23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 19:01

L'illusionniste : Alors, il ne reste qu'une certitude : le salut est dans l'attente. Il va pleuvoir et nous essuierons un échec si nous avons peur de nous mouiller. A moins que... (Il jette un regard sur la palissade.) Monsieur l'horloger, vous êtes toujours partant pour jouer au marchand de parapluies et taquiner la baleine ?

L'horloger : Il n'y a pas de meilleure opportunité.

L'illusionniste : Et vous, mademoiselle, vous voulez bien être mon assistante si je vou propose un bout d'essai dans un bon numéro ?

Mademoiselle : Ma foi, j'ai déjà donné de la voix pour votre promotion. Si nous faisons avancer la situation, je veux bien, s'il n'y a pas de danger, vous tenir votre chapeau.

L'illusionniste : Alors, je veux bien reprendre du service pour la bonne cause. Vous voyez, tout comme moi, cette grande poubelle tout près de la palissade ?

Mademoiselle : Je la vois.

L'illusionniste : Voulez-vous avoir l'obligeance de l'approcher ici ?

(Mademoiselle se dirige vers la poubelle, s'en saisit et la ramène près de l'illusionniste.)

Si vous voulez bien l'ouvrir...

(Elle retire le couvercle de la poubelle.)

Qu'y-a-t-il à l'intérieur ?

Mademoiselle : Seuls quelques lambeaux de papier froissé...

(Elle retire les lambeaux, les défroisse : ce sont les morceaux arrachés des affiches de l'illusionniste. On peut y lire en lettres majuscules : MANOLO. Elle les dépose à plat sur le banc public.)

L'illusionniste : Elle est bien vide à présent ?

Mademoiselle : On ne peut plus vide.

L'illusionniste : Très bien. Faites le constater à notre charmant et discret public qui n'est pas venu en quantité, mais en qualité ce soir. (Il désigne l'horloger.)

(Mademoiselle montre la poubelle vide à l'horloger ; celui-ci opine du chef.)


L'horloger : Oui. Elle est bien vide.

(A suivre.)
Photo Phil. C.

"- Qu'y-a-t-il à l'intérieur ?
- Seuls quelques lambeaux de papier froissé..."
(Agence)

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22 septembre 2008 1 22 /09 /septembre /2008 18:18

Mademoiselle : Chapeau ! Vous avez été parfait devant les sarcasmes de cette péronnelle.

L'illusionniste : Vous n'avez pas été mal non plus dans votre rôle de composition improvisé.

L'horloger : Cette passante ressemblait à une mouette rieuse sur un saule pleureur. C'est étonnant l'énergie que les gens déploient quand ils veulent être blessants. Et pourtant, nous l'avons peut-être laissé partir un peu trop vite... Elle nous aurait dit, elle, puisqu'elle a usé ce banc de sa robe, celle pour qui elle a eu du mal à constater le vol ; ellle nous aurait dit ce qu'elle attendait de cette agence.

L'illusionniste : Elle n'en attendait sans doute rien. Elle s'est simplement installée là, devant sa grille, avec le souci plus ancré de la boucler que de voir s'ouvrir l'autre, celle qui lui faisait face. Hélas, elle a échoué.

L'horloger : Elle a échoué là où nous avons réussi : "déroba", ce passé simple qui lui fut si difficile. Si elle a échoué là où nous avons réussi, elle peut sans doute réussir là où nous échouons et nous donner les clefs de cette agence. Il faut absolument la rappeler.

(Il court sur les traces de la passante tout en criant : "Madame, attendez, madame...", mais l'illusionniste le rappelle.)

L'illusionniste : Non !

L'horloger : Non ?

L'illusionniste : Non. Elle est redevenue UNE passante : une incompétente...

L'horloger : Il faudrait souhaiter qu'elle revienne.

L'illusionniste : Ah ! Alors là, si elle revient...

L'horloger : Si elle revient ?

L'illusionniste : Si elle revient, je crains qu'elle ne se souvienne qu'avec de grandes difficultés de son propre passé, aussi simple fut-il... Quand on sait comment elle maîtrise celui des autres...

L'horloger : Elle a parlé, me semble-t-il, de ce "fanal oublié" pour qualifier l'agence...

L'illusionniste : Justement : oublié. Ce "fanal oublié". Elle était à deux doigts de parodier le vers de Brel : "Avec un ciel si gris qu'un fanal s'est pendu". Ce fanal n'est pas oublié ; bien au contraire, nous nous intéressons beaucoup à lui...

Mademoiselle : Elle est partie, la mouette rieuse. Il ne reste plus qu'à échafauder des suppositions en se basant sur son profil. D'abord, elle paraissait trop indolente pour venir quémander du travail ; ce n'est donc pas une agence pour l'emploi. Son porte-monnaie était bien trop joufflu ; ce n'est pas une banque non plus....

L'illusionniste : Oui, mais elle voulait qu'on l'appelle "madame"... Alors ? (Il se tourne vers Mademoiselle.)

Mademoiselle : Alors ? (Elle se tourne vers l'horloger.)

L'horloger : Alors ? (Il se tourne vers l'illusionniste.)

(A suivre.)

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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 20:30
Conception graphique : Phil. C.


"Je suis le grand Manolo..."
"Les affiches arrachées, c'est vous ?
Les affiches arrachées sous le menton. C'est là qu'il y avait mon nom."
Joël Fauré (Agence)
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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 19:41

La passante : Pardon, messieurs-dame, vous n'avez pas vu un journal traîner par ici ? J'ai dû l'oublier sur ce banc tout-à-l'heure.

L'illusionniste : Tout-à-l'heure ?

La passante : Oui, tout-à-l'heure... Mais... Vous n'êtes pas le grand Manolo, l'illusionniste ?

L'illusionniste : Pour vous servir, mademoiselle...

La passante : Madame.

L'illusionniste : Pour vous servir, madame. Tenez, voici votre journal. Les pliures ont un peu souffert car nous l'avons beaucoup trituré, mais il n'a pas beaucoup jauni : nous l'avons même un peu blanchi de notre patience...

La passante : Si je m'attendais à vous retrouver ici, artiste des rues battant la semelle dans le ruisseau. Je vous ai beaucoup admiré dans la parodie de "Ben Hur" et dans "Héraclès et ses tigresses indomptables". Quel panache ! Quelle maestria vous aviez alors.

L'illusionniste : Et mon dernier numéro ? Vous n'avez pas vu mon dernier numéro ? "La naissance des dix-huit naïades" ?

La passante : Non, je l'avoue.

Mademoiselle : Vous n'avez pas vu son dernier numéro ? Ah, madame ! D'un chapeau-claque, il faisait apparaître des elfes et des ondines aux berges d'une rivière de diamants qu'Alcyon effleurait de son aile. Pour célébrer sur les fonts baptismaux la naissance de dix-huit naïdes, l'échanson des dieux venait servir le philtre qui transformait les larmes en or pur. Assistaient aussi aux cérémonies soixante-douze douzaines de sylphides callipyges soumises et rangées, un demi-quarteron de rosières vêtues comme à carême-prenant, un banc de sirènes fétrillantes et argentées qui apprenaient la valse à des albatros empruntés, soixante-quinze mille déesses cosmopolites glissées dans de hautes bottes de cuir bleu, et des myriades de figurants dociles, priant avec ferveur, à genoux aux pieds d'Omphale triomphante. Il faisait descendre le serpent du caducée, sortir l'hydre de l'Herne et tous les loups de Paris.

La passante : Et voici ce que vous êtes devenu : vous avez remonté une troupe et vous battez le pavé ?

L'illusionnsiste : (Désabusé.) J'apprends à monsieur à élever des baleines et j'emploie mademoiselle que je paie au cachet pour me faire valoir. Faire ça ou peigner la girafe... La girafe ne voulait plus qu'on la peigne : elle voulait en plus qu'on la laque ! Vous voyez d'ici le tableau ?

La passante : Eh bien, je vous souhaite bon courage ! La concurrence est impitoyable. Vous devriez vous mettre en pleine lumière au lieu de végéter sous la lueur blafarde de ce fanal oublié. Tenez, pour la nourriture des baleines...

(Elle ouvre son porte-monnaie et lui tend une pièce, puis elle tourne les talons et s'en va, son journal sous le bras.
L'illusionniste la rappelle.)

L'illusionniste : Madame ? (La passante se retourne.) Puisque vous aimez tant les mots croisés : en sept lettres : fit montre d'ironie. Ne cherchez pas. Vous n'excellez pas dans les passés simples. Pour ce qui est du trois vertical qui vous a battu à plate couture dans le journal, c'est "déroba". Nous ne l'avons pas noté car nous manquons cruellement de stylo-bille. Ne nous remerciez pas et hâtez plutôt le pas si vous ne voulez pas essuyer l'orage. Ou si vous ne voulez pas qu'on dise de vous : "Elle essuya l'orage" ou bien encore : "Elle eut à essuyer l'orage".

(A suivre.)

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20 septembre 2008 6 20 /09 /septembre /2008 19:40

L'illusionniste : Les apparences sont trompeuses. Et les illusions sournoises. On dit que le temps "passe" car on n'a pas encore inventé un verbe plus fort pour imager son chemin. (Il s'adesse à l'horloger :) Vous voyez, monsieur, pourquoi insistez-vous pour quantifier et mesurer le temps alors que vous savez pertinemment qu'il est indomesticable ? Vous en avez l'illustration parfaite à cette heure. Vous pouvez sans crainte revendre votre stock de réveils, pendules et autres sabliers, et changer de négoce. Tenez ! Je vous suggère de vendre des parapluies. Malgré le bulletin météo périmé de ce journal, les premières gouttes de pluie se font sentir : il n'y a pas que des fausses nouvelles dans la presse.

L'horloger : Vous m'ouvrez un peu les yeux, vous qui les avez si souvent fait fermer chez les autres.

L'illusionniste : Vous pourriez très bien tenir commerce tout près de cette agence. Une belle boutique de parapluies qu vous n'ouvririez jamais, même les jours de pluie ! Ou mieux, encore, vous pourriez racheter ces murs-ci (Il désigne l'agence) et tout en ayant pignon sur rue, apposer en lieu et place de cette stupide enseigne, une autre, du même mauvais goût : "Boutique". "Boutique", sans autre indication. Les cas de figure qui se pésenteraient alors pour les chalands seraient bien plus nombreux : "Boutique ? Boutique ? Oui, mais une boutique de quoi ?" Vous seul, bien sûr, sauriez de quoi il retourne : vous éleveriez des baleines ! Belle revanche, non ?

L'horloger (Exalté) : Oui, oui.

L'illusionniste : Et devant la vitrine-bocal, à travers les glaces sans tain, vous verriez s'agiter des bancs de poissons-chats admirant des poissons-lunes, des poissons-scies faisant la planche avec des requins-marteaux, la crème des anchois, l'élite des saumons, les meilleurs thons mettant les sardines en boîte, des perches tendues dans des talons-anguilles... Un peu nous, quoi...

Mademoiselle : Et oui, un peu nous... Dans le même vivier finalement, très ressemblants dans la même attente, ma même teinte.

L'horloger : La même teinte : la nuit, tous les chats sont gris.

L'illusionniste : La même teinte : la nuit, toutes les crevettes, même roses, sont grises. La nuit, même tous les clowns blancs sont gris. J'ai un ami clown. Ringard au possible. Il ne faisait plus rire que lui. Il s'est mis à boire du vin rouge et son vrai nez est devenu de la même couleur, à telle enseigne que tout le monde a cru qu'il était faux ! Et il a regagné l'estime du public ! Rouge. Rouge : la teinte n'est pas nouvelle. L'atteinte n'est pas nouvelle. Sur le visage de ce clown blanc, on a posé rouge et on a obtenu bleu. Un soir, en se démaquillant, il en a mis partout. De grandes plaques rouges perdurent depuis. C'est lui qui dit ça, mais à la vérité, ce sont les soucis et les tracas qui lui ont donné cette couleur tuilée. A trop recevoir de tuiles, son visage a pris l'aspect tuilé. Comment s'appelle cette affection -cette affection !- de la peau aussi difficile à prononcer qu'à supporter ? Il vaut mieux l'éternuer... Je ne sais plus. Toujours est-il qu'un incendie semble lui ravager en permanence le visage et que le psoriasis... ça y est, j'ai retrouvé le mot !... que le psoriasis dessine la carte du monde sur son cou.

Mademoiselle : Pourquoi dites-vous tout ça ?

L'illusionniste : Pour vous prouver que nous sommes tous très vulnérables et perméables sur tous les fronts, et tous semblables devant les outrages du temps. D'autres l'ont dit, bien avant moi. Ne pensez-vous pas que, dans cette optique, nous devrions revoir à la baisse nos différences ?

L'horloger : Mais oui, il a raison ! Nous devrions trouver un terrain d'entente, cultiver les mêmes plates-bandes au lieu de les piétiner. Voilà pourquoi nos semelles s'amenuisent...

(On voit une passante ralentir son pas et s'arrêter.)

(A suivre.)

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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 20:27

DEUXIEME ACTE

(L'enseigne de l'agence est toujours allumée.
Les personnages n'ont pas bougé ; ils semblent dans l'attente d'une hypothétique ouverture.)

L'horloger : Eh bien, voici que nous allons enfin pouvoir voir les choses sous un nouvel éclairage. Nous avons bien fait d'attendre. (Désignant l'agence :) Ses activités s'exercent nuitamment : les esprits sont plus sereins. Et constatez comme cette lumière est intelligente et discrète : elle caresse juste ce qu'il faut la façade tout en épargnant les pierres angulaires de l'édifice. C'est la nuit, et la nuit seule qui se charge de les arrondir. Les arêtes sont moins saillantes et les oreilles sans doute plus indulgentes.

L'illusionniste : Moi, je ne vois là qu'une zone d'ombre de plus. Cette lumière est trop crue pour qu'on la croie. Elle me rappelle une comptine que je raconte dans les kermeses scolaires : "La lumière était trop haute. Je voulus baisser la note. Et d'un geste de la main, je l'atteignis. La lumière était trop jaune. Je voulus ta teindre en gris. Et d'un geste de la main, je la teignis. La lumière était trop vive. Et mes yeux déjà s'esquivent. Et d'un geste de la main, je l'éteignis."

Mademoiselle : Reconnaissons-lui au moins le mérite de matérialiser cette agence, même si elle brille par son absence. Alors ? (Elle se tourne vers l'illusionniste.)

L'illusionniste : Alors ? (Il se tourne vers l'horloger.)

L'horloger : Alors ? (Il se tourne vers mademoiselle.)

L'illusionniste : On continue à jouer "En attendant Godot" ou on passe au boulevard ?

Mademoiselle : Un repli équivaudrait à une fuite ; moi, je reste.

L'horloger : Je reste aussi, malgré la nuit qui fraîchit. On dirait qu'il va pleuvoir...

L'illusionniste : Oui, c'est très probable. Les prévisions... imprévisibles l'ont prévu. Je l'ai lu tout-à-l'heure avant que vous n'arriviez sur ce journal que quelqu'un a oublié là. (Il désigne un journal sur le banc public. Il s'en saisit, l'ouvre, feuillette quelques pages et lit :) "Quelques ondées ne sont pas à écarter en soirée." Et bien, malgré le déluge annoncé, je reste des vôtres. Nous affronterons ensemble les caprices de Jupiter. Tenez, en attendant, nous pourrions finir de résoudre cette grille de mots croisés : il ne manque qu'uné définition. Alors... En six lettres : piqua une robe.

Mademoiselle : Piqua une robe... Piqua une robe... Ourla ? Non, il n'y a que cinq lettres. Piqua une robe... Déroba !

L'illusionniste : Dé-ro-ba. Cette couture est subtile.

Mademoiselle : Elle est surtout subtilisée.

L'horloger : Et hormis la météo et les jeux de mots au trente-sixième degré dessous la ceinture, que claironne ce journal ? Peut-être un quelconque pavé dans la mare aux canards donne-t-il les heures d'ouverture de cette agence ?

L'illusionniste : Il y a bien des réclames pour un grand bazar, une marque de parapluie, un vin tonique, une station thermale... les horaires des chemins de fer... Si vous voulez le consulter vous-même...

(Il tend le journal à l'horloger. Ce dernier le feuillette à son tour, esquisse quelques plissements de front en signe de doute ; puis son étonnement va grandissant ; il se reporte bruquement à "la une".)

L'horloger : Si la nuit est fraîche, ces nouvelles ne le sont pas et n'ont aucune chance de l'être. Savez-vous de quand date ce journal ? Neuf octobre mil neuf cent soixante-dix-huit. L'année où nous avons connu trois papes et le jour où Jacques Brel nous quittait pour toujours. Il y a trente ans !

L'illusionniste : C'est sidérant ! Nous n'avons pas vu le temps passer ! J'ai pourtant vu, de mes yeux vu une jeune femme oublier ce journal qui était celui du jour tout-à-l'heure et ici-même, et nous voici transportés un peu plus loin...

Mademoiselle : J'étais persuadée qu'il n'y avait qu'un tout petit quart d'heure que nous étions ensemble...

(A suivre.)

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18 septembre 2008 4 18 /09 /septembre /2008 19:09

L'illusionniste : Elle ouvrira quand nous nous y attendrons le moins. Vous l'avez dit vous-même tout-à-l'heure : "Vous verrez, elle ouvrira contre toute attente". Ce bec-de-cane qui nous fait tant cancaner nous le clouera à tous. Nous tirerons la chevillette et la bobinette cherra. Et nous aviserons alors sur les rôles à tenir.
(S'adressant en mademoiselle :)
Je vous verrais bien... en petit chaperon rouge !

Mademoiselle : C'est ça ! Il va sans dire que vous seriez le grand méchant loup. Quant à monsieur, (Elle désigne l'horloger) s'il veut bien être de la distribution, il aura l'élégance d'endosser le paletot du bûcheron qui, alerté par mes hauts cris, viendra me sauver au dernier moment ?

L'horloger : Voici que vous nous faites de ce lieu une agence artistique ! Ah ! Nous allons en faire rire certains...

L'illusionniste : Laissez-les rire, ou sourire : ne dit-on pas que l'humour est la politesse du désespoir ? Comme on prétend d'ailleurs que l'exactitude est celle des rois. S'ils tutoyaient l'exactitude comme je me permets parfois de tutoyer l'humour, nous n'en serions pas là à palabrer. Mais les rois qui trônent à l'intérieur me paraissent bien peu soucieux des convenances. Vous qui êtes orfèvre en la matière, (Il s'adresse à l'horloger) pourquoi ne leur avez-vous pas offert une pendule à la bonne heure ? S'ils avaient été vos clients, vous ne seriez pas le leur, aujourd'hui. Ou le prétendu leur.

L'horloger : L'heure n'est pas au rayon des regrets. L'urgence est ailleurs. Et puis, ici dedans, aux cadrans on préfère les claviers. Les chiffres peints sur ces derniers sont caressés par un index complaisant alors que les cadrans se contentent seulement du même doigt tout nu, frileusement pointé vers eux. Les doigts s'appesantissent plus sur les touches coussinées des calculettes que sur les remontoirs crénelés des montres classiques.

Mademoiselle : A vos jeux de mains, j'aimerais apporter la mienne : sans vouloir mettre vos index à l'index, il me semble plutôt que c'est à l'annulaire que vont les faveurs de cette agence.

L'illusionniste : Ou encore à la main-d'oeuvre tout entière.

Mademoiselle : Vous, monsieur le loup, il faudra ôter celui qui vous voile la face. Je ne crois pas que vous soyez assez méchant pour m'empêcher d'avoir raison. Cette agence est matrimoniale : on y vient chercher de l'amour. (Elle se blottit contre la porte de l'agence, en y plaquant les mains.)

L'illusionniste : On y vient chercher du travail. (Il se place à l'oblique de mademoiselle.)

L'horloger : On y vient chercher de l'argent. (Il se place à l'oblique de mademoiselle.)

(Les trois personnages forment ainsi un "triangle" conflictuel.

Quelques instants silencieux, lourds, intenses s'écoulent... et l'enseigne de l'agence s'allume.
Tous dirigent leurs regards vers la lumière.)

(A suivre)

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17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 19:15

L'illusionniste : La nuit est tombée. Il est "neuve" heure et la nuit est tombée.

L'horloger : Comme on tombe en désuétude.

L'illusionniste : Comme on tombe amoureux.

Mademoiselle : Amoureux ?

L'illusionniste : Amoureux. Il est vrai que vous ne connaissez pas l'équivoque vocabulaire de l'amour. On tombe amoureux. On déclare sa flamme. Sa flamme ! On se retrouve dans le plus simple appareil. Le plus simple appareil ! On se retrouve devant un superbe complexe sportif et anatomique, devant un puissant groupe électogénétique qui ne demande qu'à vibrer : le plus simple appareil ! Il n'y a pas que les lois du Seigneur qui sont impénétrables ; celles de l'amour aussi. Qui trop embrasse mal étreint. Qui trop embrase mal éteint. Toujours la flamme qui vacille. Autre expression : il y a loin de la coupe aux lèvres et il faut toujours tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de la tirer. "Tirez la langue ! Mais elle est chargée ? Vous n'auriez pas dû tirer ! C'est mon amour-propre que vous avez blessé. Et mon amour-propre pourra-t-il toujours aller et venir ; se retirer et reprendre du service ; glisser comme une souris et s'en aller à pas de loup ; chasser le naturel et revenir au galop ; (Il parle de plus en plus vite.) battre la retraite et battre le rappel ; rappeler à l'ordre à ordonner le repli ; tirer sa révérence et saluer à nouveau ; mais aussi parfois s'inscrire en faux et rectifier le tir ; enfiler ses chaussettes et rendre son tablier ; filer à l'anglaise et... répéter à l'italienne.

L'horloger : C'est reparti ! C'est pour ne pas perdre la langue que vous récitez vos bribes de spectacle ? Que vous donnez la sérénade entre chien et loup ? Qui croyez-vous voir apparaître au balcon de cette agence ? Un public en liesse vous bissant ? Juliette ou Agnès, tout en candeur vous sussurrant : "Nous avons des tas de propositions à vous faire ; tous les grands music-halls vous ouvrent leurs bras". A ce compte-là, je peux moi aussi invoquer Saint-Eloi, le patron des orfèvres, et mademoiselle n'aura qu'à prier Cupidon qu'il veuille bien extraire une flèche de son carquois et l'utiliser à bon escient.

L'illusionniste : Je ne voulais pas me donner en spectacle. Pardonnez-moi si mes verbes à la ville se confondent avec ceux de la scène. Je voulais seulement faire comprendre à mademoiselle combien l'amour est imprévisible.

L'horloger : Imprévisible. Tout comme l'est le travail. Tout comme l'est l'argent. Leurs courbes statistiques font le régal des gazettes et des échotiers qui en sont friands. Chiffres imprévisibles. Sondages imprévisibles. Intentions d'agir ou de ne pas agir imprévisibles. Calculs sériels et obtus imprévisibles. Résultats alarmistes ou optimistes imprévisibles. Prévisions... imprévisibles mais qu'on prévoit quand même. Des abscisses absconses désordonnées. Qu'on prévoit quand même et qu'on encadre dans des tableaux aussi abstraits que bigarrés. Du Picasso ! Je vous donne mon dernier billet : les murs de cette agence doivent en être tapissés : lignes qui caracolent vers des cimes extatiques, qui dansent la valse-hésitation ou qui chutent dans des abysses insondables, et quel que soit l'usage que chacun de nous lui a affecté. Vous pouvez y aller de vos pamphlets. Vous avez de la matière... Il y aurait beaucoup à dire...

Mademoiselle : Justement. Nous ne dirons plus rien sur ce chapitre qui ne soit constructif : les arêtes de ces murs s'en ressentiraient.
(Un temps.)
Alors vraiment, vous pensez qu'elle va ouvrir, maintenant que nous nous sommes remis debout après un petit moment de faiblesse ?

(A suivre.)

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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 20:24

L'horloger : On attend toujours trop longtemps, mais il ne sera pas dit que cette arête (Il désigne le mur le l'agence) puisqu'arête il y a, me reste en travers de la gorge. Je suis venu ici dans la ferme intention d'obtenir de l'argent, je ne repartirai pas avec du strass et de la pacotille d'un artiste déchu, même si nous semblons nous trouver sur le boulevard du crépuscule, et encore moins avec les affres et les tourments d'une névrosée en attente d'un chevalier servant qui lui tiendra la dragée haute. Avec nos mots réunis, nous sommes presque parvenus à métamorphoser cette agence en officine de pharmacie. Mais, dites-moi, qui souffre le plus de notre trio ? Quelle est l'urgence, la priorité, le passe-droit, la blessure la plus profonde ? A trop jouer des coudes, nous allons épuiser toute l'huile du même nom qui les fait fonctionner. Et nous resterons bloqués ! Ah ! Oui, vraiment, nous voici dans une fameuse galère comme le disait hier Molière et comme le claironnent sans le comprendre les jeunes d'aujourd'hui.

L'illusionniste : Vous semblez prendre ceci de bien haut. Vous avez disserté tout-à-l'heure sur l'usure identique de nos chaussures. Toute réflexion faite, les vôtres ont également perdu autant d'épaisseur, si ce n'est plus.
(L'horloger regarde ses chaussures.)
Nous avons marché sans nous asseoir sur les mêmes routes déviées qui nous ont conduit jusqu'ici, voilà la vérité.

L'horloger : Mais non ! C'est parce que nous foulons le même espace depuis pas mal de temps déjà. Mais il est est vrai que la station debout devient pénible. Serait-il impossible de vivre debout ? Que nous proposez-vous ?

L'illusionniste : Et si nous nous taisions un peu ? Si nous laissions respirer le silence afin de réfléchir, chacun de notre côté ? Qu'en pensez-vous ?

Mademoiselle : Eh bien, tentons l'expérience !

(L'horloger s'éloigne, allume une cigarette et fait les cent pas, l'air absorbé.

L'illusionniste s'approche de la palissade et regarde ses affiches, méditatif.

Mademoiselle reste debout quelques instants, s'assoit sur le banc public, ouvre son pilulier et s'administre un tranquillisant.

Au bout de quelques instants, l'horloger et l'illusionniste viennent s'asseoir à côté d'elle.

La lumière baisse.

On entend les premières mesures d'une chanson qui sera interprétée dans on intégralité.
C'est "Vivre debout" de Jacques Brel
Après la chanson, tous trois se relèvent comme un seul homme.)

(A suivre.)

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15 septembre 2008 1 15 /09 /septembre /2008 19:19

L'horloger : Il y a de toute évidence maldonne pour deux d'entre nous. Pourquoi cette agence s'entête-t-elle à rester fermée ? Il faudrait bien clore cette polémique... Mademoiselle, à trop vous agiter, vous avez laissé tomber ce petit boîtier. (Il ramasse à terre une petite boîte et la lui tend.)

L'illusionniste : (Avec cynisme :) Le bien nommé : un pilulier !

Mademoiselle : Vos allusions sont déplacées. Que croyez-vous qu'il contienne, ce PI-LU-LIER ? Uniquement des formules radicales pour faire barrage à la vie ? Et le reste, tout le reste ? Les gélules, les comprimés, les cachets, les pastilles... Donnez-moi votre recette-miracle pour panser les bleus de l'âme et les angoisses profondes ; donnez-moi votre potion magique, votre panacée pour arracher de mon jardin secret les mauvaises pensées et les soucis, et je transforme séance tenante ce pilulier en écrin à bijoux. Faites plutôt remonter les couleuvres sur leurs caducées au lieu de nous les faire avaler, et laissez donc tous ces animaux tranquilles. Quant à votre baguette magique, mettez-la au service de l'éradication des syndromes à la mode. Faites-vous parrainer par une école de tolérance et d'humilité comme je le suis moi-même par une marque de tranquillisants et vous retrouverez enfin l'équilibre grâce auquel vous n'auriez pas chuté dans votre cirque.

L'horloger : Elle a raison. Que votre morgue opère sur des tréteaux, rien que de très normal, quoique à première, elle n'ait pas su recueillir tous les suffrages, mais qu'elle s'exprime en comité restreint, c'est une autre paire de manches au bout desquelles vos gants qui dépassent sont d'un blanc douteux. Ils n'ont pas dû manier que des baguettes magiques...

L'illusionniste : C'est une collusion ou quoi ? Mon travail est de mettre en valeur les reliefs de nos personnalités, aussi complexes soient-elles, et de poser le doigt sur le défaut de leurs cuirasses, les leur enlever et leur faire voir la beauté des choses nues. Puis de les parer de nouveaux atours. Croyez-vous que mes rubans, ficelles et autres boîtes à malice et colifichets sont invulnérables ? Sachez que je ne me mouche jamais dans les mouchoirs multicolores que je fais jaillir en guirlandes en lieu et place d'un couple de colombes : leur étoffe est bien trop fragile. Sachez aussi qu'il y a bien plus puissant que les illusionnistes : il y a les fabricants d'accessoires pour les illusionnistes ! Mais eux, de votre pilulier, ils auraient fait une armoire à pharmacie. Ils y auraient fait entrer une douzaine d'ours des Pyrénées, un lac de cygnes, des flamants, des albatros sachant enfin danser et auraient fait sortir un vaccin contre les maladies qui vous font si peur.

L'horloger : Il y a tout lieu d'espérer, mais cela ne nous avance guère. Quelle heure se fait-il ?

L'illusionniste : "Neuve" heure.

(A suivre.)

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Georges PEREC



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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