28 août 2008 4 28 /08 /août /2008 19:28

L'employé aux écritures : C'est que... Je vous trouve bien prompt à tout anatomiser, monsieur le fournisseur de pneus des autocaristes, accessoirement autocariste. Allons à l'essentiel : vous l'avez rencontré où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?

Le fournisseur de pneus des autocaristes : Là. A l'instant. En revenant. Parce que.

L'employé aux écritures : Vous êtes-vous assuré qu'elle n'était pas montée dans l'autobus ?

Le fournisseur de pneus des autocaristes : Lequel ?

L'employé aux écritures : Le vôtre.

Le fournisseur de pneus des autocaristes : Je ne voyais plus mon autobus quand je l'ai vue.

L'employé aux écritures : Il faut absolument la retrouver.

Le fournisseur de pneus des autocaristes : C'est si important que ça ?

L'employé aux écritures : Vous n'auriez pas un stylo sur vous ?

(Le fournisseur de pneus des autocaristes sort un stylo de sa poche intérieure et le tend à l'employé aux écritures.)

Le fournisseur de pneus des autocaristes (Didactique et pédagogue.) : La mine est ici. Vous n'aurez qu'à le tenir comme ça (Geste du pouce et de l'index.) si vous voulez le voir fonctionner.

L'employé aux écritures : De toute façon, si elle veut écrire, il faudra qu'elle remette ses bottes. Et sans ça, (Il désigne le retire-bottes.) elle ne pourra pas les enlever. Elle reviendra. Forcément, elle reviendra. Quel temps fait-il dehors ?

Le fournisseur de pneus des autocaristes : Il pleut... des confettis.

L'employé aux écritures : C'est ce qui me vaut le plaisir -au bas mot- de votre retour ?

Le fournisseur de pneus des autocaristes : J'ai encore besoin d'un mot, fut-il bas, ou d'un silence de vous, pour faire avancer la situation et mon autobus. Je suis si indécis, si...

L'employé aux écritures : Je suis effectivement chargé d'avoir des idées. Mais je n'en ai plus qu'une. Fixe. Monsieur, si vous voulez rouler, il faudra bien vous faire à celle de vous acheter une conduite. Et puis, je vais vous faire un aveu : les gros cubes m'ont toujours beaucoup impressionné.

(Regardant le sol, il prend conscience qu'il a "franchi la ligne jaune".
Il entraîne vivement le fournisseur de pneus des autocaristes ; le force à se déplacer "du bon côté".)

Le fournisseur de pneus des autocaristes : J'ai encore besoin...

L'employé aux écritures : Oui, je sais. J'imagine. Un autobus, ça prend de la place dans une tête, surtout quand on ne pense qu'à ça... Il faudra vous faire à l'idée de vous acheter une conduite.
(Il semble percevoir un bruit.)
Chut, écoutez...

Le fournisseur de pneus des autocaristes : ...

L'employé aux écritures : Ecoutez...

Le fournisseur de pneus des autocaristes : Il y en a qui se conduisent mal ?

L'employé aux écritures : Ecoutez ! Vous n'entendez rien ? Un bruissement de bottes...

(A suivre.)

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27 août 2008 3 27 /08 /août /2008 19:16

L'employé aux écritures : Madame la porteuse de bottes, Madame la Botteresse, Madame la Cuissardesse, vous allez enfin me permettre de réaliser mon rêve le plus inavouable : caresser les longues bottes, placébo oui-je-sais de la douce peau des femmes que je n'ai jamais, par ignorance, pu approcher.

(L'employé aux écritures tend ses mains à la recherche des bottes :
il ne palpe rien d'autre que de l'air.
Dérouté, il rouvre les yeux pour constater qu'il n'y a plus personne et plus RIEN.)

Elle est pourtant venue. Elle s'est approchée ; elle m'a même parlé. C'est un début. A moins que ce ne soit un rêve ? Me laissera-t-elle un jour caresser ses bottes ? Je ne veux plus vivre que pour ça. Tant pis si on dit : "L'employé aux écritures est effectivement chargé d'avoir des idées. Mais il n'en a plus qu'une. Une idée fixe."

(Il se lève et court en tous sens,
comme un dératé.
Il se retrouve de l'autre côté de la ligne jaune,
près du retire-bottes.)

Ah ! Supporter l'insupportable angoisse ! L'angoisse qui ne vous lâche pas d'une semelle. Être à mi-parcours d'une vie et souffrir encore autant que j'ai souffert ? Non, merci !
Ah ! Pouvoir extraire l'oiseau maudit de la cage thoracique. Terrasser le phénix mauvais ! Le réduire en cendres pour de bon ! Redonner ce cuir à celles et ceux à qui il appartient d'abord : aux bêtes, aux veaux, aux vaches...

(Il se saisit du retire-bottes qu'il hume longuement.)

S'il pouvait parler, celui-là, il me dirait où elle a l'habitude de traîner ses guêtres.

(Il place le retire-bottes sous le menton et tente de se "retirer" la tête.

Le fournisseur de pneus des autocaristes revient et regarde avec étonnement cette scène singulière.
L'employé aux écritures s'aperçoit de sa présence et, sans se démonter, suspend ses "tentatives".)

Le fournisseur de pneus des autocaristes : C'est drôle, je viens de croiser une femme qui portait des bottes là où habituellement on porte des gants. Dans cette même logique, je comprends mieux qu'on puisse confondre un menton avec un talon. J'avais bien cru remarquer, tout à l'heure, que vous l'aviez en galoche, le menton...

L'employé aux écritures : C'est que...

Le fournisseur de pneus des autocaristes : C'est que ?...

(A suivre.)

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27 août 2008 3 27 /08 /août /2008 19:01

"DEDICACE AU SOLEIL", Eau-forte d'Arthur de Gravillon (1865)

(La botteresse retire ses bottes qu'elle agite au-dessus d'elle : il en tombe une pluie de confettis.")
"L'employé aux écritures" (Joël Fauré)
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26 août 2008 2 26 /08 /août /2008 19:22

L'employé aux écritures : Au musée Saint-je-m'y-perds, je vais souvent caresser les bottes de plâtre -très réussies- d'un capitaine d'infanterie. Il en impose. Chapeau au statuaire qui a moulé cette figure en pied. Bottes immortelles qui ne se crottent plus que de quelques pets d'insectes, quelques chiures de mouches.  Vous avez vos jambes de plâtre dans la chair, mon capitaine. L'ennemi est là, le moral est bon, les troupes sont fraîches. C'est pas le moment de flancher. Vous n'avez pas que des spartiates à vos pieds. Hep, vous, là, dame botteresse, guerrière d'opérette, d'où vous en venez-vous ?

(La femme aux bottes qui dépassent le genou revient sur scène.
Elle a des confettis dans les cheveux.
Elle porte un retire-bottes.
Elle va se placer de l'autre côté de la ligne jaune, dépose l'objet, et se met en situation de se déchausser.
L'employé aux écritures poursuit sa tirade, sans la voir, la main retenue plaquée sur ses yeux.

Vous êtes exténuée d'avoir si bien dansé au carnaval. Vous en avez plein les bottes.

(La botteresse retire ses bottes qu'elle agite au-dessus d'elle ; il en tombe une pluie de confettis.)

Vous êtes si chaude que vos bas grésillent. Ca sent la sueur et le musc. Des gouttelettes font du trapèze volant entre vos doigts de pied. Mais vos ronds-de-jambes n'y feront rien. Je n'entrerai pas dans la bataille. La ligne Imaginot remplit son office.

(La botteresse entre dans la cabine téléphonique, les bras chargés de ses bottes ;
la manoeuvre entravée, elle compose un numéro.
Visiblement, le téléphone ne fonctionne pas.)

Combien pour ces bottes dans la vitrine ? Que préférez-vous lécher ? Des bottes ou des vitrines ? Sondage réalisé entre le premier et le trente et un mais pour le compte du journal "Les mille bottes du mille-pattes".

(La botteresse sort de la cabine et se dirige vers l'employé aux écritures.
Elle se penche sur lui, de telle sorte que les bottes sont sous son nez.)

La botteresse : Monsieur...

(L'employé aux écritures retire sa main, voit les bottes et ne voit que ça.
Il sursaute.)

La botteresse : Je vous ai fait bondir ?

L'employé aux écritures : Non, vous me faites abonder.

La botteresse : Vous êtes sage comme une image.

L'employé aux écritures : Et quelle image !

La botteresse : Le téléphone est en dérangement. Vous n'auriez pas un stylo ?

L'employé aux écritures : Je n'en ai plus, désolé. On ne m'en donne plus. De nos jours, on n'écrit plus ; on se téléphone ou on pianote. On ne donne plus de stylos aux employés aux écritures. C'est trop subversif. Moi, je ferme souvent les yeux.
(Il plaque de nouveau sa main sur ses yeux.
La botteresse s'éclipse discrètement.)

(A suivre.)

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25 août 2008 1 25 /08 /août /2008 19:49

L'homme : Monsieur, je vous dis : "Bonjour". J'ai vu là-bas quelqu'un qui m'a laissé entendre que vous ne pouviez pas me voir. Je comprends maintenant pourquoi.

(L'employé aux écritures retire la main de ses yeux.)

L'employé aux écritures : Vous n'êtes pas complètement dans le faux.  Un seul regard et tout est compris, jusqu'à preuve du contraire. Je vous réponds : "Bonjour monsieur". On peut me reprocher de parfois mal ou ne pas pouvoir voir, mais j'entends. Alors comme ça, c'est vous qui mettez la gomme dans les autocars ? Rassurez-vous : il y a pire ! Certains ne vivent que pour bouler des perroquets et d'autres ne peuvent exister que dans le culte du souvenir d'un vibrant samedi soir...

L'homme (Le fournisseur de pneus des autocaristes) : Nous sommes ton sur ton. Mais, si je suis fournisseur de pneus des autocaristes, je suis aussi autocariste. C'est plus commode, même si c'est plus crevant. Savez-vous pourquoi j'ai choisi ce métier ?

L'employé aux écritures : Non, mais je serai curieux de le savoir.

Le fournisseur de pneus des autocaristes : Quand j'étais petit, ma mère m'a offert un rutilant autobus en plastique rouge et blanc. Ca aurait pu être un camion de pompiers flambant neuf -flambant neuf- mais non, moi, ce que je voulais, c'était ce que je voyais dans la main de tous mes copains : un autobus. Donc, ma mère m'en acheté un, tout pareil à ceux des autres. Tout pareil, c'est vite dit... Avec les autres, on organisait des voyages sur les dunes du bac à sable. Et puis un jour, j'ai perdu le contrôle de mon autobus, et celui-ci a capoté. Dans son ventre tout creux, on a pu voir la marque de fabrique : dans le plastique, il y avait gravé "Manufactura de juguetes. Granada." Mais la matière avait coulé, avait bavé, puis s'était figée pour l'éternité. Le "j" de juguetes était déformé ; c'en était comique. Avec les copains-chauffeurs, on a bien rigolé. On a regardé les autres autobus. Mais tous avaient un "j" bien droit. Seul le mien présentait un défaut de fabrication. J'étais à la fois très gêné et très fier. Parce que, malgré tout, il roulait bien, mon 500 grammes, fallait voir ça... D'ailleurs, un jour, on me l'a volé. Vous dire que j'en ai pas eu gros sur le coeur serait trahir la vérité. Et puis, nous avons grandi. Mais je n'ai pas oublié. Quelques années plus tard, alors que je me promenais dans les bois, pendant que le loup n'y était pas, mon coeur, même ballant, même pesant, a battu la chamade. Sous un roncier, j'ai revu mon autobus. Ou plutôt ce qu'il en restait : une carcasse privée de ses roues. Il servait de repaire à des escargots. Mon très cher objet de mon enfance, mon petit frère, qui n'êtes plus aux essieux, est-ce bien vous ? En tremblant, je l'ai pris dans ma main et, dans un scénario-catastrophe, je l'ai renversé, mais très vite ; tant pis, demain, on lirait dans la presse : "Un autobus se renverse : 25 petits-gris qui partaient en pèlerinage fortement commotionnés". Tout s'est pourtant passé très vite, monsieur le commissaire... Juste le temps de revoir cette lettre boursouflée... Vous ne pouvez pas comprendre.... Le "j" de ma jeunesse. Le "j" de "Je n'ai rien oublié". C'était bien lui. Voilà pourquoi, monsieur, je suis devenu ce que je suis. En souvenir de cet autobus que d'autres avaient raté.

L'employé aux écritures : Je crains de ne pouvoir vous être utile. Là où d'autres ont des petits vélos, dans la tête, vous, vous avez un autobus. C'est fou tout ce qui circule là-dedans... Chacun sa pointure... Si vous saviez ce qui trotte dans la mienne... vous seriez dépassé. Que me demandiez-vous au juste au départ ?

Le fournisseur de pneus des autocaristes : Si vous n'aviez pas une petite idée, vous qui êtes chargé d'en avoir, sur la destination de mes prochains voyages.  Juste une petite idée.

L'employé aux écritures : Pas la moindre. Elle sont noires.

(L'employé aux écritures a remis sa main sur ses yeux.

Le fournisseur de pneus des autocaristes s'en va.)

(A suivre.)

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24 août 2008 7 24 /08 /août /2008 19:46

(L'employé aux écritures s'assure que la permanente de fonction est bien partie.
Avec méticulosité, il place un pied devant l'autre sur la ligne jaune, un peu comme un funambule, en jouant de ses bras pour balancier.)

L'employé aux écritures : Dès qu'on prend position, on a forcément des détracteurs. L'autre jour, il m'est arrivé une histoire exaltante. Je marchais dans une galerie marchante et, juste à l'instant où je ne m'y attendais pas, savez-vous que j'en ai vu ? (Soudain déstabilisé, il chute presque, se rattrape, se tenant le coeur.
Il va se rasseoir.)
Donc je marchais dans une galerie marchante et j'en ai vu une paire qui marchait aussi. Des bottes. Des bottes de rêve. Portées par une femme, belle, mais belle, à en tomber. A pleurer. Aussi grande que belle. Aussi brune que grande. Yeux de biche. Cheveux d'ébène. Moi, je regardais surtout ses bottes. Ca lui faisait une belle jambe. Au fil de sa marche, le compas de ses jambes fuselées pivotait dans ses cuirs et dessinait sur les dalles des frises, des arabesques et des strioscopies. Le cuir devait bailler sur la peau, clapoter sur la plage de ses cuisses, puis venir la délicatement lécher comme la mer le fait avec le rivage. Bottes. Bottes. Bottes. Bottes, mes amies les bottes, dépassez-vous au moins le genou ? Je ne sais. J'aurais bien aimé que la réponse fût oui. Un long imperméable m'empêchait d'en toiser la tige. La botteresse s'est assise à la terrasse d'un café. En a commandé un. Moi aussi. A la faveur d'un flottement d'étoffe, j'ai pu constater que tout était à la bonne hauteur des circonstances. Elle s'est levée, a remonté ses bottes : jamais vu des bottes aussi hautes. Je les ai suivies. Elles sont entrées dans une boutique, se sont arrêtées devant une gondole de parfums... J'étais dans leur sillage, muet, fasciné, galvanisé. Je n'aurais seulement voulu être qu'un grain de poussière entre leurs plis, leurs reflets, leurs reflets...
(Lointain, il se prend à rêver.)
Mais, sous quels feux de la rampe va-t-elle ? Non... Pas là... La lumière me scie les yeux.
(Il plaque sa main sur ses yeux.)

Un homme arrive.)


(A suivre.)

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23 août 2008 6 23 /08 /août /2008 20:46

La halle aux grains de Montastruc-la-Conseillère, hier.

Photo P.C.

Et aujourd'hui. (En 1989, juste avant sa rénovation.)
Elle fait aujourd'hui office de salle des fêtes et porte le nom de "Jacques Brel"
Et devinez grâce à qui ?

"C'était une massive bâtisse où se tenait jadis le négoce des grains."
Joël Fauré. (L'employé aux écritures.)

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23 août 2008 6 23 /08 /août /2008 19:22

La permanente de fonction : Autre chose : vous voyez ce perroquet ? Toujours rien dessus. Les branches sont trop griffues. Il y en a qui se sont blessés et se plaignent pour les vestes qu'ils ont dû essuyer. Il faudrait songer à le bouler. C'est pas très compliqué, ça. Des petites boules, ici... Quand vous aurez une minute et que vous les aurez plus...

L'employé aux écritures : Je les ai. Je sèche sur un travail ingrat. La commande d'un nostalgique des années soixante-dix. (Il désigne des feuillets épars, en prend un et lit :)
"Tentative de reconstitution du climat d'un samedi soir dans les années soixante-dix. (C'est le titre.) C'était une massive bâtisse où se tenait jadis le négoce des grains. Au fronton, une moulure représentait un angelot souriant sur une gerbe de blés et une botte de paille. Deux énormes oeils-de-boeuf exorbités, deux ronds béants, qui devaient servir de puits de jour, avaient été bouchés à la hâte. C'est dommage : deux rosaces y auraient été les bienvenues. Bouché aussi ce qui devait être l'accès aux charrettes. Maintenant, deux ventaux vitrés dans une armature de fer noir s'ouvraient sur un petit parvis au-dessous d'une marquise désargentée. C'était devenu un dancing. Dès "cette" heure, des filles rejoignaient des garçons... non... des garçons rejoignaient des filles... non, c'est bien ça, des filles rejoignaient des garçons. On sortait des 203 et des Renault 8 Gordini ; on avait pris des filles tout au bout des chemins d'herbe de leur fermes, leurs fermes intentions ; on les ramènerait après leur avoir fait danser des danses américaines. On mâchait du chewing-gum à la chlorophylle en écoutant des chansons."
Autres mots-clefs à utiliser dans ce texte et à faire respirer si possible dans la même phrase : slow, fête, pantalon patte d'éléphant et "Adieu jolie Candy".

La permanente de fonction : Allez, vous parviendrez à vos fins. Attendez-vous au pire. Si le très banal arrive, vous pourrez le considérer comme du meilleur. Nous n'avons plus rien à nous dire ?

L'employé aux écritures : Non, je ne crois pas. Ah, si ! J'allais oublier. Il y a du nouveau ici. Venez voir. (Il conduit la permanente de fonction au centre de la scène ; de l'index, il désigne une ligne jaune matérialisée au sol qui scinde l'espace en deux.) Je ne vous apprends pas qu'ici, avant, il n'y avait que dalle, et si nous ne sommes pas un peu bas de plafond, nous sommes un peu haut de plancher. Ca en rassure certains... (Venant du dehors, on entend une musique de carnaval). Qu'est-ce que c'est ? Ah ! Maudit carnaval ! Vous étiez de celles et ceux qui ne ne pouvaient voir que dalle en peinture : vous voici confortée. On a peint cette longue ligne jaune qui part de là-bas, à l'infini... (Il désigne la coulisse.) ... jusque là-bas, à l'infini ausssi... (Il désigne le public, qu'il feint de fendre d'un geste de la main.)

La permanente de fonction : Et ça sert à quoi ? A diviser ?

L'employé aux écritures : C'est un indice. Un indicateur. Dès que vous dépassez ce ruban, vous franchissez à la fois la ligne jaune et le rubicond.

La permanente de fonction : Mais alors, comment faut-il faire pour aller de l'autre côté ?

L'employé aux écritures : En prenant des risques. Je ne peux pas me porter garant de ce qui vous y attend.

(Désarçonnée, la permanente de fonction s'aperçoit qu'un cube est resté de l'autre côté de la ligne jaune.)

L'employé aux écritures : Appelez-moi quand même en cas de force majeure et de nécessité de service. Mais, à l'avenir, regardez où vous laissez traîner les choses...

(Après un moment d'hésitation, elle s'en va à reculons, avec prudence, sans oublier sa pelle et son balai.)

(A suivre.)

------
Brève :

Chacun sa dose.

Les compulsions de relecture les plus épuisantes et les plus sévères m'accordent encore le plaisir de savourer tous les samedis matins, la page "Mon journal de la semaine" que Libé offre à un "un intellectuel, un écrivain, un artiste". Si je garde en tête le nombre inhumain de signes et d'espaces octroyés, je me régale souvent de cette actualité où la petite histoire rejoint la grande. Ainsi aujourd'hui, c'est Jean-Paul Enthoven, directeur éditorial chez Grasset et critique littéraire au "Point" qui est à la page.
Il publie pour cette "rentrée" littéraire où "sortent" quelque 700 livres "Ce que nous avons eu de meilleur".
"Bizarre,
écrit Jean-Paul Enthoven, quand on est soi-même éditeur, de publier (comme je m'y risque) un roman en pleine rentrée littéraire. Si le roman (bon ou mauvais) a du succès, l'auteur sera aussitôt suspecté de s'être facilité les choses et d'avoir égoïstement exploité ses réseaux. S'il n'en a pas, comment l'éditeur pourra-t-il continuer à occuper la place du "sujet-supposé-savoir" que ses auteurs, s'ils lui font confiance, lui demandent d'être ? Pourtant, je suis convaincu que "tous" les éditeurs devraient, de temps à autre, prendre le risque de se déguiser en écrivain afin de s'inoculer le désarroi de ceux qu'il lance, chaque automne, dans la mêlée. Publier un roman, c'est réclamer sa dose d'amour."

Lire "Libération" d'aujourd'hui, page 21.

JF

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22 août 2008 5 22 /08 /août /2008 19:51

La femme : Monsieur l'employé aux écritures a encore fait des siennes. Monsieur l'employé aux écritures a encore dérapé. Monsieur l'employé aux écritures est indécrottable.

L'homme (L'employé aux écritures) : Madame la permanente de fonction a toujours son mot qui tue. Madame la permanente de fonction a toujours sa langue hors de sa poche. Madame la permanente de fonction est exaspérante.

La femme (La permanente de fonction) : J'ai des choses à vous dire. Je peux vous les dire ?

L'employé aux écritures : Dites toujours. Si c'est pour me dire que dehors, c'est carnaval, inutile... Je sais déjà...

La permanente de fonction : Le fournisseur de pneus des autocaristes a rappelé. Il voudrait savoir où vous en êtes de la brochure...

L'employé aux  écritures : Je bute sur un pays. Faites-lui une réponse-bateau. Ce type-là, je ne peux pas le voir...

La permanente de fonction : Je ne saurai trop vous rappeler à la réalité de votre fonction : dans cette maison, vous êtes chargé d'avoir des idées, oui ou non ?

L'employé aux écritures : Oui et non. Voulez-vous encore me rappeler où nous sommes ?

La permanente de fonction : Nous sommes ici, dans l'arrière-vestibule d'une agence, l'arrière-vestibule où il circule tant de monde. (Elle désigne l'espace, d'une rotation de la tête.) Oui, il y a toujours autant de monde. Mais vous, vous ne voyez que celles et ceux que vous voulez bien voir, c'est bien ça ?

L'employé aux écritures : Nous sommes de plus en plus nombreux et il y a de moins en moins de place. C'était mieux avant. Rappelez-moi quel jour nous sommes.

La permanente de fonction : Le premier, mais...

L'employé aux écritures : Mais ?

La permanente de fonction : ...

L'employé aux écritures : Ne serions-nous pas plutôt le trente et un, mais...

La permanente de fonction : Mais... Je sais simplement qu'aujourd'hui, dehors, c'est carnaval.

L'employé aux écritures : Rappelez-moi encore qui je suis...

La permanente de fontion : Un gratte-papier et un rond-de-cuir. A moins que ce ne soit le contraire. Le comédon perce la peau ; l'agrafe le papier.

L'employé aux écritures : Oui... Oui...

(A suivre.)

------

CES PHRASES QU'ON AURAIT VOULU ECRIRE...

Mon blog étant maintenant arrivé à un âge honorable, et seulement "nourri" de ma production personnelle, je cède enfin à la tentation de vous faire partager ces morceaux choisis, phrases-pépites, de celles dont on est jaloux de ne pas les avoir écrites. Elles produisent un effet qui peut se nommer plaisir, bonheur, larmes, rires...

Aujourd'hui :


" - Comment ça va, Janet ?
- Mal et ça dure.
- Tu souffres ?

- De la tête.
- La tête te fait mal ?
- Non. Elle ne fait pas mal comme aux autres ; elle est pleine, voilà, et elle craque toute seule dans l'ombre, comme un vieux bassin. On me laisse seul tout le temps, je peux pas parler, ça s'accumule dans moi, ça pèse sur les os. Il en coule bien un peu par les yeux, mais les gros morceaux, ça peut pas passer. Ils restent dans la tête.
- Les gros morceaux de quoi ?
- De vie, Jaume.
- Des morceaux de vie ? Comment tu veux dire ?
- Ca, tu vas voir :
"Je me souviens de tout ce que j'ai fait dans la vie. Ca vient par gros morceaux, serrés comme des pierres, et ça monte à travers ma viande.
"Je me souviens de tout.
"Je me souviens que j'ai ramassé un bout de ficelle sur la route de Montfuron, en allant à la foire de Reillanne. J'en ai arrangé mon fouet. Je vois la ficelle. Je vois le fouet, je vois la roue de la charrette comme je l'ai vue quand je me suis baissé pour ramasser la ficelle. Je vois les pieds du mulet que j'avais à cette époque.
"Sur le mur, là, en face, je vois tout ça, tout le temps : la ficelle, le fouet, la roue. Je ferme les yeux, alors c'est dans ma tête.
"Et c'est comme ça de tout ce que j'ai fait.
"Maintenant que je t'en ai parlé, ça passe un peu.
- Tu te souviens de tout ?
- De tout. Même des choses...
- Des choses ?...
- Je veux dire des choses qu'on fait, parfois, en croyant que ça s'effacera, et puis ça reste ; après, on les retrouve, dans le temps, toutes droites, qui vous attendent.
- Des mauvaises choses ?
- Tu sais, toi, ce qui est mauvais et ce qui est bon ?"
Jaume se tait. Il y a dans la parole du vieux des avens où gronde une force cachée."

Jean GIONO ("Colline" - Les Cahiers Rouges. Grasset. Pages 60 et 61)

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21 août 2008 4 21 /08 /août /2008 20:09

"Jusques en haut des cuisses
Elle est bottée
Et c'est comme un calice
A sa beauté."
Serge Gainsbourg (Initials BB)


PERSONNAGES

L'Employé aux Ecritures
La "Botteresse"
La Permanente de Fonction
Le Fournisseur de pneus des Autocaristes


PREMIER ACTE

Nous pourrions envisager :

Cet endroit semble être un lieu public, un de ces lieux de transit tels un hall de gare, un local administratif, une agence...

Un perroquet, dénué de tout effet vestimentaire.
Une cabine téléphonique.

Une table est encombrée de trois boîtes à chaussures et d'un jeu de cubes.

Un homme est attablé et joue avec ledit jeu.

Il construit un petit mur.

Dehors, c'est Carnaval...


L'homme :  Je ne sais plus quand les choses se sont décalées. Je sais seulement à quel moment elles sont basculé. (A la défaveur d'un faux mouvement, le petit mur s'écroule.
L'homme balaie rageuseusement de la main les cubes qui tombent à terre, en fracas.
Il ouvre une boîte à chaussures, en sort une liasse d'images.)
Autant le dire sans jambages, ma collection me fait abonder. Je suis fétichiste des bottes en cuir qui dépassent le genou. (Il regarde quelques illustrations puis relève la tête.) J'ai passé mon enfance avec une petite fille, à peu près de mon âge. Un jour, en jouant, je suis tombé le nez à terre, la tête entre ses bottes : une sensation forte, agréable, insoupçonnée...

(Un temps.
Silence.

Une femme s'approche en fumant.
Elle porte des bottes qui dépassent le genou.
Elle se dirige vers la cabine téléphonique, y entre, compose un numéro qui n'en finit pas et se pend au combiné.

L'homme regarde la femme.)

Elle vient ici tous les jours à la même heure se mettre en vitrine. Les tarses calés dans des bottes carénées comme des paquebots de croisière. Bottes magnifiques. Charme mystérieux. Fume beaucoup. Boit tout autant les paroles de son mystérieux interlocuteur. Si elle agit comme d'habitude, voici ce qui va se passer : elle va raccrocher, elle va venir ici, juste derrière moi éteindre sa cigarette de la semelle de sa botte et va tourner les talons. Je me lèverai, j'irai sauver la relique, redonner un peu de rondeur à ce pauvre mégot écrasé, à la marbrure ourlée de son rouge à lèvres : il y a là quelque chose de sa bouche...

(La femme raccroche, fait quelques pas jusque derrière l'homme, écrase la cigarette de la semelle de sa botte et tourne les talons.
L'homme se lève, ramasse le mégot, lui redonne de la rondeur, le hume, et revient à sa table.
D'une boîte à chaussures, il retire un flacon déjà à demi rempli de mégots, l'ouvre et, avec respect et minutie, y dépose le dernier rebut de cigarette en date.

Une femme en tablier de nylon bleu, plus tout à fait toute jeune, s'approche, pelle et balai en mains.
En panique, l'homme range le flacon.
La femme balaie les cubes.)

(A suivre.)

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"Vivre,
c'est passer d'un espace à un autre
en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

Georges PEREC



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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