17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 19:15

L'illusionniste : La nuit est tombée. Il est "neuve" heure et la nuit est tombée.

L'horloger : Comme on tombe en désuétude.

L'illusionniste : Comme on tombe amoureux.

Mademoiselle : Amoureux ?

L'illusionniste : Amoureux. Il est vrai que vous ne connaissez pas l'équivoque vocabulaire de l'amour. On tombe amoureux. On déclare sa flamme. Sa flamme ! On se retrouve dans le plus simple appareil. Le plus simple appareil ! On se retrouve devant un superbe complexe sportif et anatomique, devant un puissant groupe électogénétique qui ne demande qu'à vibrer : le plus simple appareil ! Il n'y a pas que les lois du Seigneur qui sont impénétrables ; celles de l'amour aussi. Qui trop embrasse mal étreint. Qui trop embrase mal éteint. Toujours la flamme qui vacille. Autre expression : il y a loin de la coupe aux lèvres et il faut toujours tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de la tirer. "Tirez la langue ! Mais elle est chargée ? Vous n'auriez pas dû tirer ! C'est mon amour-propre que vous avez blessé. Et mon amour-propre pourra-t-il toujours aller et venir ; se retirer et reprendre du service ; glisser comme une souris et s'en aller à pas de loup ; chasser le naturel et revenir au galop ; (Il parle de plus en plus vite.) battre la retraite et battre le rappel ; rappeler à l'ordre à ordonner le repli ; tirer sa révérence et saluer à nouveau ; mais aussi parfois s'inscrire en faux et rectifier le tir ; enfiler ses chaussettes et rendre son tablier ; filer à l'anglaise et... répéter à l'italienne.

L'horloger : C'est reparti ! C'est pour ne pas perdre la langue que vous récitez vos bribes de spectacle ? Que vous donnez la sérénade entre chien et loup ? Qui croyez-vous voir apparaître au balcon de cette agence ? Un public en liesse vous bissant ? Juliette ou Agnès, tout en candeur vous sussurrant : "Nous avons des tas de propositions à vous faire ; tous les grands music-halls vous ouvrent leurs bras". A ce compte-là, je peux moi aussi invoquer Saint-Eloi, le patron des orfèvres, et mademoiselle n'aura qu'à prier Cupidon qu'il veuille bien extraire une flèche de son carquois et l'utiliser à bon escient.

L'illusionniste : Je ne voulais pas me donner en spectacle. Pardonnez-moi si mes verbes à la ville se confondent avec ceux de la scène. Je voulais seulement faire comprendre à mademoiselle combien l'amour est imprévisible.

L'horloger : Imprévisible. Tout comme l'est le travail. Tout comme l'est l'argent. Leurs courbes statistiques font le régal des gazettes et des échotiers qui en sont friands. Chiffres imprévisibles. Sondages imprévisibles. Intentions d'agir ou de ne pas agir imprévisibles. Calculs sériels et obtus imprévisibles. Résultats alarmistes ou optimistes imprévisibles. Prévisions... imprévisibles mais qu'on prévoit quand même. Des abscisses absconses désordonnées. Qu'on prévoit quand même et qu'on encadre dans des tableaux aussi abstraits que bigarrés. Du Picasso ! Je vous donne mon dernier billet : les murs de cette agence doivent en être tapissés : lignes qui caracolent vers des cimes extatiques, qui dansent la valse-hésitation ou qui chutent dans des abysses insondables, et quel que soit l'usage que chacun de nous lui a affecté. Vous pouvez y aller de vos pamphlets. Vous avez de la matière... Il y aurait beaucoup à dire...

Mademoiselle : Justement. Nous ne dirons plus rien sur ce chapitre qui ne soit constructif : les arêtes de ces murs s'en ressentiraient.
(Un temps.)
Alors vraiment, vous pensez qu'elle va ouvrir, maintenant que nous nous sommes remis debout après un petit moment de faiblesse ?

(A suivre.)

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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 20:24

L'horloger : On attend toujours trop longtemps, mais il ne sera pas dit que cette arête (Il désigne le mur le l'agence) puisqu'arête il y a, me reste en travers de la gorge. Je suis venu ici dans la ferme intention d'obtenir de l'argent, je ne repartirai pas avec du strass et de la pacotille d'un artiste déchu, même si nous semblons nous trouver sur le boulevard du crépuscule, et encore moins avec les affres et les tourments d'une névrosée en attente d'un chevalier servant qui lui tiendra la dragée haute. Avec nos mots réunis, nous sommes presque parvenus à métamorphoser cette agence en officine de pharmacie. Mais, dites-moi, qui souffre le plus de notre trio ? Quelle est l'urgence, la priorité, le passe-droit, la blessure la plus profonde ? A trop jouer des coudes, nous allons épuiser toute l'huile du même nom qui les fait fonctionner. Et nous resterons bloqués ! Ah ! Oui, vraiment, nous voici dans une fameuse galère comme le disait hier Molière et comme le claironnent sans le comprendre les jeunes d'aujourd'hui.

L'illusionniste : Vous semblez prendre ceci de bien haut. Vous avez disserté tout-à-l'heure sur l'usure identique de nos chaussures. Toute réflexion faite, les vôtres ont également perdu autant d'épaisseur, si ce n'est plus.
(L'horloger regarde ses chaussures.)
Nous avons marché sans nous asseoir sur les mêmes routes déviées qui nous ont conduit jusqu'ici, voilà la vérité.

L'horloger : Mais non ! C'est parce que nous foulons le même espace depuis pas mal de temps déjà. Mais il est est vrai que la station debout devient pénible. Serait-il impossible de vivre debout ? Que nous proposez-vous ?

L'illusionniste : Et si nous nous taisions un peu ? Si nous laissions respirer le silence afin de réfléchir, chacun de notre côté ? Qu'en pensez-vous ?

Mademoiselle : Eh bien, tentons l'expérience !

(L'horloger s'éloigne, allume une cigarette et fait les cent pas, l'air absorbé.

L'illusionniste s'approche de la palissade et regarde ses affiches, méditatif.

Mademoiselle reste debout quelques instants, s'assoit sur le banc public, ouvre son pilulier et s'administre un tranquillisant.

Au bout de quelques instants, l'horloger et l'illusionniste viennent s'asseoir à côté d'elle.

La lumière baisse.

On entend les premières mesures d'une chanson qui sera interprétée dans on intégralité.
C'est "Vivre debout" de Jacques Brel
Après la chanson, tous trois se relèvent comme un seul homme.)

(A suivre.)

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15 septembre 2008 1 15 /09 /septembre /2008 19:19

L'horloger : Il y a de toute évidence maldonne pour deux d'entre nous. Pourquoi cette agence s'entête-t-elle à rester fermée ? Il faudrait bien clore cette polémique... Mademoiselle, à trop vous agiter, vous avez laissé tomber ce petit boîtier. (Il ramasse à terre une petite boîte et la lui tend.)

L'illusionniste : (Avec cynisme :) Le bien nommé : un pilulier !

Mademoiselle : Vos allusions sont déplacées. Que croyez-vous qu'il contienne, ce PI-LU-LIER ? Uniquement des formules radicales pour faire barrage à la vie ? Et le reste, tout le reste ? Les gélules, les comprimés, les cachets, les pastilles... Donnez-moi votre recette-miracle pour panser les bleus de l'âme et les angoisses profondes ; donnez-moi votre potion magique, votre panacée pour arracher de mon jardin secret les mauvaises pensées et les soucis, et je transforme séance tenante ce pilulier en écrin à bijoux. Faites plutôt remonter les couleuvres sur leurs caducées au lieu de nous les faire avaler, et laissez donc tous ces animaux tranquilles. Quant à votre baguette magique, mettez-la au service de l'éradication des syndromes à la mode. Faites-vous parrainer par une école de tolérance et d'humilité comme je le suis moi-même par une marque de tranquillisants et vous retrouverez enfin l'équilibre grâce auquel vous n'auriez pas chuté dans votre cirque.

L'horloger : Elle a raison. Que votre morgue opère sur des tréteaux, rien que de très normal, quoique à première, elle n'ait pas su recueillir tous les suffrages, mais qu'elle s'exprime en comité restreint, c'est une autre paire de manches au bout desquelles vos gants qui dépassent sont d'un blanc douteux. Ils n'ont pas dû manier que des baguettes magiques...

L'illusionniste : C'est une collusion ou quoi ? Mon travail est de mettre en valeur les reliefs de nos personnalités, aussi complexes soient-elles, et de poser le doigt sur le défaut de leurs cuirasses, les leur enlever et leur faire voir la beauté des choses nues. Puis de les parer de nouveaux atours. Croyez-vous que mes rubans, ficelles et autres boîtes à malice et colifichets sont invulnérables ? Sachez que je ne me mouche jamais dans les mouchoirs multicolores que je fais jaillir en guirlandes en lieu et place d'un couple de colombes : leur étoffe est bien trop fragile. Sachez aussi qu'il y a bien plus puissant que les illusionnistes : il y a les fabricants d'accessoires pour les illusionnistes ! Mais eux, de votre pilulier, ils auraient fait une armoire à pharmacie. Ils y auraient fait entrer une douzaine d'ours des Pyrénées, un lac de cygnes, des flamants, des albatros sachant enfin danser et auraient fait sortir un vaccin contre les maladies qui vous font si peur.

L'horloger : Il y a tout lieu d'espérer, mais cela ne nous avance guère. Quelle heure se fait-il ?

L'illusionniste : "Neuve" heure.

(A suivre.)

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14 septembre 2008 7 14 /09 /septembre /2008 19:16

L'horloger : Vous me semblez être de cette trempe de chômeurs qui se complaisent dans leurs états. Car il y en a plusieurs catégories : ceux qu'on voit, conformes, et donc qu'on forme ou qu'on essaie de former ; ceux qu'on voit pas, pas conformes, et qu'on forme quand même, ça donne bonne conscience ; et puis ceux pas conformes qu'on oublie.

L'illusionniste (Il émet un sifflement d'admiration.) : Vous auriez dû brûler les planches au lieu de remettre les pendules à l'heure. Peut-être nous serions-nous retrouvés ici, en tombant d'accord sur l'utilité de cette façade. Il n'y aurait plus eu que mademoiselle pour nous contrer.

L'horloger (Il regarde la devanture.) : Je viens de remarquer un détail : quelle est cette inscription sauvage, là, à côté de la plaque.

L'illusionniste : Les murs ont des arêtes.

L'horloger : Les murs ont des oreilles ?

L'illusionniste : Des arêtes !

L'horloger : Des arêtes ?

L'illusionniste : Des arêtes. Tous les murs ont des arêtes. (Avec le plat de la main, il "dessine" une arête de mur.)

L'horloger : Mais ils ont aussi des oreilles. (Il met sa main en cornet autour de son oreille.)

L'illusionniste : Si ces murs ont des oreilles, il faudra qu'il les aient bien peu chastes pour entendre d'aussi près autant de tiraillements et de bruissements de couvertures tirées à soi.

Mademoiselle : Les murs ont des oreilles ! Je l'avais bien dit ! Quand le rideau a bougé tout-à-l'heure... On nous écoute, on nous épie, on nous nargue... Ah ! Ils doivent bien rire, les officiants, à l'intérieur...

L'horloger : Un rendez-vous chez Freud pour mademoiselle ! Vous n'êtes jamais descendue au fond de vous-même pour voir et savoir ce qu'il y avait ? Avant d'ouvrir cette agence, il faudra, à mon avis, ouvrir votre âme et votre coeur. Si vous les aviez meublés d'amour, de présences et de rencontres, vous n'en seriez pas là, à fabuler à la moindre lecture et au moindre plissement d'étoffe. La couverture que vous tirez à vous aujourd'hui, vous auriez dû plus souvent la partager avec les autres.

Mademoiselle : Vous avez sans doute raison. Je ne connais de l'amour que le résultat, et non le fonctionnement. Mais il est des histoires qui peuplent mon imagerie et se soldent pas des échecs. Tenez, moi aussi, je vais vous raconter une histoire. J'ai un ami qui est soldat de plomb. Il est tombé amoureux d'une poupée de porcelaine. L'autre jour, je lui ai demandé comment ça allait. Il m'a dit : "Pas très bien". Il y avait eu une scène de ménage entre eux. Le soldat de plomb a dit à la poupée de porcelaine : "Casse-toi !". Et la poupée s'est cassée. Alors le petit soldat de plomb, très malheureux, a voulu en finir avec la vie. Il s'est tiré une balle dans la tête, mais il s'est raté. Il a reçu toute la charge dans l'épaule. Depuis, le soldat de plomb a de la chair dans l'aile et la poupée a retrouvé le rayon des jouets cassés. Ne cherchez pas à savoir si cette histoire est vraie ; mais cherchez plutôt à me comprendre. Pour combler le vide dont vous semblez me gratifier, dans les viscères les plus aptes à mal se remplir, les plus prompts à mal réagir, je suis venue ici voir les modèles des catalogues des tardives amours : sur leurs peaux leurs cuirs, sur leurs cuirs le poinçon du troupeau des êtres esquintés. Forts de ces constatations, qui, de mon néant affectif ou de votre déboire financier doit s'effacer, et qui doit franchir le premier cette porte ?

L'illusionniste : Et mon vide professionnel, il pourra se frayer un chemin si ça n'offusque personne ?

(A suivre.)

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13 septembre 2008 6 13 /09 /septembre /2008 19:25

L'illusionniste : Illusion d'optique. Mirage. Hallucination.

L'horloger : Il a raison : c'est vous qui n'arrêtez pas de bouger. Vous ne tenez pas en place.

Mademoiselle : Quelle heure est-il ?

L'illusionniste : "Neuve" heure.

L'horloger : Je disais que j'avais un ami collectionneur. Il collectionne les désillusions. Et un jour, il en a eu une, très grande. Une belle pièce : il a perdu toute sa collection !

L'illusionniste : Ne vous érigez pas en faiseur de paraboles, horloger ! Vous n'y réussissez pas bien. Les donneurs d'images les donnent souvent sans regarder ce qu'elles représentent. Et les donneurs de morale sont souvent plus cruellement désappointés que les moralisés. Et de grâce, soyez un peu plus indulgent avec les artistes, surtout quand ils ont rendu l'art. Vous n'avez jamais vu mon numéro ?

L'horloger : Non.

L'illusionniste : Vous n'avez jamais vu mon numéro ? Ah ! Monsieur ! D'un chapeau-claque, je faisais apparaître des elfes et des ondines aux berges d'une rivière de diamants qu'Alcyon effleurait de son aile. Pour célébrer sur les fonts baptismaux la naissance de dix-huit naïades, l'échanson des dieux venait servir le philtre qui transformait les larmes en or pur. Assistaient aussi aux cérémonies douze douzaines de sylphides callipyges soumises et rangées, un quarteron de rosières vêtues comme à Carême-prenant, un banc de sirènes frétillantes et argentées qui apprenaient la valse à des albatros empruntés, soixante-quinze déesses cosmopolites glissées dans de hautes bottes de cuir bleu et des myriades de figurants dociles, priant avec ferveur, à genoux aux pieds d'Omphale triomphante. Je faisais descendre le serpent du caducée, sortir l'hydre de Lerne et tous les loups de Paris. (Il monte sur un banc public pour poursuivre sa déclamation.) J'étais le meilleur des illusionnistes. Et puis un jour, il a fallu se rendre à l'évidence : l'apparat était devenu dérisoire. On a crié à l'imposteur, au charlatan ; on m'a chassé du temple, voué aux Gémonies. Et voici à quoi je suis réduit aujourd'hui : à venir pointer dans cette agence miteuse aussi fermée que l'esprit d'un public aveuglé par les nouveaux marionnettistes. Oh, mais je ne suis pas fini, moi. Je leur montrerai que je suis encore un artiste, un vrai, un pur, un sincère, un grand. Le grand Manolo ! El grande Manolo ! The great Manolo ! And now, ladies and gentlemen, the greatest showman in the world  : the great Manolo ! Je suis le grand Manolo ! (Plus fort, en s'époumonnant :) Je suis le grand Manolo !

(Pendant qu'il parle, des passants se regroupent autour de lui.
A la fin de sa tirade, on lui tend des papiers pour qu'il signe des autographes.
Quelqu'un dit : "Un autographe, Manolo, s'il vous plaît...")

Personne n'a de quoi écrire ?

(Les gens s'interrogent mutuellement et secouent la tête, négativement.
S'adressant à Mademoiselle et à l'horloger :)

Et vous, auriez-vous de quoi écrire ?

L'horloger : Pas le moins du monde. De nos jours, on n'écrit plus ; on se téléphone.

(Le groupe se disloque ; les gens s'éloignent.)

L'horloger : Il est navrant de constater que la célébrité tient à peu de chose. Si j'osais, je donnerais dans l'humour à bas étage et dirais que vous avez mauvaise mine ! Mais, dites-moi, le grand Manolo ne pourrait-il pas, d'un coup de baguette magique d'un seul, faire ouvrir cette agence, tout comme il fait sortir l'hydre de Lerne, et tout comme, du reste, il aurait pu faire apparaître... un stylo-bille ?

L'illusionniste : Mes attributions et mes pouvoirs ont besoin d'une solide confiance pour s'exprimer. Or, tout me porte à croire qu'auprès de vous, je ne l'ai pas gagnée du tout. C'est le moins qu'on puisse dire.

(A suivre.)

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12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 21:01
A Delphine B.
qui a créé le difficile rôle de "Mademoiselle"
avec toute mon affection.

Photo Philippe C.

"Mademoiselle : Je suis venue ici chercher un compagnon, pour ne plus avoir à marcher seule,  à parler seule, à penser seule..."
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12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 20:19

Mademoiselle : (S'adressant à l'horloger.) Vous le matérialiste ! (S'adressant à l'illusionniste.) Vous, l'artificier ! (S'adressant aux deux.) Ensemble tueurs de rêves, vous voulez me tuer à mon tour ? Je suis venue ici après un long parcours de souffrance. Intense et silencieuse. Aujourd'hui, je prends enfin la décision qui s'impose : je cours la prétrentaine et j'ai raté le coche, j'ai raté la couche ; je viens ici chercher un compagnon, pour ne plus avoir à marcher seule, à parler seule, à penser seule... Et devant l'agonie de mes certitudes et l'urgence de l'espoir, vous vous permettez de démolir les toutes premières marches d'une vie nouvelle, à grands coups d'égoïsmes forcenés ?

L'horloger : Ce que vous nous assénez là est très pathétique, mademoiselle, et nous pourrions tomber dans votre jeu. Vous feriez pleurer Margot dans les chaumières ; d'autres le font, bien plus mal que vous. Mais, avec tout le respect que je vous dois, je vais vous décevoir un peu... L'amour, c'est comme... On a tout dit ! Je ne sais plus quoi inventer : toutes les combinaisons de mots ont été exploitées. Lorsque j'avais vingt ans, j'ai rencontré une femme. Elle est devenue mienne et je l'ai aimée. Mal, mais je l'ai aimée. Je fais amende honorable : j'avais le lourd handicap de n'avoir que vingt ans. Aujourd'hui, il me semble que je l'aimerais avec toute ma science amassée. Mais tout va tellement vite ! Il faut apprendre tout en pratiquant, si bien que l'on gaspille pas mal de choses. Il faut en rater une bonne cinquantaine avant d'en réussir une. Mais vous, toute réflexion faite, il vous reste peut-être une chance : vous avez beaucoup appris sans pratiquer. Vous serez peut-être une bonne praticienne. Vous avez jeté les bottes aux orties et vous marchez pieds nus comme Cendrillon. Vous attendez chaussure à votre pied, mais cette boutique-là, mademoiselle (Il désigne l'agence.) n'aura pas votre pointure. Ses rayonnages sont autrement plus austères.

L'illusionniste : Vous m'oubliez un peu trop vite avec vos marivaudages à bon marché. J'ai un argument de taille, moi, parce que, moi, j'étais là le premier, et j'ai perdu mon travail. Vous, vous ne faites que venir chercher des frivolités. Ici, (Il désigne l'agence.) ce n'est ni "Au bonheur des dames" ni "Chez Rothschild" ; c'est l'auguste institution qui tente de réparer les mailles du labeur.

L'horloger : Mon brave ami, vous aussi, vous méritez toute notre compassion. Je vais vous raconter une histoire : j'ai un ami collectionneur. Il collectionne les...

Mademoiselle : Là, regardez ! (Elle désigne le rideau de l'agence.)

L'horloger : Qu'y-a-t-il ?

Mademoiselle : Le rideau ! Il a bougé !

(A suivre.)

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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 19:19

Le passant (L'horloger) : C'est étrange. J'aurais pourtant juré que vous cheminiez ensemble : vos chaussures sont pareillement usées.

Mademoiselle : Usées ? Vous ne pensez pas si bien dire. J'ai à la maison une paire de bottes qui ne marchent plus du tout. J'ai trop marché avec elles. J'aimais les porter, hautes, longues ; leur cuir se frottait à moi comme une autre peau. La vivante. Celle que j'aurais dû connaître. La botte ! On m'a dit que des hommes ont cru que je la leur proposais : je ne les ai jamais vus...

L'horloger (A l'illusionniste.) : Cette femme est folle ?

L'illusionniste : Non. Elle est seule.

L'horloger : Est-ce là une de vos différences ?

L'illusionniste : Monsieur, il va falloir avoir du courage : vous allez devoir affronter les deux nôtres réunies. Vous en apportez une troisième.

L'horloger : Je ne vous comprends pas très bien...

Mademoiselle : Là, l'agence...

L'horloger : Quoi, l'agence ?

Mademoiselle : Vous lui avez donné une fonction qui n'est pas la sienne.

L'illusionniste : C'est bien là où nos avis divergent : Mademoiselle prétend qu'on y vient en quête d'une âme soeur ; vous, vous affirmez qu'on y brasse de l'argent, et moi, je soutiens que cette agence est pour l'emploi.

L'horloger : Que de surréalisme en une seule phrase ! Qui êtes-vous donc, monsieur ?

L'illusionniste : Je suis le grand Manolo, l'illusionniste.

L'horloger : Votre visage ne m'était pas étranger. Les affiches arrachées, c'est vous ?

L'illusionniste : Sous le menton. C'est là qu'il y avait mon nom.

L'horloger : Eh bien, apprenez, monsieur de désillusionniste, que derrière ce rideau s'abritent, malgré un banquier fort infect, les meilleurs taux de prêt de cette ville.

L'illusionniste : Prenez garde au rideaux, prenez garde ! Les rideaux sont aux fenêtres ce que les draps sont aux lits : des écrans fantasmagoriques pour ceux qui s'ennuient. Et ceci s'applique aussi pour vous, mademoiselle.

Mademoiselle : Vous avez terminé votre attraction ? Hélas, je suis désolée, pas de public pour vous applaudir. Rangez vos accessoires et allez poser vos lapins ailleurs. Je ne peux souffrir plus longtemps les méprises de l'un comme de l'autre. Ce rideau va s'ouvrir et vous serez tous deux édifiés.

L'horloger : Je ne vous suis pas du tout, et je vous vois venir avec vos grandes bottes, mademoiselle la fétichiste. Cette agence se ferme à nous, c'est un fait ; elle ouvrira, sans aucun doute, et j'en franchirai le seuil, coûte que coûte. Et je démontrerai mes dires. L'argent est le nerf de la guerre ? Eh bien nous ferons la guerre des nerfs s'il le faut. Vous n'allez pas obliger un vieux singe à changer de grimace quand il sait qu'il va être payé en monnaie du même nom.

(A suivre.)

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Brèves:

BREL : "LE CONCILE DE TRENTE"

Une visite éclair dans la grande librairie là, et c'est confirmé : Brel, toutes mâchoires absentes, va faire parler de lui. 30 ans de tombeau au 9 octobre, ça se commémore. Vu le premier bandeau rouge "trentième anniversaire de sa mort".
Robert Laffont réimprime "le Todd" et l'Oeuvre intégrale. Des valeurs sûres.
Tout le reste est à venir.
J'ai lu imprimé qu'"un cahier à petits carreaux sur lequel Jacques Brel a noté les différentes ébauches de la chanson "Amsterdam" jusqu'à la version définitive" serait mis aux  enchères. Estimation : entre 50 000 et 70 000 euros.

J.F.

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10 septembre 2008 3 10 /09 /septembre /2008 19:03

Mademoiselle : Je voudrais tant qu'il devienne des nôtres.

L'illusionniste : Il hésite.

Mademoiselle : J'aimerais tant qu'il entre dans notre camp.

L'illusionniste : Il nous a vus.

Mademoiselle : Il s'arrête.

(Le passant s'arrête à la hauteur de Mademoiselle et de l'employé aux écritures.)

L'illusionniste (Au passant, désignant l'agence.) : Vous aussi ?

Le passant : Moi aussi. Il y a longtemps que vous attendez ?

L'illusionniste : Suffisamment pour que nous perdions patience.

Le passant : Quelle heure est-il ?

L'illusionniste : "Neuve" heure.

Mademoiselle : Oui, devant ce rideau encore baissé et l'heure qui marque le pas, nous avons vu poindre quelques doutes.

L'illusionniste : Quelques doutes justifiés.

Le passant : Il est vrai que l'attente est toujours un peu angoissante, comme le souligne fort à propos votre épouse.

L'illusionniste : Ce n'est pas mon épouse !

Le passant : Pardonnez-moi. Je croyais que vous étiez ensemble. Vous vous ressemblez tellement.

L'illusionniste : Nous attendions ensemble sans l'être. A dire vrai, nous nous étions découvert quelques... différences. Et nous comptions les soumettre à votre appréciation. Vous connaissez cet endroit ?

Le passant : Je l'ai bien connu dans le temps. Il n'a pas changé. Il y a longtemps que mes pas ne m'y avaient pas porté. Les tractations et les rencontres se sont espacées, technicité oblige. Je pensais ne jamais avoir à y remettre les pieds.

L'illusionniste : Il est vrai qu'on n'y vient pas de gaieté de coeur.

Le passant : C'était en... Je ne me souviens plus. J'étais venu y déposer quelques monnaies sonnantes et térbuchantes, et puis après un long chemin facile, fleuri, j'ai moi aussi trébuché. Les revenus, les biens, les rentes, sans aucun garde-fou... Voyez-vous, moi, je suis dans l'horlogerie. Toute ma vie, j'ai mesuré le temps, et le temps me tue sans mesure. Plus personne ne veut d'horloge. Les gens vont trop vite, ils doivent être très malheureux. Ils ne veulent plus d'horloges : ils préfèrent l'argent des horloges ! On dirait que ce monument aux sorts leur fait peur. Alors, les belles pendules d'argent m'ont désargenté. Peut-être ont-il trop écouté Brel : "Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent, qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend..." Me voici donc sans un sou vaillant, avec sur les bras une multitude de créanciers qui tapotent leurs montres et se frottent pouce contre index. Me voici donc ici, venu pour m'incliner devant un guichetier qui, si ma mémoire est bonne, est borné. De plus, il est hautain. Et il sent mauvais. L'argent n'a pas d'odeur, mais lui en a une. Forte. Il sent la suffisance. Mais... J'y songe, vous deviez me soumettre vos différences...

L'illusionnsite : C'est que vos propos, dans le même temps viennent de les démonter, les dissiper et les épaissir...

(A suivre.)

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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 19:10

Mademoiselle : Monsieur, je comprends votre souffrance. Et je la partage. Je souffre pour vous. Autant que vous. Mais il me semble que vous faites erreur sur la nature de cette agence : on n'y vient pas pointer pour du travail comme vous le sous-entendez. On y vient, tout aussi contraint et forcé, je dois dire... On y vient...

L'illusionniste (Avec interrogation appuyée et insistance.) : Mademoiselle ?

Mademoiselle : On y vient... à la recherche d'une âme soeur.

L'illusionniste : Comment, vous voulez dire que cette agence est matrimoniale ?

Mademoiselle : Oui, monsieur.

L'illusionniste : Mademoiselle, vous êtes cynique.

Mademoiselle : Plût à Dieu que je le fusse. J'aurais à cette heure tous les hommes de cette ville à mes pieds. Or, je ne peux déplorer que la béance de leur absence.

L'illusionniste : Ah ! Vos mots, Mademoiselle ! Surveillez vos mots !

Mademoiselle : Qu'ont-ils, mes mots ?

L'illusionniste : Ils me blessent. Cette agence est pour la l'emploi. Ne me contariez pas.

Mademoiselle : Je ne sais qui ou quoi pourrait vous ouvrir les yeux que vous avez tout remplis de la poudre que vous jetiez à ceux des autres... Qui ou quoi... Il y a bien cette enseigne, mais elle ne nous enseigne rien... Qu'y-a-t-il inscrit à la craie, là, à côté de la plaque ?

L'illusionniste (Il se penche pour lire.) : Les murs ont des arêtes.

Mademoiselle : Maigre indice. Cette agence est matrimoniale. Ne suffit-il pas que je l'affirme ?

L'illiusionniste : Cette agence est pour l'emploi.

Mademoiselle : Monsieur, vous n'êtes pas bon.

L'illusionniste : Mademoiselle, vous êtes ingrate.

Mademoiselle : Il faudra bien nous départager... Tenez, justement, un passant.

(On voit un passant au fond de la scène.)

L'illusionniste : Non !

Mademoiselle : Non ?

L'illusionniste : Non, justement. Un passant. (Il appuie sur "un".) Un incomptétent.

Mademoiselle : Il faudrait souhaiter qu'il s'arrête.

L'illusionniste : Ah ! Alors là, s'il s'arrête...

Mademoiselle : Il deviendra intelligent ?

L'illusionniste : Non, mais il nous ressemblera. Et alors nous pourrons l'interroger. Je crois qu'il atténue son pas.

(A suivre.)

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CES PHRASES QU'ON AURAIT VOULU ECRIRE

Après Jean Giono, invité le 22 août, c'est au tour de mon camarade Tchekhov de s'installer ici. Est-il utile (dussé-je voir s'épanouir ou s'évanouir toute forme de prétention) de vous souffler les mots de projection, tranfert, mimétisme ?


" Nina : Votre vie est si belle !
Trigorine : Qu'a-t-elle de particulièrement beau ? (Il consulte sa montre.) Je dois aller travailler. Excusez-moi, je n'ai pas le temps. (Il rit.) Vous avez écrasé mon cor le plus sensible, comme on dit, et voilà que je commence à m'agiter, à me fâcher un peu. Soit, parlons-en, de ma vie, belle et lumineuse. Par où commencer ? (Après avoir réfléchi :) Il existe des idées fixes, ainsi, par exemple, il y a des gens qui ne peuvent s'empêcher de penser à la lune, nuit et jour ; eh bien, à chacun sa lune ; la mienne, c'est jour et nuit cette pensée obsédante : tu dois écrire, tu dois écrire, tu dois... Un récit à peine terminé, il faut, on ne sait pourquoi, que j'en commence un autre, puis un troisième, puis un quatrième... J'écris sans arrêt, comme si je courais la poste, et pas moyen de faire autrement. Qu'y-a-t-il là de beau et de lumineux, je vous le demande ? Oh ! Quelle vie absurde ! Me voilà seul avec vous, je suis ému, et pourtant, à chaque instant, je me dis qu'une nouvelle, restée inachevée, m'attend. Je vois un nuage dont la forme rappelle celle d'un piano ; je pense aussitôt qu'il faudra mentionner quelque part un nuage qui ressemble à un piano. On sent une odeur d'héliotrope ; je m'empresse de noter : odeur sucrée, couleur de deuil, à évoquer dans la description d'un soir d'été. A chaque phrase, à chaque mot, je vous épie, comme je m'épie moi-même, et je me dépêche de serrer ces phrases et ces mots dans mon garde-manger littéraire. Qui sait ? Cela pourrait servir. Le travail fini, je cours au théâtre, je vais à la pêche, belle occasion de me détendre, d'oublier. Pensez-vous ! Déjà, dans ma tête, remue un nouveau sujet, lourd boulet de fonte, et je me sens poussé vers ma table, et j'ai hâte d'écrire et d'écrire encore. Et c'est toujours, toujours ainsi, et je me prive moi-même de repos, et je sens que je dévore ma propre vie, que pour ce miel que je donne Dieu sait à qui, dans le vide, j'enlève le pollen de mes plus belles fleurs, j'arrache jusqu'aux fleurs et j'en piétine les racines. Ne suis-je pas fou ? Est-ce que mes amis et connaissances me traitent comme un être normal ? "Qu'écrivez-vous ? Qu'allez-vous nous donner ?" Cela ne varie jamais, et il me semble que ces attentions, ces compliments, cette admiration, tout n'est qu'une ruse, qu'on me trompe comme un malade ; et j'ai parfois peur qu'un beau jour, on ne me surprenne par derrière, qu'on se saisisse de moi et allez, à l'asile, comme Poprichtchine*. Et autrefois, dans les meilleures années de ma jeunesse, quand je débutais, le métier d'écrivain était pour moi un véritable calvaire. Un petit écrivain, surtout quand il n'a pas de chance, se croit malhabile, gauche, inutile ; ses nerfs sont tendus, usés ; irrésistiblement attiré par les gens qui s'occupent de littérature, ou d'art, il tourne autour d'eux, inaperçu, méconnu, et, comme un joueur passionné qui n'aurait pas un sou, il n'ose pas regarder les autres en face, il a peur. Je ne connaissais pas mon lecteur, mais, je ne sais pourquoi, je l'imaginais inamical, méfiant. Je redoutais le public, il m'épouvantait, et quand je faisais jouer une nouvelle pièce, il me semblait que tous les hommes bruns m'étaient hostiles, et tous les hommes blonds d'une indifférence glaciale. Oh ! C'était horrible ! Quelle souffrance !

* Personnage de Gogol, "Le Journal d'un fou"


Anton Tchekhov (La mouette)

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