2 juin 2008 1 02 /06 /juin /2008 12:11

"La parentèle."

Mes relations avec la parentèle se sont dégradées. A l'évidence, je suis un incompris. Je suis étrange et étranger aux miens. Mes parents ont eu les mots qui tuent. J'ai adopté le mutisme qui est tout aussi douloureux que les frictions. Ma vie est ratatinée.
Lorsque je reviens dans la maison grise l'hiver, verte l'été -parce qu'elle est dans son corset de vigne vierge- je me replonge dans le bain à l'eau croupie.
C'est l'immersion dans le passé. Tout est si pesant, écrasant. Avec mes parents, nous nous épions beaucoup. C'est dur. Je ne sais plus où j'habite.
Savez-vous à quoi je rêve ? D'un petit "chez moi" sans prétention, propre, bien tenu, où je pourrais m'installer sans scrupule sur un canapé, regarder la télévsion sans angoisse ; lire un journal ou un livre sans compulsion ; aider ma compagne à préparer le repas et faire la vaisselle ; et un bureau, avec un vrai plan de travail, avec une petite bibliothèque, et surtout avec un coin propret et accueillant pour recevoir mes amis.
En lieu et place de cette normalité qui m'échappe, que trouvons-nous ?
Un minuscule appartement miteux à la ville, puant, qui me répugne, où les choses s'entassent et se dégradent ; où je m'endors dans des draps crasseux, où le ménage ne peut être fait, où j'élève des moutons...
Une chambre à la campagne, dans la maison grise et verte de mes parents, qui me répugne aussi, qui ressemble à un débarras de sous-préfecture.
Quand je cherche à consulter -quand je peux- ou à réunir des informations sur un sujet, les éléments se dérobent : ce que je cherche à la ville est à la campagne et vice-versa. La "panoplie" dont je m'entoure ne supporte pas d'être morcelée. Et bien entendu, ce dont j'ai le plus besoin est ailleurs. Cette structure bicéphale aurait bien besoin d'un quartier général !
Je ne sais plus où j'habite.

J'ai l'impression d'être un non-être.
Je suis fatigué mais vivant. Il m'arrive de bouger encore. De toute façon, je peux m'estimer heureux : j'ai dépassé l'âge qu'ont péniblement atteint les artistes maudits.

Repost 0
1 juin 2008 7 01 /06 /juin /2008 11:50

"L'incomplétude."

L'incomplétude : ce sentiment si fort, riche de tout ce qui lui manque par toutes ses absences, ses non-dits, arqueboutés jusqu'au jusqu'auboutisme non-consommé est un maître-mot chez l'obsessionnel. L'obsession de ne pas savoir, de ne pas assez savoir, de n'avoir pas assez fait, assez dit, assez vu, assez lu ; d'être incomplet. Et donc d'être en faille, en brèche où vont venir se nicher de grouillantes compagnies de spectres audacieux.
Le dictionnaire est un grand fantassin de l'incomplétude. Combien de fois ai-je eu du mal à le refermer parce que, par analogie, association d'idées ou voisinage de page, en recherchant un mot, je tombai sur cinq ou six autres qui me renvoyaient en cascade vers d'autres sources de savoir. A s'abreuver très vite sinon risque total de mourir de soif.

Compulsion et évitement. L'évitement : conduite sans lâcheté, seulement conduite dictée par l'épuisement et celui, à venir. C'est ce qui explique, il me semble, tout ce que je n'ai pas pu faire, non par fainéantise mais par incapacité physique et psychique (lire, écrire, dire, voir, faire, penser, échanger, rencontrer... vivre !)
Un exemple : le coucher s'est souvent trouvé retardé, reporté pour un accent à recontrôler sur un emballage de calmant ou de somnifère ; un logo à analyser, une couleur à interpréter. Car il faut faire très attention : il y a des "1" mal écrits qui ressemblent à des "7", et des "4" à des "9". Le sort du monde en dépend incontestablement, non ?

L'évitement est une des conséquences directe des TOC, l'une des plus cruelles peut-être.
A côté de quoi suis-je passé ?
Ma vie est un immense malentendu.

Repost 0
31 mai 2008 6 31 /05 /mai /2008 12:14

Avec ces carnets, écrits dans l'urgence et la compulsion, j'ai voulu rebrousser ma route pour en comprendre les cahots.
Ce texte est né d'un premier jet et n'a subi aucune retouche.
Parce qu'il m'a semblé que mon expérience de vie pouvait avoir valeur de témoignage et servir de révélateur à d'autres, j'ai assez vite déblayé le scrupule de paraître narcissique ou exhibitionniste.

JF

"Tous les gestes sont trop chargés."

Laissez-moi passer ! Je veux retourner dans le ventre de ma mère ! C'est bien simple, le soir, après avoir consacré ma journée à l'essentiel -gagner ma vie- je ne peux plus rien toucher. Tous les gestes sont trop chargés. Une amie bretonne, empathique, décrit ainsi cet état : "La tête, pleine de douleurs et de chagrins, n'est plus disponible..." Toujours à propos des TOC, elle m'a écrit un jour : "On m'a conseillé de conscientiser mes actions."
Ecroulé de fatigue, après les divers cérémoniaux, je me réfugie dans mes draps, en position foetale.

Je n'ai pas la prétention de me substituer aux neurologues, mais je voudrais vous faire partager mes réflexions et observations.
Il se trouve que c'est notre tête -la salle des machines- qui nous gouverne. Dans le cerveau, il existe une zone qui est le siège de la pensée.
Très riche, ce bassin fourmille de toutes ces choses que nous avons engrangées depuis que nous sommes. Le cortex visuel associatif saisit les informations qui nous entourent pour les interpréter ensuite. Si, par exemple, vous voyez des petites masses vertes mobiles, vous vous dites : "Ce sont des feuilles". Vous croisez un visage dans la rue et vous dites : "Je le connais" ou "Il me semble avoir déjà vu ce visage quelque part."
Rentre ensuite en "jeu" un neurotransmetteur, que nous pourrions assimiler à un fil conducteur. Ce neurotransmetteur, qui répond au joli nom de sérotonine, est directement impliqué dans le cadre des TOC.

Ce dysfonctionnement, dans certains cas jaillisement, développement, explique que bien des obsessionnels versent dans la création artistique, avec plus ou moins de bonheur il est vrai ; mais la vivacité, la fécondité de leur imagination donnent de surprenants résultats.
La lecture des informations est brouillée par une vision "effet de miroir" ; l'esprit établit des résonances et brûle les étapes des stades de perception.

Depuis que Pierre Janet a parlé, dans sa nosographie, de folie raisonnante, nous, les "néo-névropathes", nous ne voulons plus de la fatalité, du psychiatre considéré comme un sphinx. Et, même si nous sommes demandeurs, du mauvais côté du bureau, nous avons notre mot à dire. Nous sommes capables d'auto-analyses et de finesses de contemplateurs de synapses !

Quant aux médecins, en qui on remet nos neurones, ils font ce qu'ils peuvent. J'en connais de bons. C'est pour tout pareil. Les psychiatres ne se déplacent pas en soucoupe volante et n'ont pas de baguette magique. Ils connaissent les mêmes confrontations à la vie que vous et moi. Tout doit se placer dans la confiance accordée à son thérapeute. Je dis parfois maintenant à qui veut m'entendre : Si vous le pouvez, liez-vous d'amitié avec un psy à la retraite. Vous avez tout à y gagner. Il vous accordera du temps. Sa pratique lui a permis d'entendre suffisamment d'histoires pour que l'une d'elles ressemble à la vôtre."
Ne prenez pas un psy de gauche si vous êtes de droite. N'ayez pas peur d'en changer si la couleur du papier peint de la salle d'attente ou de son cabinet ne vous convient pas.
Mais surtout, n'oubliez pas ces deux axiomes, assez parlants et profonds, je trouve : "Ne parlez pas de votre santé à un médecin : il pourrait vous asservir" et "Le névrosé construit des châteaux en Espagne ; le psychotique y habite, et le psychiatre encaisse le loyer."

Repost 0
23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 13:34

La fille caramel : Je vous ai fait parler. J'ai entendu entre les phrases. Je vous ai donné du moût. Pas de demi-muid. Tout du même tonneau.

Le redevenu vert : Vous, vous écoutez beaucoup une certaine radio...

(Noir côté cour.
Pleine lumière côté jardin, sur le studio-radio.
Une annonceuse est installée, casque sur les oreilles.
La lumière rouge est pour l'instant éteinte.
L'annonceuse
répond par des signes -que l'on peut imaginer salaces- à ceux des techniciens derrière la vitre de la régie.
Une pluie de micros semble tomber du plafond.
Les micros s'immobilisent au dessus de la table ronde, un peu comme les anciennes lampes à suspension...
La lumière rouge s'allume ;
l'annonceuse prend la parole.)

L'annonceuse : Bonjour. Nous testons aujourd'hui une nouvelle grille et surtout un nouveau concept : la prévision et la projection de l'actualité. Nous commençons par quelque chose de facile, et qui vous est déjà familier : la météo. Sur la moitié du pays, temps douteux ; sur l'autre partie, temps incertain. Politique : "Nous jouerons la carte de l'alternance" dira un porte-parole intérimaire et intermittent. Social : les parkings des supermarchés vont devenir payants. Santé : on va savoir mieux traiter les troubles obsessionnels compulsifs. Culture : la dernière pièce de Fauré va faire un tabac. C'est enfin la consécration d'un auteur. Faits-divers : le cadavre d'une femme a été retrouvé dans une maison isolée avec ses massifs d'hortensias, au milieu de labours bien gras et de maïs encore sur pied. Et puis nous sommes heureux de vous apprendre le retour sur notre antenne de l'animateur de "Postier de nuit". Il s'est semble-t-il libéré d'un certain nombre de chaînes et revient sur les ondes pour notre plus grand plaisir. Les résultats du tiercé et du loto. Voici les numéros gagnants... (La voix se perd.)

(Un temps.
Silence.)

La fille caramel : On y va ?

Le redevenu vert : On y va. Suivez-moi. Et ne faites aucun bruit.

(La fille caramel sort un pistolet de son sac.
Le redevenu vert sort une clef de sa poche et ouvre la porte de la maison.)

La fille caramel : Elle s'enferme tout le temps ?

Le redevenu vert : Chut !

La fille caramel : Je me suis toujours demandé comment des clefs aussi petites pouvaient ouvrir d'aussi grandes maisons.

Le redevenu vert : Chut !

La fille caramel : Vous avez du mal à ouvrir ?

Le redevenu vert : Mais vous ne pouvez pas vous taire ?

La fille caramel : Les mots sont des briques. Les phrases sont des maisons. Les auteurs sont des maçons et les lecteurs sont des bourriques. Les livres sont des pays où chaque page est un village.

(Le redevenu vert se retourne, étonné, amusé, admiratif...
La fille caramel baisse la tête.
Le redevenu vert se penche sur la serrure.
Il réussit à ouvrir.
La fille caramel et le redevenu vert pénètrent dans la maison.
La porte se referme sur eux.
Silence.
Un temps.

On entend un coup de feu.
Noir.
Rideau.)

FIN

Repost 0
22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 12:03

(Le redevenu vert s'approche de la boîte aux lettres ; l'ouvre, regarde à l'intérieur.
La referme.
L'ouvre de nouveau.
La referme.)

Le redevenu vert : A quoi ça tient, une vie ? A un détail. Vous connaissez l'histoire de ce type qui envoyait tous les jours une lettre d'amour à celle qu'il aimait ? Tous les jours, il glissait sa lettre dans la boîte de son village. Jamais elle ne lui répondait. Il insistait quand même. Ca aurait pu être aussi simple que ça : passer comme une lettre à la poste, comme on dit. Et un jour, on a tout compris : la boîte aux lettres n'était jamais vidée ! L'administration des Postes avait oublié qu'elle existait ! Et le plus cruel, c'est que celle qui aurait dû recevoir les lettres languissait, guettait désespérément le facteur :  "Peut-être aujourd'hui aurais-je une lettre ?" se disait-elle. "Peut-être aujourd'hui."

(Un temps.)

La fille caramel : Une diversion, encore et toujours. Je commence à connaître la chanson. Pourquoi avez-vous quitté la radio ? Vous avez placé de l'argent qui vous rapporte ? Non. Vous avez investi dans la pierre ? Non.

(Une main se glisse dans l'embrasure de la fenêtre et éteint la radio.)

Le redevenu vert : (Il se retourne vers la fenêtre.) Elle ne supporte plus rien.

La fille caramel : C'est pour elle que vous avez fait tout ça ? (Elle se retourne vers la fenêtre.)

Le redevenu vert : ...

La fille caramel : C'est pour elle que vous avez fait tout ça ?

Le redevenu vert : Qu'est-ce que c'est ? Vous n'avez pas entendu ?

La fille caramel : Quoi ?

Le redevenu vert : Comme une explosion...

La fille caramel : (Elle va s'asseoir. Prend de quoi écrire et lit ce qu'elle écrit :) Ca ne va pas être facile de trouver les mots... Comment allez-vous ? Et quand reviendrez-vous ? Nous sommes un certain nombre à vous attendre. Il paraît que quelqu'un va nous apporter quelque chose. Il y a toujours quelque part quelqu'un pour quelqu'un. Je vous souhaite une bonne année... Mes meilleurs voeux... Je nous souhaite moins d'explosions,  de ne plus vivre dans les sirènes et sans fenêtres, et très égoïstement, je me souhaite de vous réentendre.
(Elle va glisser la lettre dans la boîte aux lettres.
Le redevenu vert va la retirer et la lit.
Il va s'asseoir près de la fille caramel, prend de quoi écrire ;
il lui répond ; lit ce qu'il écrit.)

Le redevenu vert : Pourquoi votre coeur serait-il de me voir me fatiguer dans un milieu hostile ? Non : aucune envie de remettre ça ! Pour le reste, oui, la liberté de vos gestes et de votre conscience. Je vous le souhaite de tout mon coeur. Avec amitié.
(Il tend la lettre à la fille caramel.)

La fille caramel : C'est pour votre maman que vous avez fait tout ça ?

(Silence ;
Un temps.)

Le redevenu vert : Oui, tout ça, c'est à cause d'elle. Tout ça, c'est grâce à elle. C'est difficile, hein, vous ne trouvez pas ?

La fille caramel : Si, je trouve. J'ai entendu dire...

Le redevenu vert : Comment faire pour arrêter les bruits de couloir ? Supprimer les couloirs ? Comment avez-vous su ?

La fille caramel : Plaît-il ?

Le redevenu vert : Pour ma mère, comment avez-vous su ?

La fille caramel : Je l'ai senti.

Le redevenu vert : Ah, oui, c'est vrai que vous, les femmes, vous sentez beaucoup...

(A suivre.)

Repost 0
21 mai 2008 3 21 /05 /mai /2008 09:49

La fille caramel : Vous avez un beau timbre... Vous avez un beau filet...
(Un temps.)
Vous avez un bel organe.

Le redevenu vert : Vous me l'avez enlevé de la bouche.

La fille caramel : Alors ?

Le redevenu vert : Alors quoi ?

(Un temps.
La fille caramel éteint la radio et s'approche du redevenu vert.)

La fille caramel : Je vous ai apporté une image.

(Elle tend au redevenu vert un petit rectangle de papier ;
il s'en saisit, le regarde, et soudain, devient visiblement très ému.)

La fille caramel : Je savais que je pourrai vous entamer par ce bout.
(Un temps.)
Et vous vivez seul, ici ?

(Une main se glisse dans l'embrasure de la fenêtre et allume la radio.)

Voix off de la radio : ... vous proposons une rediffusion des carnets de doutes de "Postier de nuit". Aujourd'hui, ces chroniques nous transportent en plein champs. En voici les clefs. (Petite musique, puis voix du redevenu vert.) Je suis allé à l'armoire et j'ai pris un bon mouchoir bien plié. Je crois que le monde a commencé à péricliter quand il a inventé les mouchoirs en papier. Les sacs en papier, passe encore... ça protège les croissants, mais les mouchoirs en papier ! J'étais encore un peu enchifrené. Je me suis mouché. Avec mon nez tout neuf et tout propre, j'éprouvais le besoin de sentir quelque chose de bon. J'avais besoin de sentir la campagne. Je suis sorti. Des poules caquetaient. Un chien aboyait. J'ai enfourché mon vélo et j'ai filé chez ma tante et mon oncle. Leur ferme est toujours ouverte. Il y a du bon jambon, rouge et blanc ; des fleurs, des fruits et légumes, rouges et blancs...
(Le redevenu vert, sur le plateau, poursuit le texte que l'on peut continuer à entendre à la radio.)
... rouges et blancs... J'ai adossé mon vélo sur le mur, près de l'étable. Sur la porte, il y a une plaque émaillée qui dit : "Trayeuse National en service ici". C'est marqué rouge sur jaune ; une plaque que j'ai la frayeur de retrouver un jour dans un vide-grenier : ça voudra dire que j'ai trop grandi. L'étable est blanchie à la chaux. Au dessus des râteliers, il se peut voir des nids d'hirondelles. Elles ont bâti là des constructions superbes. En bas, dans la litière, la paille est propre. Et quand bien même elle ne l'est plus, elle se destine, sur les tas de lisier fumants, à fertiliser la terre. Rien ne se perd ; tout se transforme à la campagne. Mon oncle trait... Les vaches sont dociles... Qui n'a pas vu une vache mettre bas ne sait rien de la vie. Quand elle a mis bas, le veau sous la mère semble tout habillé de pluie... Oui, qui n'a pas vu une vache véler ne sait rien de la vie. Après le vélage, le petit réclame la tétine... Ô vélage sans prétention, qui a fait mon éducation... Et voir téter un veau, c'est... comment vous dire ? C'est beau... (Le redevenu vert regarde l'image et poursuit.) Pour le goûter, ma tante me donne du pain et du chocolat, ou bien du jambon, rouge et blanc, et un verre de grenadine. J'aide à trier l'avoine et égrener le maïs. Je lève les oeufs. Selon les saisons, je vais à la vigne ou au pré. Charger les balles de pailles ; sur les ridelles de la remorque, je salue le ciel, et le prie en tremblant. Foin de nostalgie, débarqué dans le séchoir à tabac. Les fidèles chiennes de chasse Finette, Gilda et Laïka ne sont jamais bien loin... Je reprends mon vélo et me remets en selle. Les joies de la mobylette, ce serait pour plus tard... Avant de rentrer à la maison pour le souper, où l'alicuit sera si bon, il me reste un peu de temps. Quelques tours de roues : croiserai-je un voisin qui a acheté une ancienne estafette de gendarmerie à la foire à l'encan ? Plus loin, près de la route qui longe la forêt, il y a la décharge. C'est un lieu attirant, qui dégage une odeur particulière, indéfinissable. C'est un lieu de découvertes et de trouvailles toujours renouvelé. J'aime bien m'y attarder. Odeur de pots de peinture. Je m'en reviens content.
(Petite musique.)
La semaine prochaine, même heure, même adresse, une autre chronique, "demain, c'est dimanche". Avec le souvenir du repas de midi, le pot-au-feu avec le savoureux os à moelle, et à la télévision la voix de Catherine Langeais dans "La séquence du spectateur" de Claude Mionnet. Ca fait dimanche. A la semaine prochaine. Je reviens à la maison. Message personnel : maman, ne vends pas la maison...

(Une annonceuse a pris place dans le studio-radio ;
elle est chargée de faire le lien entre le programme enregistré et le direct.)

L'annonceuse : A la semaine prochaine pour une autre rediffusion des chroniques du postier de nuit. Revenez bien vite et faites-vous moins rare. Il y en a beaucoup qui vous attendent. Suivez mon regard. A l'horloge de notre station, dans cinq minutes, il sera moins cinq. Si je me réfère à mon conducteur, et je sais que c'est un bon conducteur, voici une jolie chanson, une vignette musicale. Il sera moins cinq, puis moins une, puis l'heure pile... Message personnel au postier de nuit : "Comment va votre maman ?"

La fille caramel : Voyez... Entendez... On vous réclame ! Alors ?

(A suivre.)

Repost 0
20 mai 2008 2 20 /05 /mai /2008 12:35

Voix off de la radio :  Il fut l'une des voix de notre station et vous êtes nombreux à vous demander ce qu'est devenu l'animateur de "Postier de nuit". L'une de nos auditrices les plus fidèles s'est même émue de ne plus l'entendre, au point qu'elle a mené une véritable croisade pour retrouver sa trace. Et l'elle l'a retrouvé, à la campagne où il s'est retiré. Elle a longuement conversé avec lui. Elle a même piraté sur un magnétophone caché quelques bribes de leurs paroles.
(Lumière côté studio.
L'annonceur poursuit :)
Je vous propose d'écouter le témoignage -le bobinot est calé sur la console- recueilli par notre envoyé spécial. Cette inconditionnelle répond au micro de notre journaliste. (Il lance le sujet.)
"C'est au milieu des labours bien gras et des maïs encore sur pied qu'il a décidé de se retirer. Il faut se munir de bonnes chaussures de marche ou alors d'escarpins à sacrifier. Il m'a reçu sans afféterie, en toute simplicité. Il faut dire que j'ai un peu forcé la main. J'ai passé des instants savoureux ; je n'ai rien laissé paraître mais j'ai bu du petit lait. J'ai joué sur du velours. Il a bien des choses à dire et il les dit joliment. On ne peut lutter contre son destin et sa nature. Quand je l'ai quitté, je l'ai laissé avec une image qu'il aime bien. De toutes façons, je compte bien revenir le voir, dès que possible."
(Le speaker reprend l'antenne.) Je vous propose maintenant d'écouter un document : quelques paroles volées de l'animateur. A vos cassettes ! (Il lance le sujet. Geste professionnel. Voix off du redevenu vert :) "Si vous saviez tout ce qui se passe quand un disque passe... Quand notre pays bande, celui d'à-côté accouche d'un enfant de salaud... La Vache qui rit et mon père qui fait la gueule."

Le redevenu vert : Et bien ! Vous n'avez pas perdu de temps...

La fille caramel : Vous m'en voulez beaucoup ?

Le redevenu vert : ...
(Il va éteindre la radio.)
Qu'est-ce que vous allez faire maintenant ? Vous allez accrocher un calicot sur la route, près de la maison, qui dit : "C'est ici qu'habite l'oiseau rare" ? Vous savez, je ne suis pas un perdreau de l'année. Vous savez ce qu'on va dire ? Elle, fraîche comme la rosée du matin ; lui, pas pêché d'hier... A quoi jouent-ils, ces deux-là qui veulent redevenir des débutants ? A quoi bon tramer un retour et braver le point de non retour c'est tout ? Il y aurait des intérêts, passe encore, je veux bien, mais là...

La fille caramel : Mais justement, il y a des intérêts. Vous n'êtes jamais aussi bon que lorsque vous parlez. De tout, de rien, surtout de tout un peu et un peu de tout. Et quand vous décrivez ce qui vous entoure. Nous sommes un certain nombre qui aimerions aussi le faire. Nous en sommes tous là mais la plupart n'y parviennent pas. Vous savez, c'est difficile de faire se toucher les mots. Ils sont si nombreux. Les mots qui se touchent, voilà qui est important, non ?

Le redevenu vert : Oui, sans doute.

La fille caramel : Et puis... vous avez un bel organe.

(Une main sort de l'embrasure de la fenêtre et allume la radio ;
D'un bond, la fille caramel s'en approche.)


Le redevenu vert : Qu'est-ce que vous entendez par là ?

(A suivre.)

Repost 0
19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 12:00

(Le redevenu vert prend ce qui ressemble à un cahier, un album ;
il prend l'une des enveloppes reçues au courrier ;
en retire une petite vignette ;
il prend un pot de colle, en applique consciencieusement sur la vignette, qu'il étale doucement, longuement et compulsivement sur l'album.

Une main se glisse dans l'embrasure de la fenêtre et allume la radio.
Quelques mots d'une chanson se laissent entendre.
Le redevenu vert éteint la radio.)

La voix de la fille caramel : Ca colle ?

(Le redevenu vert se retourne, comme un enfant qu'on vient de surprendre.
Il vérifie que le magnétophone est bien éteint et que la voix ne vient pas de là.
Non.
Il reprend son collage.)

La voix de la fille caramel : Ca colle ?

(Le redevenu vert vérifie que la radio est bien éteinte et que la voix ne vient pas de là.
Non.
Il reprend son collage.)

La voix de la fille caramel : Ca colle ?

(Le redevenu vert jette un regard sur le studio-radio, côté jardin et vérifie que la voix ne vient pas de là.
Non.
Le studio est vide.

La fille caramel apparaît :
nous pourrions dire qu'elle vient du public, du fond de la salle ou tout simplement d'un des côtés du plateau.)

La fille caramel : Alors, ça colle ?

Le redevenu vert : Ah ! C'est vous ? Qu'avez-vous fait de votre temps perdu ? Essuyez-vous. Il vous reste des miettes de madeleine sur le menton. Il m'a semblé voir là-bas des ouvriers, armés de pelles à gateau, qui ramassaient les miettes du far que vous avez piqué... Vous me demandiez ? Si ça colle ? Presque quarante balais et quelques poussières sur le seuil de la porte où chacun doit balayer pour voir midi. Je ne suis toujours pas de votre format. Je ne suis toujours pas de vos registres. Bien né. Bien arrivé. Bien planté. Bon chou. Bonne rose. Bonne étoile. Bonne cigogne. Et vous me demandez si ça colle ?

La fille caramel : On vous a donné une image : ça ne vous a pas calmé ? Or donc, dites... Quand reviendrez-vous ? Faites-vous moins rare... Nous avons tellement besoin de vous... Il y a tellement de gens médiocres... Il y a ceux qui nous indiffèrent et ceux qui nous indisposent... Et puis ceux qui nous insupportent. Il faut bien faire avec ;  il faut composer avec les fugures imposées. Alors si quelquefois, on peut changer le cours des choses, pourquoi s'en priver ? Alors, hein, dites, vous allez revenir ? Quand reviendrez-vous ?

Le redevenu vert : Je n'ai pas la tête à ça. Je suis de nouveau un peu bien, ici, à la maison-mère. Regardez-là, embrassez-là du regard, cette maison, grise l'hiver, verte l'été, dans son corsage de vigne vierge, avec son massif d'hortensias, avec son perron qui n'a pas les moyens de faire le tour. Cette maison en lisière de forêt. Ca vaut tout l'or du monde. Quand je m'en suis éloigné -pour les besoins de quelle cause, je vous le demande ?- je n'ai eu de cesse que de penser à elle. Dans les bruits de la ville, je n'entendais plus les roucoulades du vent dans les treillages. Dans le petit matin, de la rue étroite et engoncée, montaient les bruits de la benne à ordure, croquant des reliefs de toutes sortes ; puis le fourgon du fournisseur de l'épicier du coin, avec ses cliquetis de chariots consignés, et enfin la balayeuse automatique qui se frottait aux bateaux des trottoirs...

(Une main sort de l'embrasure de la fenêtre et allume la radio.)

(A suivre.)

Repost 0
18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 11:36

 ACTE II

Décor inchangé.
A l'avant-scène, un magnétophone à bandes, de type REVOX, est en train de tourner.
Aucun son.
On peut supposer qu'il est en mode enregistrement.
Ce serait bien si le public pouvait se "questionner" à ce sujet.
Puis un son se fait entendre :
c'est celui du murmure typique d'un public, dans une salle et dans l'attente qu'un spectacle débute.
Ce qui précéde le début d'un spectacle, fait de conversations mêlées, où rien ne se distingue vraiment.
Le murmure s'évanouit, et laisse la place à une voix, celle du redevenu vert.

Du magnétophone, la voix du redevenu vert : Ce n'est pas le genre de la maison-mère, mais les bornes ayant été dépassées, voici calé sur la console un droit de réponse, conformément aux droits et aux devoirs de la Communication et du Code de la Liberté Individuelle. Au micro, le redevenu vert. Tout d'abord, mes amitiés à celles et ceux qui ne m'ont pas oublié, qui n'ont pas la mémoire courte, et qui m'adressent des témoignages de leur fidélité. Et ce, malgré mon absence. Pour clore une polémique qui tend à s'installer et faire taire les plus folles rumeurs, je voudrais tordre le cou à ces affabulations débridées, régler mes comptes avec ce métier de langue de pute... Autant pour moi, vous couperez au montage... avec ce métier de relations publiques.
Je ne suis pas parti parce qu'on m'a chassé. Je ne suis pas parti pour raison de santé. Je suis parti parce que je suis devenu moins bavard, et je suis devenu moins bavard parce que je suis blessé de voir ce que je vois et d'entendre ce que j'entends. J'ai perdu mon sens de l'humour qui n'arrive plus à rien masquer, qui n'y peut plus rien. Je suis blessé de voir notre langue si belle et si riche mise à rude épreuve, presque en hachis, par une soi-disant relève qui ne fait qu'abaisser le niveau, incapable d'aligner trois mots et de construire une phrase correcte. Je suis attristé de voir le vocabulaire se paupériser au bénéfice de la rapidité, de la rentabilité. A telle enseigne que la mission des nouveaux communiquants se borne à lancer trois borborygmes et une onomatopée pour cibler leurs messages. Triste chapitre boiteux ! Un mot, c'est un mot. Bien sûr, ce n'est jamais qu'un mot, me direz-vous. Et pourtant, partager les plaisirs de la langue, c'est bien, non ? Quant à moi, j'ai retrouvé mon quant-à-soi. On peut bien dire pis que pendre, peut me chaut.
(Le redevenu vert entre sur le plateau en poursuivant ce qu'on continue à entendre au magnétophone ; tout en parlant, il saisit le magnétophone et l'emporte avec lui ; il le dépose sur la table et s'assoit.)
Je suis parti parce que j'en avais assez des bassesses, des hypocrisies, des mesquineries. Je suis parti parce que tout le monde se cachait derrière ses rideaux. Je suis parti parce que je voulais redonner un sens à ma vie. Je suis parti parce que je voulais me remettre au vert. Je suis parti parce que je voulais me consacrer à des quêtes personnelles. Je suis parti pour convenance personnelle. Je suis parti parce que je voulais me remettre en question, me recadrer, tout reconsidérer. Je suis parti parce que j'ai pris conscience de la précarité de la vie : vous savez qu'elle peut nous être ravie à tout instant. J'ai voulu me repositionner et tout voir sous un autre angle. Enfin et surtout, je suis parti parce que je voulais me rapprocher d'elle, de la nature, de ma nature, de celle qui m'a fait, qui a fait ce que je suis, comme je suis. A la campagne, le redevenu vert, pour la radio. A vous les studios.
(Il éteint le magnétophone.)

(A suivre.)

Repost 0
16 mai 2008 5 16 /05 /mai /2008 12:10

De la radio : La Sécurité Civile lance un bulletin d'alerte. Le goudron, le vulgaire goudron de nos routes et de nos rues, qui recouvre une grande partie de notre sol, se révèlerait hautement dangereux. En effet, selon un rapport très étayé de chercheurs émérites, l'exposition plus ou moins prolongée au goudron risque de nuire gravement à la santé. Par principe de précaution, et malgré les vacances imminentes, il est donc recommandé de ne prendre la route qu'en cas d'absolue nécessité. Oui, il est vrai que cet avis de bon sens est contrariant et fait fait l'effet d'une douche froide alors que nous nous apprêtions à vivre l'heure des grandes transhumances vers les franges humides de notre pays. Mais les résultats sont là, édifiants. Pour l'instant, aucune mesure arbitraire ne peut être prise, même si l'annonce d'une telle information a bien sûr jeté un froid, l'effroi, semé l'émoi et la panique dans l'Opinion. Sur le plan pratique, si vous constatez une usure prématurée de la semelle de vos chaussures ou de la gomme de vos pneumatiques, n'hésitez-pas à en parler autour de vous.
(Lumière côté jardin sur le studio radio.
On voit l'annonceur poursuivre ce qui est dit à la radio.)
L'annonceur : Les méfaits du goudron s'observent surtout là où il est projeté d'en mettre alors qu'il n'y en a pas. Ne cédez pas pour autant à la psychose. Ne paniquez pas. Ca ne sert à rien mais détruit et irrite. Soyez précautionneux, pas peureux. Le remède serait pire que le mal. Vivez si m'en croyez, n'attendez à demain, cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie...
(L'annonceur enlève son casque de radio.)
Ca y est ! C'est en boîte.

(Un homme sort de la cabine de régie et s'approche de l'annonceur.)

Le régisseur : Mieux que ça ! J'ai envoyé la purée à l'antenne !

L'annonceur : Non ?! Ne me dites pas que... Vous êtes fou.

Le régisseur : C'est une tranche où les gens ont de l'humour.

L'annonceur : Mais enfin, j'hallucine ! Vous n'y pensez pas ?

Le régisseur : Ca va se fondre dans le restant...

L'annonceur : Vraiment, je vous jure... C'est bon pour se faire remercier... A propos, vous avez des nouvelles du producteur de "Postier de nuit" ? Il y a longtemps que vous ne l'avez pas revu ? Qu'est-ce qu'il devient ? Il a toujours une haute idée de lui-même ? Toujours aussi modeste ?

Le régisseur : Il serait parti se mettre au vert et recharger ses accumulateurs. Après la chasse aux sorcières, il serait devenu chasseur d'images. Il n'émet plus que des souhaits. Des vents, des gaz et des flatulences.

L'annonceur : Personnalité difficile. Profil bas et tortueux. Gondolé. Il était infect et méprisable. D'une humeur souvent massacrante...

Le régisseur : C'est vrai tout ce qu'on dit sur lui ? Il paraît...

(Le redevenu vert se lève et va éteindre la radio.
Noir sur le studio.

Un temps.)

La fille caramel : Tiens, voilà le facteur !

(Le facteur arrive sur le plateau, porteur de quelques lettres qu'il remet au redevenu vert.)

Le facteur : Madame, monsieur. Messieurs-dames. (Il salue le public.) Bonjour. Vous connaissez la dernière ? J'en ai une bien bonne ! C'est deux spermatozoïdes qui discutent. Y'en a un qui dit à l'autre : "C'est encore loin l'utérus ?" Et l'autre répond : "Oh, ben, oui, on vient juste de passer les amygdales."

(Il s'en va sur ce mot ;
c'est un procédé courant qui produit un effet courant.)

La fille caramel : Il est conforme au facteur de votre enfance ?

Le redevenu vert : En tous points. Il doit y avoir en option une épreuve "histoires drôles" au concours de préposé.
(Il consulte son courrier, fait glisser les enveloppes les unes sur les autres ; s'arrête sur l'une d'elles.)
Ah ! Une lettre à l'en-tête de la Chocolaterie de Pays...
(Il montre la lettre à la fille caramel.)

La fille caramel : (Elle lit.) Chocolaterie de Pays. Ils ont peut-être retrouvé votre image ?

(Un temps de flottement ;
le redevenu vert ne sait que faire.)

La fille caramel : Et bien, ouvrez-là ! C'est bon pour votre image.

(Le redevenu vert décachette la lettre.
Noir.)

(A suivre.)

Repost 0

Présentation

BIENVENUE

ESPACE LITTERAIRE ET EROTIQUE

Soyez les bienvenus sur cet "égoblog",
petit jardin virtuel.

N'oubliez pas, quand même, d'aller vous aérer.

"Vivre,
c'est passer d'un espace à un autre
en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

Georges PEREC



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recherche

Liens