2 août 2008 6 02 /08 /août /2008 19:41

Dans une boîte, des rubans, des bobines et des bandes...
C'est tout ce qui me reste de la période "radio"...
J'ai retrouvé, entre autres, ce qui suit.
Et repensé à "La dernière bande" de mon grand ami Samuel Beckett :
"Krapp : Ah ! (...) Boîte... trrois... bobine... cinq. (Il lève la tête et regarde fixement devant lui. Avec délectation.) Bobine ! (Pause) Bobiiine !"
La dernière bande. (Samuel Beckett) Editions de Minuit.


JEAN-PIERRE CHABROL :
"MON CAPITAL INTELLECTUEL, C'EST MES RENCONTRES"

Joël Fauré
: Jean-Pierre Chabrol, je n'ai pas préparé de première question. Alors, est-ce que vous pouvez à la limite vous la poser et y répondre vous-même ?

Jean-Pierre Chabrol :  Houlala... Oui, mais moi, quand je me pose des questions, c'est grave. Je vais me coucher après.

JF : Bon. Vous m'en voudrez beaucoup si je vous dis que vous êtes éperdûment amoureux du verbe ?

JPC : Ah oui... Non... Je crois que la langue, c'est ma vie. Je crois qu'on peut dire beaucoup de choses, vous savez. Depuis séduire les filles jusqu'à séduire son banquier en passant par décontenancer un politicien, tout ça, c'est des exploits pour lesquels il faut très bien connaître la langue française, la langue en général. La langue, c'est le charme. Vous savez que les Dieux gaulois étaient représentés avec une énorme langue d'où partaient des chaînes, avec des hommes qui étaient au bout enchaînés, qui étaient heureux d'être enchaînés ; on disait que les Dieux avaient la langue qui vous emprisonnait dans du bonheur.

JF : C'est joli. C'est peut-être de là qu'est venue l'expression "avoir la langue bien pendue" ?

JPC : Peut-être bien, oui...

JF : Jean-Pierre Chabrol, que venez-vous faire ici  [à Ramonville] ? Jouer ?

JPC : Je joue, oui. Je fais ce qu'on appelle un "one man show" C'est-à-dire que je suis pendant deux heures sur scène et que je joue un certain nombre de personnages, d'histoires...

JF : Je me souviens de Jean-Pierre Chabrol qui "radiotait", et je me souviens que toutes vos chroniques, croustillantes, se terminaient par un leitmotiv : "A la prochaine et que Dieu vous ménage"...

JPC : Oui, ça se dit chez moi. Ou alors si on est plus grossier, on dit : "Que Dieu te bénisse et te fasse le nez comme j'ai la cuisse et le menton comme j'ai le croupion." Mais ça, c'est moins délicat.

JF : Alors, vous êtes colporteur d'idées, colporteur de rêves...

JPC : Plutôt colporteur de rêves que d'idées. Et surtout colporteur d'images et de personnages. Moi, j'aime camper les gens qui m'ont plu, qui m'ont surpris... C'est ça, mon folklore à moi. Mon capital intellectuel, c'est mes rencontres.

JF : Vous traînez... Je crois que traîner n'est peut-être pas le mot... Il y a, sous-jacent derrière vous vos origines, parce que vous en êtes fier, tout simplement. Vous annoncez la couleur. C'est un peu votre carte de visite. Elle vous suit partout...

JPC : Oui. C'est un peu injustifié quand même parce que, vous savez, les racines, on ne les choisit pas. On naît à un endroit mais on n'a rien fait pour. Donc, il n'y a pas d'orgueil à... Je trouve que les gens qui sont fiers d'être de quelque part, c'est un peu bêta. Simplement, ce qui est moins bêta, c'est de se mettre à aimer son pays et les gens qui l'habitent, voyez... Mais moi je recrée mon pays partout où je vais, c'est-à-dire quand je vais quelque part, il y a des gens qui viennent me voir, qui deviennent mes amis. Je me mets à aimer des paysages. Moi, j'aime autant la pluie que le soleil, et j'aime autant le vent que la sécheresse. J'essaye de profiter de ce qui est là et de ce qui m'entoure.

JF : Tous les jours, il y a, je suppose, un émerveillement. Il y a quelque chose qui vous fait frémir. Il y a quelque chose qui vous fait grelotter... Il y a quelque chose qui vous interpelle... Là, depuis ce matin, depuis que vous avez mis le pied à terre, est-ce que quelque chose vous a interpellé, est-ce que vous avez eu un petit "flash" comme on dit aujourd'hui, dans la journée, là, pour quelqu'un ou quelque chose, pour un objet, pour un sentiment... Vous avez eu ça, aujourd'hui ?

JPC : Oui, c'est vrai. Là, je viens de rencontrer un écologiste, tout à fait par hasard. Je l'ai croisé, il m'a reconnu, on a parlé, et il m'a dit que demain à Toulouse, ou alors cette nuit, ils vont construire une centrale, une énorme maquette de centrale atomique. Ils vont faire une manifestation et la détruire après. Je trouve que ça, ça m'étonne. Je trouve que c'est des idées formidables, parce que c'est des gens qui voient juste quand même, vous comprenez ? Qui voient qu'on est en train de scier la branche sur laquelle on est assis, d'abîmer cette planète. Et cette planète, c'est quand même notre pied-à-terre en attendant d'aller au ciel, si le ciel existe. Alors, voilà, aujourd'hui, c'est ce qui m'a étonné. Et puis ce qui m'étonne, c'est de voir aussi (soupir) la façon dont on s'habitue à tout. Je me souviens, il y a des années, quelqu'un qui me disait : "Tu sais qu'il y a des pays où pour franchir un pont, on te fait payer ?" J'ai dit : "Oh, tu déconnes, c'est le Moyen-Âge, ça. Au Moyen-Âge, on payait pour traverser des ponts, mais maintenant, tu vois pas qu'on te fasse payer pour marcher sur une route... pour rouler sur une route ? Pourquoi pas te faire payer pour mettre ta voiture le long d'un trottoir ? Pourquoi pas aussi te demander cent francs... un franc pour aller pisser ? Un jour, ils mettront de l'eau en bouteille et ils te la vendront, ces cons. C'est pas possible, ça marchera jamais." Vous voyez ce que je veux dire ?

JF : Jean-Pierre Chabrol, tout-à-l'heure, je vous ai demandé de vous poser la première question parce que... Vous aimez les interviews ? Pas tellement, si ? Oui ? Oui et non, ça dépend ?

JPC : Ca dépend. Moi, j'aime bien... Si. Vous savez qu'il y a énormément de choses que je raconte qui sont nées après des interviews. C'est-à-dire que les journalistes me posent une question qui tout d'un coup me fait penser à un truc auquel j'aurai jamais pensé tout seul. Alors ça me rend service. Et après énormément d'interviews, j'ai demandé le texte ou la cassette, et j'ai piqué des trucs qui me sont venus comme ça, dans une radio ou chez un journaliste qui m'interviewait. Et j'ai dit : "Mais il a raison, il me pose une question..." Finalement, j'aime bien qu'on me pose des questions parce que je ne m'en pose pas assez moi-même.

JF : Et peut-être aussi parce que vous êtes un instinctif ?

JPC : Voilà, c'est sûr...

JF : C'est fort possible...

JPC : C'est sûr, je suis un instinctif. Dès que je calcule, je me goure, moi. Il vaut mieux que je fonce, tête baissée.

JF : Jean-Pierre Chabrol, tout-à-l'heure, je vous ai demandé de vous poser la première question ; là on arrive à la conclusion, parce que je vais vous laisser travailler, je sais que vous êtes en train de répéter, alors vous allez vous poser la dernière question et vous allez aussi vous y répondre.

JPC : Me poser la dernière question ?

JF : Oui.

JPC : Ah la la... Je sais pas... Ma question, ce serait : "Est-ce que tu continueras à avoir de la veine comme ça ?" Et j'en doute, vous savez pourquoi ? L'autre jour, je suis passé au théâtre municipal d'une ville qui s'appelle La Mure. La Mure, ça se trouve sur la route du Tour de France, vous savez, dans les cols alpins ; une route merveilleuse, et puis on arrive dans une ville qui est une ville minière. Et comme ça, avant que j'entre sur scène, dans la coulisse, derrière les pendrillons, les rideaux, un journaliste est venu m'interviewer. Et je ne sais plus quelle question il m'a posée ; j'ai répondu je ne sais plus quoi. Toujours est-il qu'il m'a dit : "Vous avez de la veine." J'ai dit : "Oui, et je touche du bois." Et sans regarder derrière moi, j'ai lancé ma main pour toucher du bois. J'ai effectivement touché du bois, et quand je me suis retourné, vous savez ce que c'était ? La guillotine ! Et oui. Il y avait eu la semaine précédente un spectacle de commémoration de la Révolution Française, et ils avaient construit une guillotine. Alors voilà, la question que je me pose, c'est : "Est-ce un bon ou un mauvais présage ?"

Entretien réalisé en 1989 et diffusé sur Europe 2 Toulouse.

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23 juin 2008 1 23 /06 /juin /2008 12:08

"Le mystère de la chambre orange."

Il faut que je vous décrive la chambre orange. Celle qui me fut allouée à la mort de mon arrière grand-mère. Il faut que je vous la décrive à la date de fin août 2003, date à laquelle il m'a fallu de nouveau la rendre.
La chambre orange : elle tient cette teinte dominante du papier peint, au motif de trop grosses fleurs multipliées, occultant un feuillage soumis. Multipliées à l'envi jusqu'à l'arrêt des arêtes, les corolles en colère ont livré force batailles. Les lés étaient beaux neufs. Aujourd'hui défraîchis, ils s'avachissent dans les plinthes et les embrasures. Elle la tient encore de la pâle lumière diffusée par un globe orangé, comme un agrume amer. Les fleurs ont fané, le papier tombe en lambeaux lamentables que l'humidité moisit. Au dessus de la fenêtre, je punaise les lés récalcitrants qui sont devenus incollables sur le malheur d'exister.
Vint fin août 2003. Après une canicule historique. Il demeure dans cette pièce S.A.L.E (Studio-Atelier-Laboratoire-Entrepôt) un fourbi inexploitable sans tri et rangement préalable. Ma mère y a entreposé de nombreuses hardes, avec défense absolue d'y toucher sous peine de pendaison haut et court. Ces chiffons voisinnent avec mon patrimoine de papier en vrac, les disques, les livres, les photos, les boîtes-archives ; le si petit bureau d'écolier que je tiens des années 70 et une batterie de bibliothèques dépareillées. Rescapée de l'arène du temps, une armoire bancale est là ; le lit-cage n'y est plus, le lit en bois de mon arrière grand-mère est au garage, en pièces détachées. Et des cartons, des cartons, bourrés de lettres, de flyers, de tickets, de cassettes-audio, sagement alignés. La pièce est glaciale l'hiver, bouillante l'été. C'est tout de même mon royaume où les trésors, les sceptres et les couronnes sont ensevelis sous le négligent amas des communs.
Fin août 2003. "La Reine mère" du "Roi se meurt" voit ses jambes se dérober. Ma mère a plus en plus de mal à marcher et de plus en plus de mal à le supporter. Elle retombe dans son fauteuil, résignée. Elle fait plusieurs chutes. Et puis un jour, ses jambes refusent de la porter. Le diagnostic tombe : maladie de Parkinson. Le pharmacien livre un fauteuil roulant.
La chambre orange doit être rapidement dégagée pour laisser place à un impressionnant arsenal : nous est livré un lit médicalisé équipé de vérins, de ridelles et d'une potence, ainsi qu'un soulève-malade, ressemblant à une grue de chantier.
Quel cirque ! Où sont les trapézistes ?
La chambre orange n'en finit pas de livrer ses mystères ; là, la chambre orange devient une chambre de torture. Mes choses, mes vieux et jeunes papiers, mes caisses s'exilent au garage, où ils sont empilés à la hâte, dans l'urgence, comme on sauve des objets lors d'une inondation ou d'un incendie.
La chambre orange devient la chambre d'hôpital où un escadron d'aides-soignantes se relaie matin et soir. Ma mère a perdu toute son autonomie. Elle réclame une assistance permanente pour le lever, le coucher, l'habillage, la toilette et les repas. Ses mains qui ont lavé, brossé, tricoté, cuisiné, planté, ne saisissent plus rien ou si mal. Nous lui donnons à manger. Vivement les yaourts ! Ca descend bien !
Je deviens le papa de ma maman. Elle devient incontinente. Lorsque, pour la première fois, je suis allé au supermarché lui acheter des couches, ça m'a fait très drôle.
De là d'où je viens, de "l'origine du monde", jamais je n'aurais pensé tirer une philosophie. Vous ne pouvez pas savoir comment ça relativise un certain nombre de choses de voir le sexe de sa mère, sans pudeur, mais avec tendresse... "Je vous ai fait un cadeau" dit ma mère à "l'infirmère". Mais je sais qu'au fond, elle est humiliée d'être ainsi torchée comme un bébé. "Ca porte bonheur, je vais toucher de l'argent" répond "l'infirmère".
Ma mère rentre de plain-pied dans la chanson de Brel : "Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil, et puis du lit au lit." Sauf que la chambre orange pisseux ne sent ni "le propre ni la lavande".
Le vrai mystère de la chambre orange au papier peint qui part en lambeaux, aux lés qui tiennent avec des punaises, c'est d'avoir été et de continuer à être multi-fonctions. Mon arrière garnd-mère y est morte en douceur ; ma mère y geint, immobile, paralysée, en sueurs ; et entre les deux femmes, j'y fus de passage, pas plus gaillard qu'elles deux, élevé dans la culture du malheur.
Il suffirait de peu pour que la chambre ne fut plus orange : décoller le papier peint.


On ne SORT PAS INDEMNE de 20 ans de TOC tous azimuts. Rappelons que je suis vérificateur, ruminateur, procrastinateur et accumulateur. Mais, aussi simpliste que cela puisse paraître, VOULOIR changer sa vie gâchée par les TOC suppose un minimum d'investissement personnel. Les obsessions sont souvent ancrées profondément.
J'essaie de TRANSFORMER UN DESTIN NEGATIF EN DESTIN POSITIF.

Je referme ici les derniers carnets en date.

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 12:11

"Je ne sais pas trop
par où commencer."

Ca se passe comme ça : un matin, je me réveille serein. "Et puis un matin au réveil / C'est presque rien / Mais c'est là, ça vous émerveille / Au creux des reins." (Barbara)
Une belle énergie est là. Il y a tant de choses à faire ! Je me lève léger. Il est six heures du matin, et alors ? Je veux être le premier à lire les journaux qui sortent des rotatives. Je descends au kiosque. Dans une rue proche, un camion de meunier livre de la farine à une boulangerie. Ca sent bon les petits pains à venir... "Libé" n'est pas encore arrivé. Dans un quart d'heure. "La Dépêche" est là. J'entre et je m'attable dans un café où j'en commande un. J'aime le goût et l'odeur du café sucré, surtout quand j'arrive à me concentrer sur une lecture, sans être constamment freiné, sans relire en boucle une phrase où il se pourrait lire "Sida".

Tout-à-l'heure, j'arriverai plus tôt et plus frais au bureau. Je vais, je veux changer. Vous allez voir si je ne vais pas reprendre le dessus. Je veux faire ma "Révolution de velours".
Ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. J'opère un basculement lent. Ca prendra du temps ? Oui.
"Chaque seconde est une peur qui croque le coeur entre ses dents." (Brel)
"Qu'on ne se regarde plus, qu'on regarde la lumière et ses nuages [vaincus]" (Brel)
Mes proches, mes entourages remarquent la volonté du transfuge. Je parviens à maîtriser les toutes premières compulsions auxquelles je m'attaque : LIRE et ECRIRE deviennent plus aisés. FERMER UNE ENVELOPPE est l'un de mes GRANDS CHANTIERS. J'arriverai à les fermer, en serrant les dents, les orteils, en tremblant mais UNE SEULE FOIS, UNE SEULE, en imaginant le PIRE...

Je ne veux plus rester les doigts collés aux feuillets. Je veux retrouver une liberté d'action et de pensée. Je ne veux plus associer le mal aux dents, à la tête, au coeur, au foie, aux yeux à un détail. Les points d'interrogation peuvent bien être trop crochus ? Et alors ? Les points d'exclamation trop tordus ? Et alors ? Je ne veux plus aucune rature, aucune surcharge. Je veux laisser aller ma plume à main levée. Et m'arrêter si j'ai envie. Et passer à autre chose.

Le combat que j'ai engagé est solitaire. Les grandes (et bonnes) résolutions, les grands chantiers sont gigantesques.
"Je ne sais pas trop par où commencer " : c'est la première phrase des "âmes grises" de Philippe Claudel.
Je ne sais pas trop par où commencer.

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19 juin 2008 4 19 /06 /juin /2008 12:08

"Plus personne ne va rire."

2002. Le premier janvier. Nous changeons de monnaie et passons à l'euro. Un euro égale 6,55957 francs. Sans commentaire. Je fonctionne sur de vieux acquis et de vieux repères, et je suis psychorigide. Je me fâche définitivement avec les chiffres et avec l'argent.

2002. Ca se lit dans les deux sens. C'est un palindrome. Comme Bob. Esope reste ici et se repose.
A Toulouse, nous nous souvenons du 21 septembre 2001.
Georges Brassens chante : "Le 22 septembre, aujourd'hui, je m'en fous..." Il y a des lendemains qui déchantent...
Le 21 avril 2002, conformément à la Constitution, nous sommes invités à nous choisir un Président de la République. Au soir du dimanche 21, les pêcheurs à la ligne, les votants, les nuls et les blancs, et les non-esprimés découvrent un traumatisant résultat. Le candidat de gauche Lionel Jospin est écarté ; Jean-Marie Le Pen, le leader du Front National talonne Jacques Chirac. Que veut la France ? "Libé" détaille : décryptage d'un programme-cauchemar. La France que nous réserve Le Pen. Immigration : expulsables, papiers ou pas. Justice, sécurité, police : la répression à mort. Défense : tous les citoyens au garde à vous. Enseignement, culture : pas d'école pour les mauvais en Français. Famille et moeurs : pas d'IVG, pas de PACS, trois enfants et plus. Santé : soins aléatoires, tests obligatoires. Travail, logement, allocations : destruction des aides sociales. Agriculture : des paysans enterrés. (Libération du jeudi 25 avril 2002, pages 4 à 9.)
Au deuxième tour, "entre la peste et le choléra" disent certains, le gaulliste Jacques Chirac est élu Président de la République avec 82 % des voix.

Février 2002. Sur mon répondeur, je trouve ce message :
"Oui, Joël. Je pense que vous êtes Joël Fauré. Je suis madame B. J'ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer, à savoir que Jean-X. avait mis fin à ses jours fin de cette semaine à Strasbourg. Je sais qu'il avait beaucoup d'amitié et d'affection pour vous. J'ai  pris le courage de vous le dire moi même. Pensez à lui. Je vous remercie et je vous embrasse de sa part. Au revoir."
Pensez à lui ! J'ai connu Jean-X. à la clinique verte et blanche. Ce tout jeune homme de 25 ans avait eu un accident de voiture d'où il était ressorti avec un traumatisme crânien. Parallèlement, ses troubles obsessionnels compulsifs sont de l'ordre de la vérification, et il en souffre horriblement. Il dit : "Avec les TOC, tout est une question de vie ou de mort". Il est issu d'un milieu aisé, aime les jolies filles, s'intéresse à l'informatique. Courant 2001, il engage une thérapie comportementale et cognitive dans une clinique de l'Yonne qui semble porter ses fruits. Il est heureux de m'apprendre qu'il a marqué des points : "Il ne faut pas faire l'économie de cette démarche. J'ai retrouvé 80 % de la qualité de la vie".
Alors, pourquoi s'est-il supprimé ? Que s'est-il passé ? Il avait perdu son travail (pas à cause des TOC), sa petite amie l'avait quitté. Il était plus dépressif qu'obsessionnel. "Il s'enfermait toute la journée dans sa chambre" me dira sa mère.
Il est allé en gare de Strasbourg ; sur les rails, il a sorti son téléphone portable et a appelé sa mère. Il lui a dit quelle était son intention, quel acte il préparait. Elle a tenté de le raisonner. "Il semblait calme, serein". Jusqu'à ce que sa mère entende le choc du train qui le percutait. La mort de son fils en direct.
"Pourquoi, s'interroge-t-elle, a-t-il choisi cette mort si violente, lui qui était si doux ?"
Plus personne ne va rire.
"Pensez à lui" m'a-t-elle dit.

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18 juin 2008 3 18 /06 /juin /2008 11:57

"Sans fenêtre."

La catastrophe AZF a exacerbé la douleur pour mieux la faire connaître, la tutoyer, l'apprivoiser, et finalement, la maîtriser.
Chacun, chacune, après s'être inquiété sur le sort d'un mari, des enfants, d'une famille regagne son nichoir où il se sent bien ; en tous cas mieux.
Je suis rentré dans mon modeste deux pièces où deux fenêtres étaient fracassées. Le souffle de l'explosion avait pénétré mon for intérieur. Des bris et des éclats parsemaient mon lit.
J'ai allumé la télé. Télé-Toulouse, quoi de plus naturel de s'informer local ? La petite brune que j'aime bien est en direct sur le plateau et tient l'antenne ; couvre. Des images terrifiantes sont projetées, pendant que des exhortations à se protéger défilent dans un bandeau en haut de l'écran : "Restez chez vous. Calfeutrez vos portes et fenêtres." Comment faire quand on n'en a plus ?

Les sirènes hurlantes et les hélicoptères papillonnent sur les toitures. Je suis doublement retranché dans mon deux-pièces et ma peur. On dit qu'il est impossible de quitter la ville. Il est difficile de se joindre par téléphone. Que faire ? Bien dans ses murs, ses meubles, ses chaussures, et dans sa tête, passe encore pour accepter de mourir par asphyxie, mais attendre seul sa dernière heure, avec la langue sèche, le coeur vide et la poitrine oppressée, ça, non.
Malgré les exhortations à rester chez soi, je descends dans la rue.
Je parviens à plonger dans ma voiture. Je m'échappe. Je vais au vert.

Relégué au rang des "sans fenêtre", comme les "sans papier", "sans domicile fixe", "sans toit" et "sans famille", je m'apprête à laisser les éclats sur place, au sol, pour la preuve et les éventuels assureurs. Ca risque de durer.
En ville, on assiste à une pénurie de vitres et de vitriers. AZF a fait couler beaucoup de mastic et de colle et rempli les caisses des miroiteries.
Plus que jamais fidèle à mes habitudes, je laisse sous le lit avec les troupeaux de moutons les fragments de carreau, de verre (Aragon dit joliment dans "Les yeux d'Elsa" que "le verre n'est jamais plus bleu qu'à sa brisure") comme des morceaux de glace des montagnes effondrées.
C'est la crèche de Noël en septembre !

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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 12:09

"C'est en septembre..."

2001. L'année de tous les dangers. Tombé sous la titraille des journaux que j'achète mais ne peux pas lire. S'accumulent sur une tablette, au jour le jour, jetés plus que posés, des exemplaires et des éditions spéciales forcément uniques, des tirages spéciaux imprimés à mon intention, qui me tordent la tête et ne l'essorent pas. Sans cesse freiné au cours de la lecture, je préfère tout laisser en tas ; si je tente une oeillade, je risque gros sur le plan de la retenue. Je devrais me dire que "Molière est nouveau ce matin, et rien n'est plus ancien que le journal du jour". Mais baste !

Septembre 2001. Le onze. Il doit faire quelque chose comme doux. Une collègue annonce que "des avions se sont écrasés à New-York sur le Pentagone. C'est un attentat." On sent bien que quelque chose de grave s'est passé. Les antennes d'héliotrope se vrillent dans l'air du temps. Mais même les instants historiques ne se laissent pas capturer, cerner à la seconde près. Ce n'est qu'après qu'ils se peuvent calculer, qu'il se peut dire : "J'y étais" ou "J'en étais".

Septembre 2001. Le vingt-et-un. Il doit faire quelque chose comme bon. 10 heures 15. J'ai deux disquettes à la main. Je vais faire une sauvegarde et un transfert de données. Je suis debout, près d'un couloir. Ce que je retiens, au nom de la littérature qui relate sans faire de chichis, c'est le petit panneau orange suspendu en l'air à une potence, comme une enseigne, où il est inscrit le nom d'un service, qui s'amuse à faire de la balançoire alors que l'heure est grave. J'entends une très grosse explosion, le sol tremble, du plâtre tombe. Tout va très vite. Pour moi, qui me souviens plus des cours de géographie que des cours d'histoire, j'attribue ce vacarme à un tremblement de terre. Oui, je sais que je peux mourir. Et, paradoxalement, je n'ai pas peur. Je descends les étages sans hâte, presque second, presque serein. Je vais même jusqu'à rassurer une collègue. Je sors. Je suis sur la place. Tout le monde est dehors. Je ne vais pas donner dans le pathos, le mélo, l'archi-connu, lu, su, entendu, dit, écrit, déformé, amplifié de ces instants-là : "la catastrophe AZF à Toulouse".

Tout le monde est dans la rue. Les sirènes hurlent partout. On voit des gens se protéger le nez et la bouche avec des masques de chirurgien de fortune. Un nuage toxique se déplace. Il vient vers nous. Qui a fait ça ? Des extrêmistes, qui nous en veulent, nous haïssent même ? Comme à New-York ? Alors, si c'est le cas, mon père avait raison ? Allons-nous mourir en collectivité ? Ils veulent jouer avec nos nerfs, nous réduire en poudre, nous asperger de produit létal avec des avions, comme dans le film d'Alfred "La mort aux trousses" ? Ils veulent mettre de l'anthrax dans les enveloppes. Comme si je n'avais pas assez de mal à les ouvrir sans ça...
"C'est l'ONIA qui a pété". A Toulouse, on dit encore l'ONIA alors qu'on devrait dire "AZF", ou "APC" ou encore "Grande Paroisse". Mais "L'ONIA", c'est joli, ça fait prenom féminin, alors qu'"AZF", ça fait médicament. On aurait dû se méfier de cette entreprise qui s'interrogeait autant sur son identité, vous ne trouvez pas ?

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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 15:49

"Diariste."

Je tiens journal. Diariste. J'aime les mots. Je n'ai pas de style. En fait, j'aimerais beaucoup qu'on dise que j'en ai un.

A la librairie la plus proche de chez moi, j'ai feuilleté le dernier livre de Michel Tournier, "Journal extime". Un mot m'a accroché. Un court passage. J'aime. Ca m'a fait penser que j'ai rencontré à la clinique verte et blanche un ami de Tournier, prof de lettres. Assez entamé au dessus du cou. Le sait. Sympathie brève. Le lendemain, il repartait chez sa fille. Il m'a pourtant laissé une belle lettre. Je m'étais promis d'écrire un jour à Michel Tournier. J'ai préparé une lettre. Je ne l'ai jamais envoyée.


Je suis sûr que je sens mauvais. J'ai une odeur de moisi qui me colle. Je sens le pâté de maisons de campagne. Dans quelle pièce de Beckett ai-je lu que les gens, les hommes, les humains sentaient mauvais ? Ils avaient beau se laver, le corps sentait mauvais.
De plus jeune, à la campagne, des odeurs mêlées me reviennent : l'odeur des vaches et de l'étable, celle des fauves chez "la dame du zoo", celle du caoutchouc de l'usine Baudou, celle des rots de pilchards, de melon l'été, des sueurs séchées, mal ou pas lavées.
Je n'ai porté ni de véritable attention ni de chaussures vernies, ni de polo avec un crocodile sur la poitrine... Les TOC ont éloigné avec la brosse et le cirage toute velléité de porter des chaussures à lacets. Les blousons, manteaux, canadiennes, pelisses, imperméables mastic, gabardine, duffle-coat, bref les sur-tout ont ramassé les odeurs de friture, de jus et de sauce, et en ont colporté l'échantillon mieux qu'un représentant de commerce. N'est pas l'inspecteur Columbo qui veut.

Hiver 2001. J'ai sur le dos une horrible canadienne luisante de crasse, puante, décousue au bas des manches, et, rien à faire, je suis paralysé à l'idée d'en changer. Alors je fais avec malgré tout.
Un oncle aveyronnais meurt à l'âge de 92 ans. Son dernier mot aurait été : "La vie a été courte. Je ne l'ai pas vue passer." ! Que cette phrase fait du bien. Sa fille lègue à mes parents une grande partie de ses vêtements. Parmi ceux-ci, un blouson en simili-cuir, sans attrait vraiment, mais bien propre, avec de grandes poches, avec ses zips et ses pressions, et deux petites cordelettes amusantes qui en font le tour, pour le serrer comme une bourse ; matelassé avec sa doublure en deuxième main, en deuxièmes manches. Ce blouson, j'en ai été l'heureux porteur.
Le marqueur social qu'est le vêtement n'a pas fini de livrer tous ses secrets.
Les hivers se suivent et ne se ressemblent pas. Le blouson de mon oncle a été aussi utile d'une capote dans la Grande Guerre.

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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 13:38
L'affiche de "Orbe"
Maquette et conception graphique : PC
Illustration originale, détail d'un tableau de HV


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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 12:41

"Il y a tellement de risques de dire n'importe quoi."

Au soir le soir, j'ai des appétits de scène, et vibre parfois devant une bonne pièce. Du bout des lèvres, je rencontre des gens de théâtre de tous les gabarits. Je garde les mêmes pudeurs à leur parler, une fois le rideau baissé, les poursuites et les rasantes éteintes ; une fois que les filles et les garçons ne se prénomment plus, soudain -pas parce qu'il n'y a plus de lumière, mais parce que la brochure a été toute mise en bouche- Agnès ou Estragon, ne portent plus de robes à cerceaux et des fraises, mais des jeans et des écrase-étron semelle élastomère compensé. Je suis de ceux qui pensent qu'il ne faut pas voir les artistes tout de suite au sortir de la rampe. Il y a tellement de risques de dire n'importe quoi. Que l'on ait adoré, détesté, tremblé, pleuré, eu la chair de poule ; que l'on se soit assoupi, que l'on ait dormi ; difficile, très difficile d'émettre un avis "à chaud".

2000. "Orbe, le personnage tout rouge", une curiosité inclassable est en cours de répétition. Inclassable ? Atypique plutôt. Il y a trop d'inclassables classés à la rubrique des inclassables.
"Orbe, le personnage tout rouge" est en cours de répétition.
Avant de mettre la curiosité en chantier, à la table où étaient réunis les futurs interprètes, on me demande : "Quel est l'alibi de ton texte ?". Je ne sais pas. Je bredouille quelque chose qui n'est pas une réponse.
En revanche, j'ai de la chance : la distribution des rôles et des emplois est faite. Actrices et acteurs sont choisis par la magie de la rencontre. Ce sont des bons. J'assisterai à tout, aux prémices, à toutes les lectures, les "italiennes", les "allemandes", les "couturières", la "générale", le travail à la table, brochure en mains, texte mémorisé ; puis la recherche et le jaillissement des idées, le jeu des acteurs...
Je me tais. Je laisse faire le metteur en scène. Il a sa lecture. La mise en scène, c'est l'art d'accomoder les gestes.
Je suis là, à regarder, écouter les acteurs... Que doivent-ils penser ?
Et moi, qu'est-ce que j'attends d'eux ? Qu'ils me disent : "On prend du plaisir, ton écriture est belle." ? Ils me le disent.
Qu'attendent-ils de moi en retour ? Une pièce sur les TOC, un homme qui se croit coupable de tout, ce n'est pas rien. Comment ça se traduit, un TOC ? C'est quoi, un TOC ? Attendent-ils le moment où quelque chose va se passer ? Or, il ne se passe rien, si ce n'est que, tétanisé à l'idée de penser qu'on puisse penser que quelque chose va se passer, par cette peur d'attente et d'inconfort, je renvoie l'image négative d'un homme fermé, coincé, verrouillé, tendu, tremblant, rouge, nerveux.

La pièce au titre retenu "Orbe" a été créée et jouée au théâtre de poche de Toulouse en 2000.  Elle a été reprise l'année suivante, dans le même théâtre.
Puisque vous voulez tout savoir, je ne suis pas éreinté par la critique. On m'a rapporté que des gens avaient aimé. On m'a dit de belles choses. On a dû me cacher les mauvaises. Il faut épargner les artistes "toqués".

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14 juin 2008 6 14 /06 /juin /2008 13:20

"L'homme qui vit et
l'homme qui écrit."

Ma soif de vouloir encore mieux connaître Jacques Brel me donna des ailes pour contacter et approcher l'abbé Casy Rivière -instituteur laïc converti à 30 ans- qui fut un familier du chanteur. Il achevait une vie intense, dans une maison de retraite à Toulouse. Cet homme bon, chaleureux, avait aussi été l'ami de Claudel, Montherlant (qui lui a dédié "La ville dont le prince est un enfant"), Guitton, Kessel et Mauriac. Oui, je serrais la main de cet homme qui avait serré la leur. J'étais passablement bien parrainé. L'abbé Rivière est devenu mon ami. Je retiens de lui, entre autres bonheurs distillés, plusieurs belles phrases : "Il ne faut pas rencontrer les auteurs. L'oeuvre de l'homme est plus grande que l'homme. Mais moi, je n'en fis rien, et je rencontrai..." La seconde : "Aucun destin n'en rencontre impunément un autre."

Et voici que, plus tard, alors que, timidement, maladroitement, je sors mes textes, écrits sous le joug de la vie, je reproduis le scénario de la rencontre.
Tant qu'ils restent dans des tiroirs, ils ne voisinent qu'avec des cellules miscroscopiques ; mais dès qu'ils prennent l'air -Que la démarche est hasardeuse !- ils tombent sous les yeux et entre les mains d'êtres pensants et jugeant.
Je n'étais en rien prédisposé à écrire pour le théâtre. Pourquoi donc Thalie est-elle venue me visiter alors que j'étais plus habitué à l'envahissante présence de la fée Carabosse ? Je ne sais pas.
Ce que je sais avec plus de netteté, c'est qu'ensuite je me suis approché de mes contemporains et leur ai fait partager mes doutes, jetés sur le papier.
Ils ont aimé ce partage et me l'on fait savoir. Comme d'habitude, avec mes silences gênés et maladroits, j'ai bredouillé en rougissant quelque chose dont je ne me souviens plus.
Tout a commencé avec mes collègues de travail qui ont monté l'une de mes pièces.
Et puis après, très vite, des portes se sont ouvertes, dans des pièces où il y avait d'autres portes qui ouvraient sur des pièces où il y avait des gens qui en connaissaient d'autres...
Mais je ne suis pas du "sérail".

Février 2000 : "Orbe, le personnage tout rouge", une curiosité inclassable est en cours de répétition. Des comédiennes et des comédiens mouillent la chemise et défendent mes mots. Comment ne pas en éprouver de la joie ?
Et eux du courage, celui d'avoir capturé et domestiqué le sauvage que je suis.
L'homme qui vit et l'homme qui écrit a besoin des autres.
C'est le grand mystère de l'échange...

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