrire. Vous deviez m'apprendre...

L'homme : c'est vrai. Prenez un crayon là où on les trouve le plus communément de nos jours : dans le ruisseau !
(Il désigne les crayons jetés par "La Belle Equipe".)
Voyez le peu de soin que l'on accorde à ces instruments.

La femme : (Elle ramasse l'un des crayons et l'examine.) La mine est défaite.

L'homme : Donnez-lui de quoi sourire. Montrez-lui vos papiers. Mieux : utilisons les moyens de fortune. Voyez-vous comme moi cette feuille morte qui jonche là-bas les dalles ? Elle fera office de feuille de bord de route. Voulez-vous vous approcher d'elle ?
(La femme se dirige vers la feuille, dans la coulisse.
On ne voit plus que l'homme tourné vers elle.)
Vous voici au chevet, à l'article de la feuille morte. Impression ? Sensation ?

La femme : Ca frémit.

L'homme : Il est peut-être encore temps. Vite ! Précepte premier : pour savoir et vouloir écrire, il faut tout prendre dans le dictionnaire, je l'ai déjà dit, et surtout, surtout, il faut s'ancrer dans la tête une bonne fois pour toutes qu'il ne faut plus rien vivre ni observer sans rapporter.

(Nerveux, débit rapide, échange.
La femme en voix off.)

Cardinal.

La femme : Deux.

L'homme : Noms.

La femme : Escargots.

L'homme : Invariable.

La femme : S'

L'homme : Adverbe.

La femme : En

L'homme : Verbe.

La femme : Vont.

L'homme : Préposition.

La femme : A.

L'homme : Déterminant.

La femme : L'

L'homme : Nom :

La femme : Enterrement.

L'homme : Préposition.

La femme : D'

L'homme : Indéfini.

La femme : Une.

L'homme : Substantif.

La femme : Feuille.

L'homme : Qualificatif.

La femme : Morte.

(Un temps.)

L'homme : "Deux escargots s'en vont à l'enterrement d'une feuille morte." Vous trichez ! Quelqu'un, Jacques Prévert, a déjà écrit ça.

La femme : Comment pouvais-je le savoir ? Je ne sais pas lire comme vous. Je n'ai fait qu'observer comme vous me l'avez fait observer.

L'homme : Au diable le bec cornu d'huissier qui me fit vous enseigner les écritures. Ne me faites surtout pas voir vos jambages plagiaires, et laissez donc ces gastéropodes aller aux funérailles.

(A suivre.)

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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 15:20

L'homme : Si je vous apprends à écrire, vous saurez m'apprendre autre chose que la danse de Saint-Guy ?

La femme : Volontiers. On va d'abord commencer par quelques faux-pas. Mais imaginez d'abord : le climat du vendredi soir, en été, à cinq heures et demie de l'après-midi. On s'apprête à quitter le labeur pour se réjouir l'âme et le corps. Ce soir, sous les girandoles, sur le carreau à peine attiédi, les filles auront sué, mais au sortir de la douche, elles mêleront leurs délicates fragrances à celles de la nuit. Il flottera dans l'air du soir un parfum frais et sauvage. Quoi de plus délicieux ? Elles vous ouvriront leurs bras et vous vous laisserez guider. Et sans jamais avoir valsé de votre vie, vous serez tout à coup ailé, transporté, un peu comme ça...

(Elle lui saisit les deux mains et lui fait entonner une ronde.

Ils s'arrêtent.)

L'homme : Quel est le bon vent du large qui nous a emmenés ?

La femme : La réponse est dans la question : large. C'est bien, hein ? Regardez-vous dans mes yeux, vous allez vous trouver brillant. Belle revanche : c'est un plat qui se déguste tiède et qui garde sa saveur quand il refroidit.

(Après un temps :)

Je suis née dans une famille riche jusqu'à l'indécence, dans un château à la frontière de l'Espagne et du Portugal.

(Durant cette tirade, l'homme et la femme marchent de front, en formant un cercle.)

Ma mère est morte jeune dans un accident de moto sur la route qui conduit du Lieu-Dit au Chef-Lieu. Je suis arrivée en France où j'ai été élevée. Je me souviens qu'il y avait un garage près de la grande maison de mon père, à l'angle de la rue de Douce Dame et de la rue des Cailloux Gris. Je me souviens du garagiste. Un homme bon à cheveux blancs. Il était italien. Toujours penché dans le ventre des beiges, bistres, grèges et grises arondelles. Il avait un beau sourire rassurant ; un regard bleu bienfaisant. Chez lui, ça sentait bon l'huile froide et l'apéritif anisé. Je me souviens encore que j'aimais me promener le long du ruisseau où l'on draguait pour des châteaux de sable. Vous n'imaginez pas tout ce qui pouvait être dragué. Et savez-vous ce qui a été dragué un jour où il y avait anguille sous roche ? (S'interrompant brusquement.) Arrêtons-nous : un fiacre insiste pour passer... Savez-vous ce qui a été dragué ? Ah, ça ! On ne peut pas dire que ce soit commun...

L'homme : Ne me le dites pas. Je suis effrayé à l'idée qu'on ait pu draguer autrement autre chose que d'habitude.

La femme : Ah ! La force des habitudes ! Faites tirer une calèche par des dromadaires, et vous verrez qu'on viendra se plaindre qu'on les a rompues, les habitudes. Il faudrait qu'un grelot s'agite, qu'une musiquette s'autodiffuse quand un conditionnement commence à opérer. Alors, vous ne voulez pas savoir ce qui a été dragué ?

L'homme : Non, vriament. Regardez plutôt : on vient vers nous.

La femme : Encore ? Arrêtez votre cinéma.

(A suivre.)

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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 15:34

L'homme (Du menton, il désigne le parapluie.) : J'étais persuadé qu'il pleuvait.

La femme : On lance d'autres fusées ?

L'homme : On doit être assez incohérents.

La femme : Mais non, les gens sourient.

L'homme : Ca y est ! Le vertige... Ne craignez rien, je suis enclin et sujet aux pannes de ce secteur : la rue. (S'agitant soudain.) Prenez garde, un fiacre insiste pour passer. (Il pointe un index derrière elle.)

La femme : Mais non, voyez : rien ne circule. Ca ne va pas durer. Occupez-vous plutôt de vous. Ca ira, votre vertige ?

L'homme : Ca ira. Je vous remercie de votre délicate attention. Où est-ce que j'ai mis les clefs ?

La femme : Dans votre poche.

(Il se fouille, les trouve et semble rassuré. Il garde une main dans sa poche.)

La femme : Qu'ouvrent-elles, vos clefs ?

L'homme : Mes portes et mes boîtes.

La femme : Là encore, tout le mystère est à l'intérieur ?

L'homme : C'est ce qui en fait le charme et le sel. Je peux quand même vous dire que derrière les portes et dans les boîtes, on trouve sans trop de mal quelques livres. Avant de craindre de lire, j'ai beaucoup lit et beaucoup écru aussi. Ecrire, ce n'est pas bien difficile. Tout est dans le dictionnaire, vous savez. Lire, c'est plus compliqué qu'il n'y paraît. Vous savez lire ?

La femme : Non, pas comme vous l'entendez. Vous avez eu le temps de lire Althusser ?

L'homme : Malheureuse ! Ne prononcez pas ce nom devant moi. Oui, en fait, j'ai lu Althusser et j'ai été terrorisé. Tout comme j'ai eu peur de fouetter un chat botté noir sous une échelle, de renverser la salière et le sablier, de rompre la myrrhe et briser le miroir, de pisser dans la psyché, de redouter février, le chiffre six, dix heures dix et le trente et un mai, des sorcières battant le sabbat, de connaître sept ans supplémentaires de malheur et d'être treize à table alors qu'il n'y a que douze truites pêchées ensemble par Schubert et par mon oncle.

La femme : C'est émouvant.

L'homme : Vous trouvez ?

La femme : Oui, je trouve que c'est émouvant.

L'homme (S'agitant soudain.) : Regardez, on vient m'arrêter ! J'ai déparlé, violenté, tué, égorgé... On vient m'arrêter.

(Panique.

La femme entoure l'homme de ses bras protecteurs.)

La femme : Calmez-vous... Calmez-vous... Tout ira bien. Faisons quelques pas. (Ils font quelques pas.) Il n'y a presque plus personne.

L'homme : Où sont-elles ?

La femme : Mais, du temps que nous parlions, c'est devenu dimanche aujourd'hui. Elles seront là demain.

L'homme : Je voudrais qu'elles ne fussent pas là demain. Je voudrais qu'il n'y ait que vous et des gens que nous ne connaissons pas. Oui, c'est ça, je voudrais connaître tous les gens que je ne connais pas. Tous ceux que j'ai le moins de chances de rencontrer, je veux les rencontrer : les femmes les plus belles, les hommes les plus spirituels, les animaux les plus savants, les paysages les plus grandioses.

(Elle le tient toujours dans ses bras.)

(A suivre.)

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30 novembre 2008 7 30 /11 /novembre /2008 14:02

L'homme : J'ai une idée. Je vais être mièvre et larmoyant. C'est facile. Vous diriez volontiers.

La femme : Volontiers : volontiers.

L'homme : L'hôpital est tout blanc dedans, tout vert dehors. Tout blanc dans la chambre, le lit, les infirmières, le papier blanc. Tout vert dehors : les feuilles, l'herbe, les bancs... (Il agite compulsivement sa tête en arrière.) Mais j'y pense : nous avons pris nos aises ici. Nous devons en gêner plus d'un. Cette rue, déjà petite en soi, est un véritable coupe-jarret.

La femme : Nous sommes maintenant devenus incontournables.

L'homme : N'importe : nous fautons : ça doit grouiller autour de nous.

La femme : J'en vois qui aimeraient bien s'arrêter aussi. J'en vois d'autres qui nous envient. Il y en a qui meurent d'envie de nous parler.

L'homme : Dès que l'on devient attractif, c'est fou la foule de gens qui se rappellent à votre bon souvenir. Soudain, tout le monde se souvient de vous.

La femme : Où alliez-vous ?

L'homme : A la diligence de...

La femme (Désignant le fardeau.) : C'est pas trop lourd ?

L'homme : Pensez-vous que si je pose le sac, on ne va pas me le reprocher ? Le poser ou le vider, ça laisse des traces...

La femme : Il faut se protéger du doute. Allez... (Traînante, presque langoureuse :) Allez... Débarrassez-vous !

(L'homme pose le sac à terre, puis le gros récepteur-radio ; plie son parapluie, met les clefs dans sa poche. Du sac tombé à plat dépasse une chemise chiffonnée.

Il reste debout, les bras ballants.)

L'homme : Je fais laver mon linge dans l'une des familles incomplètes du jeu des sept familles. C'est ce qui explique que je sente mauvais.

La femme : Dites-moi, il y a longtemps que vous ne m'attendiez pas ?

L'homme : On n'a jamais dû me dire que vous viendriez. C'est difficile à comprendre tout ça. Mes jours fourmillent de tant de détails, occultant les choses essentielles.

La femme : La chemise !

(L'homme regarde la chemise qui est à terre et la fourre maladroitement dans le sac.)

Non, la vôtre.

(Il se ravise, rajuste sa chemise dans son pantalon.)

L'homme : Ah oui ! J'oublie toujours. Ce n'est pas dans mes intérêts mais c'est dans ma nature.

La femme : Vous le faites exprès ?

L'homme : Si je vous dis non, est-ce que vous me croirez ?

La femme : Peut-être.

(A suivre.)

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29 novembre 2008 6 29 /11 /novembre /2008 20:53

Personnages :

L'homme

La femme

La femme au micro

L'homme à la caméra

Le testeur d'haleine

PREMIER ACTE

Un homme marche sous la pluie dans une rue très étroite. D'une main, il tient un grand sac joufflu et gonflé d'on ne sait quoi. De l'autre, il tient le parapluie qui l'abrite. Calé sous son bras, un gros récepteur-radio duquel s'échappe le cordon d'alimentation électrique. Tout au bout du cordon, la prise traîne au sol. Glissé dans les doigts de la main qui tient le parapluie tintinnabule un trousseau de clefs.

La démarche de l'homme est lourde ; son visage est anxieux.

Il est vêtu de gros habits d'hiver, chaussé de mocassins éculés. Sa chemise, échappée du pantalon, lui donne un air négligé. Après "s'être fait petit" pour laisser passer quelqu'un d'imaginaire, s'être plaqué contre le mur pour donner libre cours à quelqu'un d'autre, tout aussi illusoire ; après avoir levé la tête pour éviter une hypothétique tuile, il se retourne en arrière. Puis se retourne encore une fois. Puis une autre. Compulsivement. Sa démarche devient de plus en plus moins assurée.

Une femme arrive en face. Elégamment vêtue. Doigts fins et longs. Ongles laqués rouge.

L'homme arrête ses "incessants" mouvements de la tête pour la regarder. Il baisse les yeux ; son regard est fuyant. Il la regarde de nouveau.

Ils s'arrêtent tous les deux.

L'homme : Je n'aime pas me raser. Tous les jours, couper les poils sur les joues, le menton, pff... Et tous, ils repoussent quand même... Ca m'exaspère... Il faut aussi se laver...

La femme : C'est intéressant... (Elle s'assoit à même le sol. Désignant le sac :) Qu'est-ce que c'est ?

L'homme : Est-ce qu'on sait ? Vous ne croyez pas que je manque cruellement d'à-propos ? Il y a des gens qui ont l'esprit de répartie. Je les admire. Ils répondent ce qu'il faut, quand il faut. Il y a toujours un mot qui convient, seyant en toutes circonstances. Une réponse précise. Une remarque judicieuse. Un trait d'humour. Une saillie pertinente.

La femme : Vous n'êtes pas celui que vous dites : raseur. On rase gratis, c'est vrai. Pour qui, on sait. Pourquoi on sait pas.

L'homme : Alors, vous restez ?

La femme : On ne parle pas d'amour, hein ? C'est entendu ?

L'homme : On ne parle pas d'amour.

(Il est toujours empêtré avec son sac, son parapluie, son trousseau de clefs, son récepteur-radio et le fil qui traîne.

Un temps.)

Alors, on parle de quoi ?

La femme : On n'est pas obligés de parler.

L'homme : On pourrait attendre.

La femme : Oui, mais quoi ? Qui ?

L'homme : Godot.

La femme : Vous savez bien qu'il ne vient jamais.

L'homme : Peut-être que, lassé de ne pas venir, il viendra enfin.

La femme : Ce serait contraire aux écritures. Sérions plutôt les problèmes.

L'homme : Ils sont nombreux.

La femme : Préoccupants.

L'homme : Déconcertants.

La femme : Ah !

L'homme : On ne sait pas bien parler et on n'a pas envie d'attendre. C'est terrible, non ?

La femme : Oui.

(A suivre.)

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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 21:27

PROCHAINEMENT SUR CET ECRAN

CHANTERELLE

de Joël Fauré

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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 16:32

CHANTERELLE

de Joël Fauré

"A nous qui devenons muets à force de communiquer, le théâtre vient rappeler que PARLER est un drame ;

A nous qui perdons la joie de notre langue, le théâtre vient rappeler que la pensée est en chair ;

A nous, pris dans le rêve de l'histoire mécanique, il montre que la mémoire respire et que le temps renaît."

Valère Novarina

A 10 ans, j'ai subi une circoncision pour remédier à un phimosis.

Cette intervention chirurgicale fut pour moi extrêmement traumatisante et surtout un magistral "loupé".

Pendant 20 ans, j'ai vécu -en me taisant- avec un sexe "charcuté", une brièveté du frein rendant douloureux voire impossibles les rapports sexuels.

Issu d'un milieu où la sexualité est taboue -occultée par de nombreux non-dits et interdits- je n'ai jamais pu instaurer un dialogue qui aurait (peut-être et entre autre) permis de ne pas voir apparaître ce que je considère être une erreur médicale : je "présente" aujourd'hui des troubles obsessionnels compulsifs très sévères et invalidants.

Ce n'est qu'après avoir écrit "Chanterelle" que j'ai accepté de subir une intervention réparatrice, une plastie du frein.

"Appuyer sur la chanterelle, c'est insister sur un point sensible.

La chanterelle, c'est aussi la corde la plus aiguë du violon.

Dans cette pièce, la chanterelle symbolise l'obsession -le sexe- d'un homme qui le conduira jusqu'à la maladie mentale.

"Chanterelle" laisse s'échapper une certaine fécondité de la souffrance associée à ses tenants et aboutissants.

J.F

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en essayant le plus possible
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