13 septembre 2008 6 13 /09 /septembre /2008 19:25

L'illusionniste : Illusion d'optique. Mirage. Hallucination.

L'horloger : Il a raison : c'est vous qui n'arrêtez pas de bouger. Vous ne tenez pas en place.

Mademoiselle : Quelle heure est-il ?

L'illusionniste : "Neuve" heure.

L'horloger : Je disais que j'avais un ami collectionneur. Il collectionne les désillusions. Et un jour, il en a eu une, très grande. Une belle pièce : il a perdu toute sa collection !

L'illusionniste : Ne vous érigez pas en faiseur de paraboles, horloger ! Vous n'y réussissez pas bien. Les donneurs d'images les donnent souvent sans regarder ce qu'elles représentent. Et les donneurs de morale sont souvent plus cruellement désappointés que les moralisés. Et de grâce, soyez un peu plus indulgent avec les artistes, surtout quand ils ont rendu l'art. Vous n'avez jamais vu mon numéro ?

L'horloger : Non.

L'illusionniste : Vous n'avez jamais vu mon numéro ? Ah ! Monsieur ! D'un chapeau-claque, je faisais apparaître des elfes et des ondines aux berges d'une rivière de diamants qu'Alcyon effleurait de son aile. Pour célébrer sur les fonts baptismaux la naissance de dix-huit naïades, l'échanson des dieux venait servir le philtre qui transformait les larmes en or pur. Assistaient aussi aux cérémonies douze douzaines de sylphides callipyges soumises et rangées, un quarteron de rosières vêtues comme à Carême-prenant, un banc de sirènes frétillantes et argentées qui apprenaient la valse à des albatros empruntés, soixante-quinze déesses cosmopolites glissées dans de hautes bottes de cuir bleu et des myriades de figurants dociles, priant avec ferveur, à genoux aux pieds d'Omphale triomphante. Je faisais descendre le serpent du caducée, sortir l'hydre de Lerne et tous les loups de Paris. (Il monte sur un banc public pour poursuivre sa déclamation.) J'étais le meilleur des illusionnistes. Et puis un jour, il a fallu se rendre à l'évidence : l'apparat était devenu dérisoire. On a crié à l'imposteur, au charlatan ; on m'a chassé du temple, voué aux Gémonies. Et voici à quoi je suis réduit aujourd'hui : à venir pointer dans cette agence miteuse aussi fermée que l'esprit d'un public aveuglé par les nouveaux marionnettistes. Oh, mais je ne suis pas fini, moi. Je leur montrerai que je suis encore un artiste, un vrai, un pur, un sincère, un grand. Le grand Manolo ! El grande Manolo ! The great Manolo ! And now, ladies and gentlemen, the greatest showman in the world  : the great Manolo ! Je suis le grand Manolo ! (Plus fort, en s'époumonnant :) Je suis le grand Manolo !

(Pendant qu'il parle, des passants se regroupent autour de lui.
A la fin de sa tirade, on lui tend des papiers pour qu'il signe des autographes.
Quelqu'un dit : "Un autographe, Manolo, s'il vous plaît...")

Personne n'a de quoi écrire ?

(Les gens s'interrogent mutuellement et secouent la tête, négativement.
S'adressant à Mademoiselle et à l'horloger :)

Et vous, auriez-vous de quoi écrire ?

L'horloger : Pas le moins du monde. De nos jours, on n'écrit plus ; on se téléphone.

(Le groupe se disloque ; les gens s'éloignent.)

L'horloger : Il est navrant de constater que la célébrité tient à peu de chose. Si j'osais, je donnerais dans l'humour à bas étage et dirais que vous avez mauvaise mine ! Mais, dites-moi, le grand Manolo ne pourrait-il pas, d'un coup de baguette magique d'un seul, faire ouvrir cette agence, tout comme il fait sortir l'hydre de Lerne, et tout comme, du reste, il aurait pu faire apparaître... un stylo-bille ?

L'illusionniste : Mes attributions et mes pouvoirs ont besoin d'une solide confiance pour s'exprimer. Or, tout me porte à croire qu'auprès de vous, je ne l'ai pas gagnée du tout. C'est le moins qu'on puisse dire.

(A suivre.)

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12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 21:01
A Delphine B.
qui a créé le difficile rôle de "Mademoiselle"
avec toute mon affection.

Photo Philippe C.

"Mademoiselle : Je suis venue ici chercher un compagnon, pour ne plus avoir à marcher seule,  à parler seule, à penser seule..."
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12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 20:19

Mademoiselle : (S'adressant à l'horloger.) Vous le matérialiste ! (S'adressant à l'illusionniste.) Vous, l'artificier ! (S'adressant aux deux.) Ensemble tueurs de rêves, vous voulez me tuer à mon tour ? Je suis venue ici après un long parcours de souffrance. Intense et silencieuse. Aujourd'hui, je prends enfin la décision qui s'impose : je cours la prétrentaine et j'ai raté le coche, j'ai raté la couche ; je viens ici chercher un compagnon, pour ne plus avoir à marcher seule, à parler seule, à penser seule... Et devant l'agonie de mes certitudes et l'urgence de l'espoir, vous vous permettez de démolir les toutes premières marches d'une vie nouvelle, à grands coups d'égoïsmes forcenés ?

L'horloger : Ce que vous nous assénez là est très pathétique, mademoiselle, et nous pourrions tomber dans votre jeu. Vous feriez pleurer Margot dans les chaumières ; d'autres le font, bien plus mal que vous. Mais, avec tout le respect que je vous dois, je vais vous décevoir un peu... L'amour, c'est comme... On a tout dit ! Je ne sais plus quoi inventer : toutes les combinaisons de mots ont été exploitées. Lorsque j'avais vingt ans, j'ai rencontré une femme. Elle est devenue mienne et je l'ai aimée. Mal, mais je l'ai aimée. Je fais amende honorable : j'avais le lourd handicap de n'avoir que vingt ans. Aujourd'hui, il me semble que je l'aimerais avec toute ma science amassée. Mais tout va tellement vite ! Il faut apprendre tout en pratiquant, si bien que l'on gaspille pas mal de choses. Il faut en rater une bonne cinquantaine avant d'en réussir une. Mais vous, toute réflexion faite, il vous reste peut-être une chance : vous avez beaucoup appris sans pratiquer. Vous serez peut-être une bonne praticienne. Vous avez jeté les bottes aux orties et vous marchez pieds nus comme Cendrillon. Vous attendez chaussure à votre pied, mais cette boutique-là, mademoiselle (Il désigne l'agence.) n'aura pas votre pointure. Ses rayonnages sont autrement plus austères.

L'illusionniste : Vous m'oubliez un peu trop vite avec vos marivaudages à bon marché. J'ai un argument de taille, moi, parce que, moi, j'étais là le premier, et j'ai perdu mon travail. Vous, vous ne faites que venir chercher des frivolités. Ici, (Il désigne l'agence.) ce n'est ni "Au bonheur des dames" ni "Chez Rothschild" ; c'est l'auguste institution qui tente de réparer les mailles du labeur.

L'horloger : Mon brave ami, vous aussi, vous méritez toute notre compassion. Je vais vous raconter une histoire : j'ai un ami collectionneur. Il collectionne les...

Mademoiselle : Là, regardez ! (Elle désigne le rideau de l'agence.)

L'horloger : Qu'y-a-t-il ?

Mademoiselle : Le rideau ! Il a bougé !

(A suivre.)

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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 19:19

Le passant (L'horloger) : C'est étrange. J'aurais pourtant juré que vous cheminiez ensemble : vos chaussures sont pareillement usées.

Mademoiselle : Usées ? Vous ne pensez pas si bien dire. J'ai à la maison une paire de bottes qui ne marchent plus du tout. J'ai trop marché avec elles. J'aimais les porter, hautes, longues ; leur cuir se frottait à moi comme une autre peau. La vivante. Celle que j'aurais dû connaître. La botte ! On m'a dit que des hommes ont cru que je la leur proposais : je ne les ai jamais vus...

L'horloger (A l'illusionniste.) : Cette femme est folle ?

L'illusionniste : Non. Elle est seule.

L'horloger : Est-ce là une de vos différences ?

L'illusionniste : Monsieur, il va falloir avoir du courage : vous allez devoir affronter les deux nôtres réunies. Vous en apportez une troisième.

L'horloger : Je ne vous comprends pas très bien...

Mademoiselle : Là, l'agence...

L'horloger : Quoi, l'agence ?

Mademoiselle : Vous lui avez donné une fonction qui n'est pas la sienne.

L'illusionniste : C'est bien là où nos avis divergent : Mademoiselle prétend qu'on y vient en quête d'une âme soeur ; vous, vous affirmez qu'on y brasse de l'argent, et moi, je soutiens que cette agence est pour l'emploi.

L'horloger : Que de surréalisme en une seule phrase ! Qui êtes-vous donc, monsieur ?

L'illusionniste : Je suis le grand Manolo, l'illusionniste.

L'horloger : Votre visage ne m'était pas étranger. Les affiches arrachées, c'est vous ?

L'illusionniste : Sous le menton. C'est là qu'il y avait mon nom.

L'horloger : Eh bien, apprenez, monsieur de désillusionniste, que derrière ce rideau s'abritent, malgré un banquier fort infect, les meilleurs taux de prêt de cette ville.

L'illusionniste : Prenez garde au rideaux, prenez garde ! Les rideaux sont aux fenêtres ce que les draps sont aux lits : des écrans fantasmagoriques pour ceux qui s'ennuient. Et ceci s'applique aussi pour vous, mademoiselle.

Mademoiselle : Vous avez terminé votre attraction ? Hélas, je suis désolée, pas de public pour vous applaudir. Rangez vos accessoires et allez poser vos lapins ailleurs. Je ne peux souffrir plus longtemps les méprises de l'un comme de l'autre. Ce rideau va s'ouvrir et vous serez tous deux édifiés.

L'horloger : Je ne vous suis pas du tout, et je vous vois venir avec vos grandes bottes, mademoiselle la fétichiste. Cette agence se ferme à nous, c'est un fait ; elle ouvrira, sans aucun doute, et j'en franchirai le seuil, coûte que coûte. Et je démontrerai mes dires. L'argent est le nerf de la guerre ? Eh bien nous ferons la guerre des nerfs s'il le faut. Vous n'allez pas obliger un vieux singe à changer de grimace quand il sait qu'il va être payé en monnaie du même nom.

(A suivre.)

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Brèves:

BREL : "LE CONCILE DE TRENTE"

Une visite éclair dans la grande librairie là, et c'est confirmé : Brel, toutes mâchoires absentes, va faire parler de lui. 30 ans de tombeau au 9 octobre, ça se commémore. Vu le premier bandeau rouge "trentième anniversaire de sa mort".
Robert Laffont réimprime "le Todd" et l'Oeuvre intégrale. Des valeurs sûres.
Tout le reste est à venir.
J'ai lu imprimé qu'"un cahier à petits carreaux sur lequel Jacques Brel a noté les différentes ébauches de la chanson "Amsterdam" jusqu'à la version définitive" serait mis aux  enchères. Estimation : entre 50 000 et 70 000 euros.

J.F.

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10 septembre 2008 3 10 /09 /septembre /2008 19:03

Mademoiselle : Je voudrais tant qu'il devienne des nôtres.

L'illusionniste : Il hésite.

Mademoiselle : J'aimerais tant qu'il entre dans notre camp.

L'illusionniste : Il nous a vus.

Mademoiselle : Il s'arrête.

(Le passant s'arrête à la hauteur de Mademoiselle et de l'employé aux écritures.)

L'illusionniste (Au passant, désignant l'agence.) : Vous aussi ?

Le passant : Moi aussi. Il y a longtemps que vous attendez ?

L'illusionniste : Suffisamment pour que nous perdions patience.

Le passant : Quelle heure est-il ?

L'illusionniste : "Neuve" heure.

Mademoiselle : Oui, devant ce rideau encore baissé et l'heure qui marque le pas, nous avons vu poindre quelques doutes.

L'illusionniste : Quelques doutes justifiés.

Le passant : Il est vrai que l'attente est toujours un peu angoissante, comme le souligne fort à propos votre épouse.

L'illusionniste : Ce n'est pas mon épouse !

Le passant : Pardonnez-moi. Je croyais que vous étiez ensemble. Vous vous ressemblez tellement.

L'illusionniste : Nous attendions ensemble sans l'être. A dire vrai, nous nous étions découvert quelques... différences. Et nous comptions les soumettre à votre appréciation. Vous connaissez cet endroit ?

Le passant : Je l'ai bien connu dans le temps. Il n'a pas changé. Il y a longtemps que mes pas ne m'y avaient pas porté. Les tractations et les rencontres se sont espacées, technicité oblige. Je pensais ne jamais avoir à y remettre les pieds.

L'illusionniste : Il est vrai qu'on n'y vient pas de gaieté de coeur.

Le passant : C'était en... Je ne me souviens plus. J'étais venu y déposer quelques monnaies sonnantes et térbuchantes, et puis après un long chemin facile, fleuri, j'ai moi aussi trébuché. Les revenus, les biens, les rentes, sans aucun garde-fou... Voyez-vous, moi, je suis dans l'horlogerie. Toute ma vie, j'ai mesuré le temps, et le temps me tue sans mesure. Plus personne ne veut d'horloge. Les gens vont trop vite, ils doivent être très malheureux. Ils ne veulent plus d'horloges : ils préfèrent l'argent des horloges ! On dirait que ce monument aux sorts leur fait peur. Alors, les belles pendules d'argent m'ont désargenté. Peut-être ont-il trop écouté Brel : "Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent, qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend..." Me voici donc sans un sou vaillant, avec sur les bras une multitude de créanciers qui tapotent leurs montres et se frottent pouce contre index. Me voici donc ici, venu pour m'incliner devant un guichetier qui, si ma mémoire est bonne, est borné. De plus, il est hautain. Et il sent mauvais. L'argent n'a pas d'odeur, mais lui en a une. Forte. Il sent la suffisance. Mais... J'y songe, vous deviez me soumettre vos différences...

L'illusionnsite : C'est que vos propos, dans le même temps viennent de les démonter, les dissiper et les épaissir...

(A suivre.)

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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 19:10

Mademoiselle : Monsieur, je comprends votre souffrance. Et je la partage. Je souffre pour vous. Autant que vous. Mais il me semble que vous faites erreur sur la nature de cette agence : on n'y vient pas pointer pour du travail comme vous le sous-entendez. On y vient, tout aussi contraint et forcé, je dois dire... On y vient...

L'illusionniste (Avec interrogation appuyée et insistance.) : Mademoiselle ?

Mademoiselle : On y vient... à la recherche d'une âme soeur.

L'illusionniste : Comment, vous voulez dire que cette agence est matrimoniale ?

Mademoiselle : Oui, monsieur.

L'illusionniste : Mademoiselle, vous êtes cynique.

Mademoiselle : Plût à Dieu que je le fusse. J'aurais à cette heure tous les hommes de cette ville à mes pieds. Or, je ne peux déplorer que la béance de leur absence.

L'illusionniste : Ah ! Vos mots, Mademoiselle ! Surveillez vos mots !

Mademoiselle : Qu'ont-ils, mes mots ?

L'illusionniste : Ils me blessent. Cette agence est pour la l'emploi. Ne me contariez pas.

Mademoiselle : Je ne sais qui ou quoi pourrait vous ouvrir les yeux que vous avez tout remplis de la poudre que vous jetiez à ceux des autres... Qui ou quoi... Il y a bien cette enseigne, mais elle ne nous enseigne rien... Qu'y-a-t-il inscrit à la craie, là, à côté de la plaque ?

L'illusionniste (Il se penche pour lire.) : Les murs ont des arêtes.

Mademoiselle : Maigre indice. Cette agence est matrimoniale. Ne suffit-il pas que je l'affirme ?

L'illiusionniste : Cette agence est pour l'emploi.

Mademoiselle : Monsieur, vous n'êtes pas bon.

L'illusionniste : Mademoiselle, vous êtes ingrate.

Mademoiselle : Il faudra bien nous départager... Tenez, justement, un passant.

(On voit un passant au fond de la scène.)

L'illusionniste : Non !

Mademoiselle : Non ?

L'illusionniste : Non, justement. Un passant. (Il appuie sur "un".) Un incomptétent.

Mademoiselle : Il faudrait souhaiter qu'il s'arrête.

L'illusionniste : Ah ! Alors là, s'il s'arrête...

Mademoiselle : Il deviendra intelligent ?

L'illusionniste : Non, mais il nous ressemblera. Et alors nous pourrons l'interroger. Je crois qu'il atténue son pas.

(A suivre.)

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CES PHRASES QU'ON AURAIT VOULU ECRIRE

Après Jean Giono, invité le 22 août, c'est au tour de mon camarade Tchekhov de s'installer ici. Est-il utile (dussé-je voir s'épanouir ou s'évanouir toute forme de prétention) de vous souffler les mots de projection, tranfert, mimétisme ?


" Nina : Votre vie est si belle !
Trigorine : Qu'a-t-elle de particulièrement beau ? (Il consulte sa montre.) Je dois aller travailler. Excusez-moi, je n'ai pas le temps. (Il rit.) Vous avez écrasé mon cor le plus sensible, comme on dit, et voilà que je commence à m'agiter, à me fâcher un peu. Soit, parlons-en, de ma vie, belle et lumineuse. Par où commencer ? (Après avoir réfléchi :) Il existe des idées fixes, ainsi, par exemple, il y a des gens qui ne peuvent s'empêcher de penser à la lune, nuit et jour ; eh bien, à chacun sa lune ; la mienne, c'est jour et nuit cette pensée obsédante : tu dois écrire, tu dois écrire, tu dois... Un récit à peine terminé, il faut, on ne sait pourquoi, que j'en commence un autre, puis un troisième, puis un quatrième... J'écris sans arrêt, comme si je courais la poste, et pas moyen de faire autrement. Qu'y-a-t-il là de beau et de lumineux, je vous le demande ? Oh ! Quelle vie absurde ! Me voilà seul avec vous, je suis ému, et pourtant, à chaque instant, je me dis qu'une nouvelle, restée inachevée, m'attend. Je vois un nuage dont la forme rappelle celle d'un piano ; je pense aussitôt qu'il faudra mentionner quelque part un nuage qui ressemble à un piano. On sent une odeur d'héliotrope ; je m'empresse de noter : odeur sucrée, couleur de deuil, à évoquer dans la description d'un soir d'été. A chaque phrase, à chaque mot, je vous épie, comme je m'épie moi-même, et je me dépêche de serrer ces phrases et ces mots dans mon garde-manger littéraire. Qui sait ? Cela pourrait servir. Le travail fini, je cours au théâtre, je vais à la pêche, belle occasion de me détendre, d'oublier. Pensez-vous ! Déjà, dans ma tête, remue un nouveau sujet, lourd boulet de fonte, et je me sens poussé vers ma table, et j'ai hâte d'écrire et d'écrire encore. Et c'est toujours, toujours ainsi, et je me prive moi-même de repos, et je sens que je dévore ma propre vie, que pour ce miel que je donne Dieu sait à qui, dans le vide, j'enlève le pollen de mes plus belles fleurs, j'arrache jusqu'aux fleurs et j'en piétine les racines. Ne suis-je pas fou ? Est-ce que mes amis et connaissances me traitent comme un être normal ? "Qu'écrivez-vous ? Qu'allez-vous nous donner ?" Cela ne varie jamais, et il me semble que ces attentions, ces compliments, cette admiration, tout n'est qu'une ruse, qu'on me trompe comme un malade ; et j'ai parfois peur qu'un beau jour, on ne me surprenne par derrière, qu'on se saisisse de moi et allez, à l'asile, comme Poprichtchine*. Et autrefois, dans les meilleures années de ma jeunesse, quand je débutais, le métier d'écrivain était pour moi un véritable calvaire. Un petit écrivain, surtout quand il n'a pas de chance, se croit malhabile, gauche, inutile ; ses nerfs sont tendus, usés ; irrésistiblement attiré par les gens qui s'occupent de littérature, ou d'art, il tourne autour d'eux, inaperçu, méconnu, et, comme un joueur passionné qui n'aurait pas un sou, il n'ose pas regarder les autres en face, il a peur. Je ne connaissais pas mon lecteur, mais, je ne sais pourquoi, je l'imaginais inamical, méfiant. Je redoutais le public, il m'épouvantait, et quand je faisais jouer une nouvelle pièce, il me semblait que tous les hommes bruns m'étaient hostiles, et tous les hommes blonds d'une indifférence glaciale. Oh ! C'était horrible ! Quelle souffrance !

* Personnage de Gogol, "Le Journal d'un fou"


Anton Tchekhov (La mouette)

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8 septembre 2008 1 08 /09 /septembre /2008 19:26

Personnages :

Mademoiselle
L'illusionniste
L'horloger
La passante
Des passants...

PREMIER ACTE

Une rue.
Une agence avec une seule enseigne : AGENCE, sans autre indication.
Un banc public.
Une palissade avec quelques affiches à moitié arrachées.

Un homme est tout près du rideau de l'agence.
Une jeune femme (Mademoiselle) s'approche.

Mademoiselle : Monsieur ?

L'homme : ...

Mademoiselle : Monsieur ?

L'homme : Madame ?

Mademoiselle : Mademoiselle.

L'homme : Mademoiselle ?

Mademoiselle (Désignant l'agence.) : Vous aussi ?

L'homme : Moi aussi.

Mademoiselle : Il y a longtemps que vous attendez ?

L'homme : Suffisamment pour que je perde patience.

Mademoiselle : Quelle heure est-il ?

L'homme : "Neuve" heure. Il y a bien des inscriptions, là, sur cette plaque, mais les horaires sont effacés.

Mademoiselle : Vous verrez, elle ouvrira contre toute attente. C'est une adresse réputée.

L'homme : Le sera-t-elle assez pour me rendre mes illusions ?

Mademoiselle : Vous les avez perdues ?

L'homme : Toutes. Tout marchait pourtant très bien. Je brûlais les planches. D'un chapeau-claque,  je faisais apparaître des elfes et des ondines aux berges d'une rivière de diamants qu'Alcyon effleurait de son aile. Pour célébrer sur les fonts baptismaux la naissance de dix-huit naïades, l'Echanson des Dieux venait servir le philtre qui transformait les larmes en or pur. Assistaient aussi aux cérémonies douze douzaines de sylphides callipyges soumises et rangées, un quarteron de rosières vêtues comme à Carême-prenant, un banc de sirènes fretillantes et argentées qui apprenaient la valse à des albatros empruntés, soixante-quinze déesses cosmopolites glissées dans de hautes bottes de cuir bleu et des myriades de figurants dociles, priant avec ferveur, à genoux, aux pieds d'Omphale triomphante. Je faisais descendre le serpent du Caducée, sortir d'Hydre de Lerne et tous les loups de Paris. J'étais le meilleur des illusionnistes. Et puis un jour, il a fallu se rendre à l'évidence : l'apparat était devenu dérisoire. On a crié à l'imposteur, au charlatan ; on m'a chassé du temple, voué aux Gémonies. Et voici à quoi je suis réduit aujourd'hui : à venir pointer dans cette agence miteuse, aussi fermée que l'esprit d'un public aveuglé par les nouveaux marionnettistes. Oh ! Mais, je ne suis pas fini, moi. Je leur montrerai que je suis encore un artiste. Un vrai. Un pur. Un sincère. Un grand. Le Grand Manolo ! El Grande Manolo ! The great Manolo ! And now, ladies and gentlemen, the greatest showman in the world : the geat Manolo ! Je suis le Grand Manolo ! (Plus fort, en s'époumonant.) Je suis le Grand Manolo !

Mademoiselle : Qui êtes-vous, monsieur ?

L'homme (L'illusionniste) : (Plus bas et résigné.) Je suis le Grand Manolo...

Mademoiselle : Les affiches arrachées, c'est vous ?

(Elle désigne les affiches, sur la palissade.)

L'illusionniste : Les affiches arrachées sous le menton : c'est là qu'il y avait mon nom...

Mademoiselle : Monsieur...

L'illusionniste : (Avec interrogation et insistance.) Mademoiselle ?

(A suivre.)

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7 septembre 2008 7 07 /09 /septembre /2008 19:57


Conception graphique : Phil. C.

Avec Agence, j'ai voulu traiter le thème de la frustration et de ses nombreux méfaits. Mais aussi du temps qui passe, inexorablement.
Trois personnages, bien qu'à priori en désaccord total, sont extrêmement proches.
Ils se reprochent leurs différences mais ils sont en fait, sans vouloir l'admettre, sur le même pied d'égalité : sevrés trop tôt d'un bien qui leur était vital, ils s'évertuent à clamer leurs semblables douleurs, semblables souffrances et solitudes.
Ils finiront pas trouver un terrain d'entente et se répareront mutuellement.

J.F.

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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 20:03

Voix off : Nous avons dansé jusqu'à l'écroulement. Je me suis senti aspiré par le bas. Elle, elle est restée debout. Hiératique. Je me suis enfoncé jusqu'au tronc. Elle m'a enjambé. Je n'étais plus qu'une aspérité du sol. Ses bottes étaient si brillantes que je m'y suis miré. J'ai vu ma gueule de chien sauvage, battu, apeuré et traqué. J'ai vu mes rictus et mes yeux concupiscents. Je me suis effrayé. J'ai senti des bribes et des fantômes de mon passé pleuvoir sur moi en pluies acides. Pourtant, j'ai tendu mes doigts pour caresser le très luisant objet de mon désir. Ce que j'avais ardemment souhaité, je le voyais là, tout près, surfait. Mensonger. J'étais là, las, épuisé de la longue macération dans mon jus faisandé, incapable d'agir. A cet instant crucial, qui aurait dû être pour moi le couronnement, "l'abotissement" de plus de trente ans de hantise, de cohabitation forcée, je me suis senti sec, vidé, sans moteur ni énergie, exténué, profondément déçu. A l'image de ces dépliants qui promettent la vue sur la mer, qui n'est rien d'autre qu'une bouche d'égout. A grand mal, je me suis extirpé de la fange et je me suis enfui. J'ai couru et je suis tombé à genoux. Ce qui s'est ensuite passé, je le sais parce qu'elle me l'a raconté. Elle a ôté l'une de ses bottes, rien qu'une, comme ça, pour voir. Et elle a gardé l'autre. Elle est sortie du dancing imrovisé. Elle s'est approchée de moi, en claudiquant. Elle s'est placée en face de moi qui fermais les yeux. Très doucement, de son genou, elle a effleuré ma joue. Elle m'a dit : "As-tu un jour songé que, sous le cuir, il se pourrait qu'il y ait un peu de peau ?" J'ai veillé au grain. C'est ce jour-là que j'ai découvert la tendresse.

(Silence.
La porte de la cabine téléphonique s'ouvre brutalement.
L'employé aux écritures s'enfuit et tombe à genoux.

La botteresse sort à son tour.
Elle a ôté l'une de ses bottes.
En claudiquant, elle s'approche de l'employé aux écritures et se place face à lui.
De son genou, elle effleure sa joue.)

La botteresse : As-tu un jour songé que, sous le cuir, il se pourrait qu'il y ait un peu de peau ?

(L'employé aux écritures se relève.
Il enlace la botteresse, puis tous deux se regardent, intensément.)

Tes ailes de nez ont bougé. Tu es prêt à t'envoler.

(Noir.
Rideau.)

FIN

-----
PROCHAINEMENT SUR CET ECRAN
AGENCE
de Joël Fauré

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4 septembre 2008 4 04 /09 /septembre /2008 19:34

La botteresse : Je ne la vois pas comme vous, mais un peu presque. Je la trouve esthétique, confortable, fonctionnelle et sensuelle. C'est ce que disent à mots couverts les tabloïds pelliculés. Je ne suis pas bien loin de l'attribut que vous en avez fait. Je vous propose la botte.

L'employé aux écritures : Là, tout de suite ?

La botteresse : Tout semble laisser croire que vous attendez ça depuis longtemps, non ?

L'employé aux écritures : Oui... Mais il faut un minimum de préparation... Il faut que ce soit amené... J'ai piétiné, trépigné, arpenté... Peut-être encore quelques pas avant d'en faire de faux et de franchir le seuil.

La botteresse : Quelques faux pas... Savez-vous danser ?

L'employé aux écritures : Vous touchez là du doigt une de mes grandes et nombreuses lacunes.

La botteresse : Voulez-vous que je vous apprenne ?

L'employé aux écritures : Là, tout de suite ? Un endroit plus intime serait plus adapté.

(Elle se dirige vers la cabine téléphonique, y pénètre et invite l'employé aux écritures à faire de même. Lorsque tous les deux sont dans l'habitacle, une chanson se laisse entendre : "La valse à mille temps" de Jacques Brel.

On voit le couple ainsi formé se mouvoir au rythme de la musique, assez difficilement.
Mouvements de plus en plus rapides et désordonnés, suivant le cescendo de la chanson.
Au 3e couplet, les "danseurs" tirent les rideaux dont la cabine est originalement pourvue.
La chanson s'achève.
Personne ne sort.
Court silence.)

(A suivre.)

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en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

Georges PEREC



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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