27 septembre 2008 6 27 /09 /septembre /2008 20:37
Photo H.B.

Lors des répétitions '"Agence"
Partager cet article
Repost0
27 septembre 2008 6 27 /09 /septembre /2008 19:38

Mademoiselle : Pardonnez-moi cette naïveté : il n'y a donc personne dans votre vie ?

L'illusionniste : Dans ma vie, il n'y a eu que des femmes-mirages, des femmes-fusées, des femmes-satellites, des femmes-canons, toutes radieuses, resplendissantes, que je faisais apparaître dans un halo de lumière bleutée, dans leur costume de serge, dentelle, cuir et ocelot, bottées jusqu'aux cuisses, gantées jusqu'aux coudes, alourdies de bijoux, et qui, en coulisses, quittaient leurs clinquantes parures et retrouvaient leurs pantalons de jean et leurs maris respectifs. Voilà ce qu'ont été les femmes de ma vie : celles des autres et celles pour tous. Celles qui ont compté sans donner et celles pour qui j'ai donné sans compter. Mais voici donc la vie au service d'une cause humanitaire : l'amour. Et vous le personnifiez comme si vous aviez toujours tenu le rôle tenu secret. Et il n'est pas de composition ! Et là, ce n'est pas de l'illusion, c'est de la magie : laissons-là opérer.

Mademoiselle : Alors, vraiment, vous m'accepteriez comme opératrice dans vos spectacles ?

L'illusionniste : Oui... Oui... Je vous veux pour ceux de la ville comme pour ceux de la scène. Vous me ferez passer les anneaux, un à un, uniques et solitaires. Je les ferai tinter, l'un contre l'autre pour éprouver leur solidité et les imbriquerai l'un dans l'autre sous le regard étonné de l'assistance. C'est un très vieux tour d'adresse qui marche toujours, les anneaux...

Mademoiselle : Je suis venue ici, à cette adresse qu'on m'avait confiée, dont vous avez refusé la compétence, et j'en découvre une autre, tout aussi réputée.

L'illusionniste : Je dois vous dire que j'en ai douté quelques instants... Vous et l'horloger étiez si... sincères, et si... nécessiteux... J'ai le devoir de vous avouer que je n'étais plus sûr de rien, pas même des services proposés par cette agence. J'ai bien tenté de faire le fanfaron, le polichinelle détenteur de ses faux secrets, mais la parade commençait à s'essoufler...

Mademoiselle : J'y ai moi aussi perdu mon latin, et j'ai cru, un instant, à une plaisanterie de mauvais goût : ne m'aurait-on pas expédiée ici par jeu, pour amuser la galerie ? Nous ne le saurons peut-être jamais. Moi, j'ai trouvé ce que j'y étais venu chercher, et sans même pousser cette porte qui nous a fait jouer un huis-clos... en plein air et sous la pluie !

L'illusionniste : Il a permis une relation de cause humanitaire à effet immédiat : des baleines pour notre nouvel ami commerçant, une rencontre qu'il faudra vouloir constructive pour vous, et pour votre serviteur...

Mademoiselle : ... le retour de votre public qui vous avait déserté parce que vous n'étiez plus à sa portée. Vous venez seulement de retrouver la vue, Manolo. Vos yeux étaient à dix centimètres de vos orbites : vous ne pouviez voir que des reliefs, des faux-semblants, des faux-fuyants, des images en trompe-l'oeil, oeil que vous rinciez avec des éclaboussures d'eau croupie. Vous avez privilégié le paraître sur l'être et personne ne vous a suivi. Pire : on vous a laissé tomber. Emule d'Houdini contrarié. Ce que vous pensiez être une longueur d'avance n'était en fait qu'un net recul au hit-parade de la popularité. Vous aviez de belles formules, mais mieux vaut être un bien parlant qu'un beau parleur. Vous l'avez appris avec nous, comme nous, grâce à cette école de patience (Elle désigne l'agence). Oh, bien sûr, vous avez rongé votre frein, sur les mêmes rangs qu'un modeste horloger et une mendiante d'affection, en tentant bien de nous haranguer du haut de votre suprématie de carton-pâte. Il aura suffi d'un peu de pluie... Un peu de pluie seulement pour faire fondre les décors et vous laver les yeux. L'apparat est devenu dérisoire ; la simplicité a retrouvé tout son éclat. Je vous aime... Manolo... Très fort.... Je vous aime maintenant...

(A suivre.)

Partager cet article
Repost0
26 septembre 2008 5 26 /09 /septembre /2008 19:53

L'illusionniste : Voici les premiers clients qui vous attendent pour prendre commande. Les effets ne se font pas attendre : ne les faites pas attendre non plus. Et revenez vite nous dire comment se présentent vos prévisions de vente, très prévisibles celles-là. N'oubliez pas que vous êtes mon prtenaire officiel !

L'horloger : J'y cours et je reviens du même pas vous donner les premières estimations sur la fréquence de migration des baleines...

(Il se dirige vers la coulisse.)

L'illusionniste : Attendez... Prenez donc la précaution de vous munir d'un stylo-bille sinon vous risquez d'être très désappointé ; j'en sais quelque chose. C'est simple : cette fois, il suffit de se baisser comme le fit Charles Quint quand il rammasa le pinceau de Titien...

(L'horloger se baisse, ramasse un stylo-bille et se dirige vers la coulisse.

L'illusionniste prend l'initiative de tenir le parapluie ; dans son euphorie, il entoure "machinalement" la taille de mademoiselle.)

Pourquoi vos yeux sont-ils devenus si brillants ? Ah, oui ! Après le cachet, c'est l'heure de vos gouttes... Laissez... Laissez entrer quelques gouttes, fussent-elles de pluie, dans vos yeux. Ils sont si jolis, ainsi...

Mademoiselle : C'est que... Il n'y a pas que des gouttes de pluie...

L'illusionniste : Alors, laissez-les se confondre avec les autres...

(Ils échangent un regard.
L'illusionniste balaie une mèche mouillée sur le front de mademoiselle.)

C'est étrange... Je vous parlais et je ne vous voyais pas. Je viens juste de vous apercevoir. Il y a pourtant longtemps que nous nous connaissons... Vous vous souvenez de notre première rencontre ?

Mademoiselle : C'était ici-même et tout avait très mal commencé...

L'illusionniste : Oui, mais il y a le temps et sa belle patine...

Mademoiselle : A propos, quelle heure est-il ?

L'illusionniste : "Neuve" heure.

Mademoiselle : Il est toujours "neuve" heure alors ?

L'illusionniste : C'est la nouveauté qui apporte parfois la certitude.

Mademoiselle : Alors, j'ai enfin compris : il me manque quelques "neuves" heures à quelques jours anciens pour avoir pris autant de retard.

L'illusionniste : Il ne tient qu'à vous de le rattraper.

Mademoiselle : Je...

L'illusionniste : Oui, c'est un excellent début.

Mademoiselle : Vous...

L'illusionniste (Tendrement) : Moi aussi..

(Ils abaissent le parapluie face au public pour faire écran.
On les voit seulement s'enlacer.)

(A suivre.)

Partager cet article
Repost0
25 septembre 2008 4 25 /09 /septembre /2008 18:53

L'illusionniste : Très bien. Voulez-vous à présent refermer cette poubelle ? Ah ! Voici que la pluie nous surprend en pleins préparatifs. Voici donc l'art au service d'une cause humanitaire : c'est devenu courant. Quelle est l'urgence ? S'abriter. Pourquoi ? Parce que nous attendons, dehors, sous la pluie. De quoi avons-nous besoin ? De parapluies. Monsieur (Il désigne l'horloger) n'en a pas encore en rayon ? Qu'à cela ne tienne. Comptez sur moi, comptez avec moi : un, deux, trois !
(Il frappe avec le plat de sa main sur le couvercle de la poubelle, le retire, plonge son bras à l'intérieur, en sort un premier parapluie qu'il tend à l'horloger, puis un second avec lequel il s'abrite.)
Et voilà ! Nous sommes trois mais les concepteurs du tour n'ont prévu que deux parapluies. Mais peu importe, celui-ci saura nous accueillir, mademoiselle, et vous et moi.
(Il invite mademoiselle à s'approcher et à s'abriter sous le parapluie, ce qu'elle accepte.

Un groupe de passants arrive alors en applaudissant et en scandant : "Bravo, Manolo !"
Chacun s'abrite avec des moyens de fortune : l'un avec un sac en plastique ; un deuxième a remonté sa veste sur la tête ; il y a même la passante cynique qui s'abrite sous son journal. Quelqu'un dit : "Un autographe, Manolo, s'il vous plaît.")

Vous n'avez toujours pas de quoi écrire ? Rassurez-vous : voici donc l'art au service d'une cause humanitaire : c'est devenu courant. Quelle est l'urgence ? Ecrire. Pourquoi ? Pour faire plaisir au public. De quoi avons-nous besoin ? De stylos-billes. Comptez sur moi. Comptez avec moi : un, deux, trois !
(Il frappe avec le plat de sa main sur le couvercle de la poubelle, le retire, plonge son bras à l'intérieur et fait jaillir des dizaines de stylos-billes et de crayons de couleurs.)
Et voilà ! Il ne fallait qu'un seul stylo-bille mais les concepteurs du tour en ont prévu des dizaines. Voyez au passage comment la vie est faite !
(Il signe des autographes sur les papiers qu'on lui tend, pendant que mademoiselle tient le parapluie.)
Et n'oubliez pas : mon spectacle est parrainé par une marque de parapluies dont monsieur (Il désigne l'horloger) est le représentant. Je vous le recommande personnellement. Accordez-lui toute votre confiance.

(Le groupe de passants se retire.)

Heureux instants. J'ai retrouvé le goût du spectacle et j'ai regagné l'estime du public. Et par ricochet dans l'eau, j'ai posé la première pierre de votre nouvelle boutique, monsieur l'ex-horloger. Désormais, il suffira d'un peu de pluie pour vous renflouer. Un peu de pluie seulement. Un peu de pluie fera luire les rues tout en les parfumant ; en argentera non seulement les angles mais aussi votre compte en banque. Cela vous suffira-t-il ?

L'horloger : Beaucoup plus amplement que je ne l'aurais souhaité. Je ne sais comment vous remercier...

L'illusionniste : Ne me remerciez pas.

(On entend une voix de la coulisse : "Monsieur, nous voudrions acheter des parapluies.")

(A suivre.)


 Photo Phil. C.

"Il ne fallait qu'un seul stylo-bille mais les concepteurs du tour en ont prévu des dizaines..."
(Agence)


Partager cet article
Repost0
23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 19:01

L'illusionniste : Alors, il ne reste qu'une certitude : le salut est dans l'attente. Il va pleuvoir et nous essuierons un échec si nous avons peur de nous mouiller. A moins que... (Il jette un regard sur la palissade.) Monsieur l'horloger, vous êtes toujours partant pour jouer au marchand de parapluies et taquiner la baleine ?

L'horloger : Il n'y a pas de meilleure opportunité.

L'illusionniste : Et vous, mademoiselle, vous voulez bien être mon assistante si je vou propose un bout d'essai dans un bon numéro ?

Mademoiselle : Ma foi, j'ai déjà donné de la voix pour votre promotion. Si nous faisons avancer la situation, je veux bien, s'il n'y a pas de danger, vous tenir votre chapeau.

L'illusionniste : Alors, je veux bien reprendre du service pour la bonne cause. Vous voyez, tout comme moi, cette grande poubelle tout près de la palissade ?

Mademoiselle : Je la vois.

L'illusionniste : Voulez-vous avoir l'obligeance de l'approcher ici ?

(Mademoiselle se dirige vers la poubelle, s'en saisit et la ramène près de l'illusionniste.)

Si vous voulez bien l'ouvrir...

(Elle retire le couvercle de la poubelle.)

Qu'y-a-t-il à l'intérieur ?

Mademoiselle : Seuls quelques lambeaux de papier froissé...

(Elle retire les lambeaux, les défroisse : ce sont les morceaux arrachés des affiches de l'illusionniste. On peut y lire en lettres majuscules : MANOLO. Elle les dépose à plat sur le banc public.)

L'illusionniste : Elle est bien vide à présent ?

Mademoiselle : On ne peut plus vide.

L'illusionniste : Très bien. Faites le constater à notre charmant et discret public qui n'est pas venu en quantité, mais en qualité ce soir. (Il désigne l'horloger.)

(Mademoiselle montre la poubelle vide à l'horloger ; celui-ci opine du chef.)


L'horloger : Oui. Elle est bien vide.

(A suivre.)
Photo Phil. C.

"- Qu'y-a-t-il à l'intérieur ?
- Seuls quelques lambeaux de papier froissé..."
(Agence)

Partager cet article
Repost0
22 septembre 2008 1 22 /09 /septembre /2008 18:18

Mademoiselle : Chapeau ! Vous avez été parfait devant les sarcasmes de cette péronnelle.

L'illusionniste : Vous n'avez pas été mal non plus dans votre rôle de composition improvisé.

L'horloger : Cette passante ressemblait à une mouette rieuse sur un saule pleureur. C'est étonnant l'énergie que les gens déploient quand ils veulent être blessants. Et pourtant, nous l'avons peut-être laissé partir un peu trop vite... Elle nous aurait dit, elle, puisqu'elle a usé ce banc de sa robe, celle pour qui elle a eu du mal à constater le vol ; ellle nous aurait dit ce qu'elle attendait de cette agence.

L'illusionniste : Elle n'en attendait sans doute rien. Elle s'est simplement installée là, devant sa grille, avec le souci plus ancré de la boucler que de voir s'ouvrir l'autre, celle qui lui faisait face. Hélas, elle a échoué.

L'horloger : Elle a échoué là où nous avons réussi : "déroba", ce passé simple qui lui fut si difficile. Si elle a échoué là où nous avons réussi, elle peut sans doute réussir là où nous échouons et nous donner les clefs de cette agence. Il faut absolument la rappeler.

(Il court sur les traces de la passante tout en criant : "Madame, attendez, madame...", mais l'illusionniste le rappelle.)

L'illusionniste : Non !

L'horloger : Non ?

L'illusionniste : Non. Elle est redevenue UNE passante : une incompétente...

L'horloger : Il faudrait souhaiter qu'elle revienne.

L'illusionniste : Ah ! Alors là, si elle revient...

L'horloger : Si elle revient ?

L'illusionniste : Si elle revient, je crains qu'elle ne se souvienne qu'avec de grandes difficultés de son propre passé, aussi simple fut-il... Quand on sait comment elle maîtrise celui des autres...

L'horloger : Elle a parlé, me semble-t-il, de ce "fanal oublié" pour qualifier l'agence...

L'illusionniste : Justement : oublié. Ce "fanal oublié". Elle était à deux doigts de parodier le vers de Brel : "Avec un ciel si gris qu'un fanal s'est pendu". Ce fanal n'est pas oublié ; bien au contraire, nous nous intéressons beaucoup à lui...

Mademoiselle : Elle est partie, la mouette rieuse. Il ne reste plus qu'à échafauder des suppositions en se basant sur son profil. D'abord, elle paraissait trop indolente pour venir quémander du travail ; ce n'est donc pas une agence pour l'emploi. Son porte-monnaie était bien trop joufflu ; ce n'est pas une banque non plus....

L'illusionniste : Oui, mais elle voulait qu'on l'appelle "madame"... Alors ? (Il se tourne vers Mademoiselle.)

Mademoiselle : Alors ? (Elle se tourne vers l'horloger.)

L'horloger : Alors ? (Il se tourne vers l'illusionniste.)

(A suivre.)

Partager cet article
Repost0
21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 20:30
Conception graphique : Phil. C.


"Je suis le grand Manolo..."
"Les affiches arrachées, c'est vous ?
Les affiches arrachées sous le menton. C'est là qu'il y avait mon nom."
Joël Fauré (Agence)
Partager cet article
Repost0
21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 19:41

La passante : Pardon, messieurs-dame, vous n'avez pas vu un journal traîner par ici ? J'ai dû l'oublier sur ce banc tout-à-l'heure.

L'illusionniste : Tout-à-l'heure ?

La passante : Oui, tout-à-l'heure... Mais... Vous n'êtes pas le grand Manolo, l'illusionniste ?

L'illusionniste : Pour vous servir, mademoiselle...

La passante : Madame.

L'illusionniste : Pour vous servir, madame. Tenez, voici votre journal. Les pliures ont un peu souffert car nous l'avons beaucoup trituré, mais il n'a pas beaucoup jauni : nous l'avons même un peu blanchi de notre patience...

La passante : Si je m'attendais à vous retrouver ici, artiste des rues battant la semelle dans le ruisseau. Je vous ai beaucoup admiré dans la parodie de "Ben Hur" et dans "Héraclès et ses tigresses indomptables". Quel panache ! Quelle maestria vous aviez alors.

L'illusionniste : Et mon dernier numéro ? Vous n'avez pas vu mon dernier numéro ? "La naissance des dix-huit naïades" ?

La passante : Non, je l'avoue.

Mademoiselle : Vous n'avez pas vu son dernier numéro ? Ah, madame ! D'un chapeau-claque, il faisait apparaître des elfes et des ondines aux berges d'une rivière de diamants qu'Alcyon effleurait de son aile. Pour célébrer sur les fonts baptismaux la naissance de dix-huit naïdes, l'échanson des dieux venait servir le philtre qui transformait les larmes en or pur. Assistaient aussi aux cérémonies soixante-douze douzaines de sylphides callipyges soumises et rangées, un demi-quarteron de rosières vêtues comme à carême-prenant, un banc de sirènes fétrillantes et argentées qui apprenaient la valse à des albatros empruntés, soixante-quinze mille déesses cosmopolites glissées dans de hautes bottes de cuir bleu, et des myriades de figurants dociles, priant avec ferveur, à genoux aux pieds d'Omphale triomphante. Il faisait descendre le serpent du caducée, sortir l'hydre de l'Herne et tous les loups de Paris.

La passante : Et voici ce que vous êtes devenu : vous avez remonté une troupe et vous battez le pavé ?

L'illusionnsiste : (Désabusé.) J'apprends à monsieur à élever des baleines et j'emploie mademoiselle que je paie au cachet pour me faire valoir. Faire ça ou peigner la girafe... La girafe ne voulait plus qu'on la peigne : elle voulait en plus qu'on la laque ! Vous voyez d'ici le tableau ?

La passante : Eh bien, je vous souhaite bon courage ! La concurrence est impitoyable. Vous devriez vous mettre en pleine lumière au lieu de végéter sous la lueur blafarde de ce fanal oublié. Tenez, pour la nourriture des baleines...

(Elle ouvre son porte-monnaie et lui tend une pièce, puis elle tourne les talons et s'en va, son journal sous le bras.
L'illusionniste la rappelle.)

L'illusionniste : Madame ? (La passante se retourne.) Puisque vous aimez tant les mots croisés : en sept lettres : fit montre d'ironie. Ne cherchez pas. Vous n'excellez pas dans les passés simples. Pour ce qui est du trois vertical qui vous a battu à plate couture dans le journal, c'est "déroba". Nous ne l'avons pas noté car nous manquons cruellement de stylo-bille. Ne nous remerciez pas et hâtez plutôt le pas si vous ne voulez pas essuyer l'orage. Ou si vous ne voulez pas qu'on dise de vous : "Elle essuya l'orage" ou bien encore : "Elle eut à essuyer l'orage".

(A suivre.)

Partager cet article
Repost0
20 septembre 2008 6 20 /09 /septembre /2008 19:40

L'illusionniste : Les apparences sont trompeuses. Et les illusions sournoises. On dit que le temps "passe" car on n'a pas encore inventé un verbe plus fort pour imager son chemin. (Il s'adesse à l'horloger :) Vous voyez, monsieur, pourquoi insistez-vous pour quantifier et mesurer le temps alors que vous savez pertinemment qu'il est indomesticable ? Vous en avez l'illustration parfaite à cette heure. Vous pouvez sans crainte revendre votre stock de réveils, pendules et autres sabliers, et changer de négoce. Tenez ! Je vous suggère de vendre des parapluies. Malgré le bulletin météo périmé de ce journal, les premières gouttes de pluie se font sentir : il n'y a pas que des fausses nouvelles dans la presse.

L'horloger : Vous m'ouvrez un peu les yeux, vous qui les avez si souvent fait fermer chez les autres.

L'illusionniste : Vous pourriez très bien tenir commerce tout près de cette agence. Une belle boutique de parapluies qu vous n'ouvririez jamais, même les jours de pluie ! Ou mieux, encore, vous pourriez racheter ces murs-ci (Il désigne l'agence) et tout en ayant pignon sur rue, apposer en lieu et place de cette stupide enseigne, une autre, du même mauvais goût : "Boutique". "Boutique", sans autre indication. Les cas de figure qui se pésenteraient alors pour les chalands seraient bien plus nombreux : "Boutique ? Boutique ? Oui, mais une boutique de quoi ?" Vous seul, bien sûr, sauriez de quoi il retourne : vous éleveriez des baleines ! Belle revanche, non ?

L'horloger (Exalté) : Oui, oui.

L'illusionniste : Et devant la vitrine-bocal, à travers les glaces sans tain, vous verriez s'agiter des bancs de poissons-chats admirant des poissons-lunes, des poissons-scies faisant la planche avec des requins-marteaux, la crème des anchois, l'élite des saumons, les meilleurs thons mettant les sardines en boîte, des perches tendues dans des talons-anguilles... Un peu nous, quoi...

Mademoiselle : Et oui, un peu nous... Dans le même vivier finalement, très ressemblants dans la même attente, ma même teinte.

L'horloger : La même teinte : la nuit, tous les chats sont gris.

L'illusionniste : La même teinte : la nuit, toutes les crevettes, même roses, sont grises. La nuit, même tous les clowns blancs sont gris. J'ai un ami clown. Ringard au possible. Il ne faisait plus rire que lui. Il s'est mis à boire du vin rouge et son vrai nez est devenu de la même couleur, à telle enseigne que tout le monde a cru qu'il était faux ! Et il a regagné l'estime du public ! Rouge. Rouge : la teinte n'est pas nouvelle. L'atteinte n'est pas nouvelle. Sur le visage de ce clown blanc, on a posé rouge et on a obtenu bleu. Un soir, en se démaquillant, il en a mis partout. De grandes plaques rouges perdurent depuis. C'est lui qui dit ça, mais à la vérité, ce sont les soucis et les tracas qui lui ont donné cette couleur tuilée. A trop recevoir de tuiles, son visage a pris l'aspect tuilé. Comment s'appelle cette affection -cette affection !- de la peau aussi difficile à prononcer qu'à supporter ? Il vaut mieux l'éternuer... Je ne sais plus. Toujours est-il qu'un incendie semble lui ravager en permanence le visage et que le psoriasis... ça y est, j'ai retrouvé le mot !... que le psoriasis dessine la carte du monde sur son cou.

Mademoiselle : Pourquoi dites-vous tout ça ?

L'illusionniste : Pour vous prouver que nous sommes tous très vulnérables et perméables sur tous les fronts, et tous semblables devant les outrages du temps. D'autres l'ont dit, bien avant moi. Ne pensez-vous pas que, dans cette optique, nous devrions revoir à la baisse nos différences ?

L'horloger : Mais oui, il a raison ! Nous devrions trouver un terrain d'entente, cultiver les mêmes plates-bandes au lieu de les piétiner. Voilà pourquoi nos semelles s'amenuisent...

(On voit une passante ralentir son pas et s'arrêter.)

(A suivre.)

Partager cet article
Repost0
19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 20:27

DEUXIEME ACTE

(L'enseigne de l'agence est toujours allumée.
Les personnages n'ont pas bougé ; ils semblent dans l'attente d'une hypothétique ouverture.)

L'horloger : Eh bien, voici que nous allons enfin pouvoir voir les choses sous un nouvel éclairage. Nous avons bien fait d'attendre. (Désignant l'agence :) Ses activités s'exercent nuitamment : les esprits sont plus sereins. Et constatez comme cette lumière est intelligente et discrète : elle caresse juste ce qu'il faut la façade tout en épargnant les pierres angulaires de l'édifice. C'est la nuit, et la nuit seule qui se charge de les arrondir. Les arêtes sont moins saillantes et les oreilles sans doute plus indulgentes.

L'illusionniste : Moi, je ne vois là qu'une zone d'ombre de plus. Cette lumière est trop crue pour qu'on la croie. Elle me rappelle une comptine que je raconte dans les kermeses scolaires : "La lumière était trop haute. Je voulus baisser la note. Et d'un geste de la main, je l'atteignis. La lumière était trop jaune. Je voulus ta teindre en gris. Et d'un geste de la main, je la teignis. La lumière était trop vive. Et mes yeux déjà s'esquivent. Et d'un geste de la main, je l'éteignis."

Mademoiselle : Reconnaissons-lui au moins le mérite de matérialiser cette agence, même si elle brille par son absence. Alors ? (Elle se tourne vers l'illusionniste.)

L'illusionniste : Alors ? (Il se tourne vers l'horloger.)

L'horloger : Alors ? (Il se tourne vers mademoiselle.)

L'illusionniste : On continue à jouer "En attendant Godot" ou on passe au boulevard ?

Mademoiselle : Un repli équivaudrait à une fuite ; moi, je reste.

L'horloger : Je reste aussi, malgré la nuit qui fraîchit. On dirait qu'il va pleuvoir...

L'illusionniste : Oui, c'est très probable. Les prévisions... imprévisibles l'ont prévu. Je l'ai lu tout-à-l'heure avant que vous n'arriviez sur ce journal que quelqu'un a oublié là. (Il désigne un journal sur le banc public. Il s'en saisit, l'ouvre, feuillette quelques pages et lit :) "Quelques ondées ne sont pas à écarter en soirée." Et bien, malgré le déluge annoncé, je reste des vôtres. Nous affronterons ensemble les caprices de Jupiter. Tenez, en attendant, nous pourrions finir de résoudre cette grille de mots croisés : il ne manque qu'uné définition. Alors... En six lettres : piqua une robe.

Mademoiselle : Piqua une robe... Piqua une robe... Ourla ? Non, il n'y a que cinq lettres. Piqua une robe... Déroba !

L'illusionniste : Dé-ro-ba. Cette couture est subtile.

Mademoiselle : Elle est surtout subtilisée.

L'horloger : Et hormis la météo et les jeux de mots au trente-sixième degré dessous la ceinture, que claironne ce journal ? Peut-être un quelconque pavé dans la mare aux canards donne-t-il les heures d'ouverture de cette agence ?

L'illusionniste : Il y a bien des réclames pour un grand bazar, une marque de parapluie, un vin tonique, une station thermale... les horaires des chemins de fer... Si vous voulez le consulter vous-même...

(Il tend le journal à l'horloger. Ce dernier le feuillette à son tour, esquisse quelques plissements de front en signe de doute ; puis son étonnement va grandissant ; il se reporte bruquement à "la une".)

L'horloger : Si la nuit est fraîche, ces nouvelles ne le sont pas et n'ont aucune chance de l'être. Savez-vous de quand date ce journal ? Neuf octobre mil neuf cent soixante-dix-huit. L'année où nous avons connu trois papes et le jour où Jacques Brel nous quittait pour toujours. Il y a trente ans !

L'illusionniste : C'est sidérant ! Nous n'avons pas vu le temps passer ! J'ai pourtant vu, de mes yeux vu une jeune femme oublier ce journal qui était celui du jour tout-à-l'heure et ici-même, et nous voici transportés un peu plus loin...

Mademoiselle : J'étais persuadée qu'il n'y avait qu'un tout petit quart d'heure que nous étions ensemble...

(A suivre.)

Partager cet article
Repost0

Présentation

BIENVENUE

ESPACE LITTERAIRE ET EROTIQUE
Soyez les bienvenus sur cet "égoblog",
petit jardin virtuel.

N'oubliez pas, quand même, d'aller vous aérer.

"Vivre,
c'est passer d'un espace à un autre
en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

Georges PEREC



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Recherche

Liens