4 mai 2008 7 04 /05 /mai /2008 12:08
A Jean-Charles Aschéro,
Maître postier de nuit.


"Les gens,
il conviendrait de ne les connaître
que disponibles."
Léo Ferré

Personnages :

Le redevenu vert
La fille caramel
L'annonceur
Le spécialiste des tumeurs-rumeurs
L'invitée
Le régisseur
Le facteur

ACTE I


Nous pourrions envisager :

Une façade de maison, avec un massif d'hortensias près du mur.
Une fenêtre ; sur le rebord, un récepteur-radio.
Une boîte aux lettres.
Un banc de fer vert, ajouré comme de la dentelle.
Sous un petit auvent, pompeusement appelé "marquise", une table et deux chaises cannées sorties de dedans.
Au dessus, un balcon.

Nous sommes à la campagne :
il serait bon de l'évoquer comme on pourra.
Il serait bon d'évoquer aussi une odeur -un parfum- de prunus en fleurs.

Une main se glisse dans l'embrasure de la fenêtre et allume la radio.)

Du récépteur radio : Autant vous l'avouer d'emblée, l'émission que vous écoutez actuellement a été enregistrée. Plus personne n'est dupe. C'est un secret de Polichinelle. Les acteurs et les techniciens qui l'ont élaborée n'ont aucun alibi s'ils s'écartent du droit chemin à ce moment précis. (Virgule musicale, puis voix d'homme :)
Myriam et Martine sont brouillées.
Betty ne parle plus à Guy.
Babette et Agnès étaient intimement liées, mais maintenant, elles sont en froid.
Guy parle à Suzon, mais pas à Raymond. Suzon en a voulu à Guy car elle l'a vu rire avec Raymond.
Jean et Jean-Pierre sont à couteaux tirés.
Pierre, Paul, Luc et Matthieu sont contrariés.
Claude et Dominique s'entendent comme larrons en foire et Claude et Denise sont comme cul et chemise pour dénigrer Paul et Albert.
(Un homme arrive sur le plateau ; il poursuit ce qu'on continue d'entendre à la radio.)
Eux sont brouillés entre eux.
Lucien et Paul ne font qu'un. C'est bonnet blanc et blanc bonnet.
Mais il ne faut pas mélanger ses sorchons et ses terviettes : il faut laver son linge en sale en famille.
Maintenant, ils se font la gueule.
Mais, aux dires de l'un, c'est l'autre qui a tort.
Prendre position, c'est déshabiller Pierre pour habiller Paul.
Denise taille un costume à Pierre et Pierre est habillé pour l'hiver.
D'ailleurs, Pierre est tailleur.
Marcel a reçu une veste de Marinette.
Marie-Pierre en veut à Marie-Ange.
Marie-Pierre a son caillou.
Mais Marie-Ange ne fait pas d'efforts.
Chacun campe sur ses positions.
Personne ne veut passer l'éponge.
Pierrette n'aime pas Hugues mais elle a ses raisons.
Devant lui, tout le monde aime bien Gaston. Mais dès qu'il a le dos tourné, il doit avoir les oreilles qui lui sifflent et les tempes qui battent.
Isabelle fait la tête la Elisabeth et Elisabeth en veut à Gaston ; elle prétend que c'est à cause de lui qu'Isabelle a pris ses distances.
Martine et Martine sont fâchées depuis longtemps mais ne savent plus pourquoi.
Claude dit que Claude n'est pas un homme.
Dominique pense que Dominique est une femmelette et l'a laissé entendre à Marie-France. Marie-France l'a répété à Guy qui l'a confié à Betty. Mais Betty est l'une des meilleures amies de longue date de Dominique.
Véronique, Monique et Thérèse n'aiment pas Théodule, parce que, chaque fois qu'il les voit, il ne peut pas s'empêcher de faire rimer leurs prénoms avec ce que vous pouvez très bien imaginer. C'est l'hôpital qui se moque de la charité !
Rose-Marie croit que tout le monde lui en veut, mais c'est pathologique. Du coup, elle en veut au monde entier. En fait, tout le monde l'aime bien, mais c'est tout. De toute façon, elle n'est pas riche.
Et puis voilà, c'est la vie.
Ne dites pas du mal de moi dès que j'ai le dos tourné.
Toute ressemblance ou similitude avec des personnages vivants ou ayant vécu ne serait que fortuite et...

(Une femme arrive.
Elle éteint la radio ; l'homme s'arrête de parler.)

(A suivre.)

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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 12:08

L'experte en tôle :  (Elle déplie son papier et lit :) Nous, experte en tôle, certifions avoir examiné ces jours derniers, le véhicule immatriculé "Trois chiffres, deux lettres, deux chiffres." immobilisé sur le champ sis à mi-chemin entre le souvenir et la mémoire. La mission qui consistait à en reconstituer l'histoire a été rendue complexe par la spatio-temporalité de l'objet, et l'empressement zélé de certains à vouloir utiliser l'emplacement qu'il occupe. L'anamnèse établie, nous obervons, au vu des éléments en notre possession, un certain nombre de points obscurs et de zones d'ombre. Le contrôle d'une image polypoïde sigmoïdienne, révélée par un lavement baryté en double contraste, laisse ouvert le champ d'introspection. Bien qu'inscrite dans l'espace, la trajectoire reste virtuelle. Il ressort que la voiture n'en a plus. De ressort. Afin que nul n'en ignore, nous formulons que l'état de carence patent associé à...

L'ancien garçon de ferme : Hola ! Ho ! Nous sommes entre nous...

L'experte en tôle : Cette voiture était celle de votre maman.
(Un temps.)
Cette voiture était celle de votre maman. Vous ne le saviez pas ?

L'ancien garçon de ferme : Dans notre famille, nous avons toujours eu beaucoup de mal à nous parler. Parfois, elle me disait qu'elle n'avait pas son permis de conduire.

L'experte en tôle : C'est pourquoi elle avait instauré ce système de documents à converser. Hélas, elle n'a jamais pu le mettre en pratique. Même tarif pour cette lettre qu'elle n'a jamais pu envoyer. (Elle tend à l'ancien garçon de ferme la page du vieux journal.) C'est le préavis de décès de votre mère. Je comprends que vous ayez pu ne pas pouvoir le lire. Ca ne vous arrangeait pas.

L'ancien garçon de ferme : Elle voulait toujours tout conduire alors qu'elle n'y voyait plus rien. Maman est presque morte. Maman est presque au ciel. Donnez-moi de ses nouvelles...

(L'experte en tôle retire l'autre cube sous la voiture, et vient s'asseoir dessus, près de l'ancien garçon de ferme.
Elle décachette la lettre et commence la lecture...
Noir.
Rideau.


Photo Philippe Covès

Ci-dessus, la voiture qui a inspiré "Calandre".
Amusant : lors de la lecture publique de cette pièce au "gueuloir" du Théâtre de Poche de Toulouse, un auditeur attentif, à l'écoute de certaines scènes de description, a "reconnu" le modèle : une Peugeot 203 !
L'art au service de la technique ou la technique au service de l'art ?

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PROCHAINEMENT SUR CET ECRAN
"POSTIER DE NUIT"
de Joël Fauré

Un homme, "Le redevenu vert", s'est retiré à la campagne, après une carrière, brutalement interrompue dans une station de radio.
L'une de ses anciennes auditrices, "La fille caramel", le retrouve et veut le convaincre de reprendre du service.
L'entreprise s'avère difficile...
Pourquoi l'un et l'autre campent-ils sur leurs positions et insistent-ils autant pour se faire mutuellement changer d'avis ?
Entre un dialogue de sourds et un amusant échange d'images, la vérité éclatera, pathétique et inattendue.

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2 mai 2008 5 02 /05 /mai /2008 12:08

L'ancien garçon de ferme : (Il explique ce qu'il voit.) Quel cirque ! C'est la répétition. "La répét'", disent les apocopistes. Je veux bien vous dire ce que je vois, mais je ne sais pas si j'aurais les mots justes. Je vais être en dessous de tout. J'ai l'esprit assiégé par ce qu'elle est en train d'écrire... Je le sais, ce qu'elle va écrire... Je le redoute. "Vous êtes terriblement lucide ; c'est dommage !" m'a dit un observateur patenté ou une connaissance hygiénique. Bon, alors, vous avez des camions. De gros camions. Tracteurs et semi-remorques. Pas de ceux qui sont bâchés. De ceux qui ressemblent à des boîtes de Mercurochrome. Mais en fer. Et partout sur leurs flancs, il y a de toutes petites fenêtres, vous savez, comme sur les calendriers de l'Avent... D'autres camions arrivent deux par deux, dans un vrombissement odorant... Ils dansent un étrange ballet et viennent se placer derrière contre derrière. Ca colle ! Une fois collés, on sent bien qu'il va se passer quelque chose ; on sent bien qu'il règne à l'intérieur une phosphorescence effervescente ou une effervescence phosphorescente. Il va y avoir du spectacle ! Les portes du fond s'ouvrent en accordéon, en vis-à-vis, en regard, ce qui permet une certaine communication... Une belle ouverture en musique se fait entendre, avec beaucoup de cuivres. Et puis, soudain, des claquements de fouet. Et pas une plainte. Des bêtes habituées ? Des cinglés ? Une autre fenêtre s'ouvre.
(Regards qui différent dans la gamme : amusement, étonnement, émotion.)
Je ne peux pas vous dire... Je ne sais pas vous dire... Vous ne comprendriez pas... (Silence.) Une fenêtre s'ouvre... Et le monde est là. Ah ! Les artistes ! Et les mots, les jolis mots qui s'amusent... "Deux et toi, ça fait pas sain." Que c'est drôle ! "Toi et toi, ça fait si." C'est futé ! "La joie, c'est joli sans "l", mais avec "e"... Ah ! Que c'est bien trouvé ! Pantalon et Colombine...
(Un temps.)
Une fenêtre s'ouvre... Et c'est la parade des amoureux. Je n'aime personne parce que personne ne m'aime ou personne ne m'aime parce que je n'aime personne ?
(Un temps.)
Une fenêtre s'ouvre... Et se projettent des pellicules à sangloter. "Les revenons-y de l'extrême nostalgie sont toujours décevants".
(Un temps.)
Une fenêtre s'ouvre... Des diapos et de vieux films de famille des familles. Tiens, celle-ci ressemble à ma belle-soeur... Et dire qu'ils vont venir jouer ça ici !...
(Un temps.)
Une fenêtre s'ouvre... C'est un voyant. Rouge. Vert. Rouge. Vert. Rouge. Rose ? "Tout ce qui est vert n'est point rose et tout ce qui est rose n'est point vert." Rouge. Les lieux d'aisance ne sont pas accessibles... On va encore se faire dessus... Rouge. Vert. Rouge. (Il s'assoit.) Vert. (Il se lève.) Rouge. (Il s'assoit.) Vert. (Il se lève. L'experte en tôle revient sur le plateau, des documents à la main.
Elle est d'abord intriguée par le comportement de l'ancien garçon de ferme.)

L'experte en tôle : Assis. (L'ancien garçon de ferme s'assoit.) Debout. (L'ancien garçon de ferme se lève.) Assis. (L'ancien garçon de ferme s'assoit.) Debout. (L'ancien garçon de ferme se lève, semble s'apercevoir enfin de la présence de l'experte en tôle, et, dans un plissement de lèvres, s'accorde à reconnaître l'absurdité de son jeu.)

L'ancien garçon de ferme : Vous me faites marcher...
(Il s'assoit.)

(A suivre.)

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1 mai 2008 4 01 /05 /mai /2008 12:06
L'experte en tôle : Mesdames, messieurs, la basse-cour.
(Avec l'ancien garçon de ferme, elle descend de voiture.) Et voilà, nous sommes revenus sans encombre au point de départ. Degré zéro de conduite. La ferme est toujours aussi vieille, la route inutile et à rebitumer. Et pourtant, on est venu ici pendant notre absence. On a un peu défriché le pré carré. Il y a des pelles et des râteaux. Il y a des pressés. L'avant-courrier des tournées AIDA ? Les terrifiants hommes orange ? Ils le portaient sur leurs visages. Moi, à leur place, je me cacherais dans une boîte d'allumettes...

L'ancien garçon de ferme : Une grande ou une petite ?

L'experte en tôle : Ils n'ont pas perdu de temps les moines défricheurs... Et regardez ! Les gros camions joufflus, là-bas... Qu'ils me laissent au moins le temps de rédiger mon rapport... Je vous laisse défendre l'espace. Vous leur direz, s'ils s'approchent trop, que nous allons le libérer bientôt. Je voudrais un endroit calme pour écrire. (Elle désigne la ferme.) Vous croyez que je peux ?

L'ancien garçon de ferme : Tenez ! La clef. Faites-vous un peu de place sur la table de la cuisine...

(Exit l'experte en tôle.
L'ancien garçon de ferme reste un instant pensif.
Puis il retire l'un des cubes qui soutient la voiture et le lance sur le plateau, comme s'il s'agissait d'un dé.
Il s'assoit dessus.)

(A suivre.)

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30 avril 2008 3 30 /04 /avril /2008 15:48

(L'ancien garçon de ferme et l'experte en tôle s'adossent à la voiture.)

L'experte en tôle : "Mi ville sainte - mi ville d'eau". "Passage obligé". "Mignon petit hameau". "La capitale où est né ce chanteur que beaucoup aiment"...

L'ancien garçon de ferme : Il y a un lien ?

L'experte en tôle : J'ai ma petite idée...
(Elle déplie le plan ; éprouve quelques difficultés à le replier : c'est courant.
Elle déplie la page de journal et la parcourt des yeux.
Elle inspecte la lettre.
Elle sort un calepin et prend des notes.
L'ancien garçon de ferme sort de sa poche un modèle réduit de voiture, reproduction de l'original.)

L'ancien garçon de ferme : Teuf ! Teuf ! Je suis un imposteur. Je vous ai dit que j'avais peur ; ce n'est pas vrai. Je n'ai pas peur : j'ai très peur. A cause d'elle. (Il désigne la voiture.) A cinquante, c'est le volant qui tremble. A cent, ce sont les vitres. A cent cinquante, c'est moi. Et pourtant, il ne reste plus beaucoup de temps. Vous montez ? Vite ! (L'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme remontent dans la voiture.) Je crois maintenant être sûr de savoir à qui elle est. Je retrouve un peu la mémoire. Avec elle, nous avons eu un accident. Nous étions un accident. Je suis presque mort. Elle ! Elle ! Elle voulait toujours tout conduire, alors qu'elle n'y voyait plus rien. Et moi, j'étais toujours avec Elle... Je l'ai suivie à "Mi ville sainte- mi ville d'eau", j'ai connu "Passage obligé" et "Mignon petit hameau". Et aussi "La capitale où est né ce chanteur que beaucoup aiment"... A trop labourer le passé, il faut s'attendre à découvrir des ruines. Et mon passé est là qui me poursuit et me promène. Le passé fidèle au passé. J'ai toujours été du genre : "Je tombe en panne ; j'appelle la dépanneuse : la dépanneuse tombe en panne". Ou "Je tombe dans un carré d'orties ; des guêpes viennent me piquer". Ma mère me disait : "Il pleut toujours sur le mouillé". Ce qu'on cherche souvent très loin est souvent très près. Je ne suis pas resté garçon de ferme, et je  n'ai pas pu devenir col blanc. Je ne sais pas m'occuper de la ferme et mes cols sont crasseux. Je ne sais pas conduire les tracteurs et mes phrases sont boiteuses. A cause d'Elle. Toujours contrarié. Encore Elle ! Elle ! Elle ! Teuf ! Teuf ! Je suis presque mort. Et pourtant, ne clouez pas mon cercueil et laissez la tombe entrouverte. J'ai peur de m'étouffer encore. Teuf ! Teuf ! Elle ! Elle ! Elle au bord de la mère, lui au bord des larmes...
(L'ancien garçon de ferme parle de plus en plus vite.
Le lecteur comprendra qu'avec ce procédé, nous voulons traduire la course de la voiture qui gagne en vitesse.)
Sur le livret de santé, il est écrit : "L'enfant a-t-il crié ?" Bien sûr qu'il a crié ! Il a crié. Il a même hurlé. Et vous l'avez fait sortir quand même, bande de représentants à la "six-quatre-deux" ! Vous l'avez fait sortir sans vous soucier du noeud qui se trouvait sur le cordon ombilical, noeud qui devait vous rappeler qu'il fallait penser à le sectionner. Et vous ne l'avez pas fait ! Le chien aboie, la caravane passe, le vagin vagit et le pénis peine. Oui, je sais, quand il crie, l'enfant, c'est qu'il est en bonne santé, qu'il chasse les glaires, mais bon... (Il parle de plus en plus vite.) Vous l'avez fait sortir quand même et vous l'avez englué dans un magma de contraintes et de difficultés dont il n'a jamais pu se décoller...

L'experte en tôle : Freinez ! Mais freinez, mort d'Elle !

(Noir total.
Bruit d'acclamation de la foule.
Lumière.
L'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme sont debouts dans la voiture, grâce au toit ouvrant.
Ils saluent et ressemblent à des papes ou à des chefs d'Etats.
Caquètement de poules.)

(A suivre.)

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29 avril 2008 2 29 /04 /avril /2008 12:12

(L'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme descendent de voiture.
Regard circulaire autour d'eux.
Puis regard qui s'arrête et se pose quelque part.)

L'experte en tôle : C'est ici. Voici la plaque sur la maison. "Ici est né ce chanteur que beaucoup aiment." C'est émouvant. Je ne sais pas ce qu'il en penserait. Il y a plutôt des chansons à écouter d'urgence.

(Une femme arrive.
C'est la femme au calendrier.
Elle déclame, en jouant du calendrier comme d'une guitare :)

La femme au calendrier : "La ville s'endormait et j'en oublie le nom."
"Sur la place chauffée au soleil, une fille s'est mise à danser..."
"Je ne sais pas pourquoi ces gens / Pour mieux célébrer ma défaite / Pour mieux suivre l'enterrement / Ont le nez collé aux fenêtres..."
"Et chaque meuble se souvient / Dans cette chambre sans berceau / Des éclats des vieilles tempêtes..."
"On est deux à coucher / Dans le lit de la puissance / Mais devant ces armées / Qui s'enterrent en silence / On se retrouve seul."
"On aura une maison / Avec des tas d'fenêtres / Avec presque pas d'murs / Et on vivra dedans / Et y f'ra bon y être / Et que, si c'est pas sûr / C'est quand même peut-être..."
"Sur la place, un chien hurle encore / Car la fille s'en est allée / Et comme le chien hurlant la mort / Pleurent les hommes, leurs destinées..."
"Des villes et des villages, les roues tremblent de chance..."

L'ancien garçon de ferme : Si ma mère était là, elle serait à ses pièces...

L'experte en tôle : Et, dites-moi, ce chanteur, pour réussir, il n'a pas dû rester ici ?

L'ancien garçon de ferme : Il travaillait en usine. Mais s'il était resté, il aurait bien fini par casser tous les carreaux. Il est devenu citoyen du monde. Ah ! Si ma mère était là, elle serait à ses pièces... Moi aussi, je l'aimais beaucoup, ce chanteur. Il m'a fleuri la bouche...

L'experte en tôle : Quelle heure est-il ?

L'ancien garçon de ferme : Une heure. Et pas une de plus. Allez ! En route, mauvaise troupe !

La femme au calendrier : Vous avez la bougeotte. Vous avez des champignons sous les pieds et du muguet dans la bouche...

L'ancien garçon de ferme : Et vous un calendrier sous l'aisselle... On vous ramène ?

La femme au calendrier : Non, merci. J'ai mes jambes. (Elle s'en va en chantant :) "En se préférant faible / et plutôt qu'orgueilleux / En se préférant lâche / Plutôt que monstrueux..."

(A suivre.)


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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 13:02

(Jour et lumière progressifs.
L'ancien garçon de ferme et l'experte en tôle descendent de voiture et quittent le plateau.
La scène qui suit se déroule en coulisses.)

Voix off ancien garçon de ferme : Vous voyez ce que je vois ?

Voix off experte en tôle : Oui, c'est elle.

Voix off ancien garçon de ferme : C'est bien elle. La femme au calendrier ! Il faut croire que nous nous sommes donnés le mot. Bonjour, madame...

Voix off femme au calendrier : Bonjour, mes chers amis. Nous nous faisons escorte. Que devenez-vous ?

Voix off ancien garçon de ferme : Nous alimentons nos carnets de route. Vous savez des choses sur ici ?

Voix off femme au calendrier : "Mignon petit hameau." Au compoix, deux arpents et trois boisseaux. Pas plus de vingt feux. Trois familles dont les enfants se sont mariés entre eux. Attraction notable : la croix des Rogations. L'exotisme n'est délivré que par les Filatures du Nord du Pays, via la Poste. Autrement, bien et bons vivants. Il y a du vin à la cave et du lard au grenier. Tenez, voyez ces bonnes paysannes...

Voix off experte en tôle : Qu'est-ce qu'elles font ?

Voix off femme au calendrier : Après le sacrifice du cochon, c'est celui des canards. Musquets et mulards. Busqués et nullards. Les femmes se convoquent entre elles. Elles égorgent, récoltent les sangs, taillent dans le gras, coupent les cous, cassent les os et gardent les plumes. Si nous nous approchons, nous les verrons mieux...

Voix off experte en tôle : Il ne faut pas trop s'éloigner. La voiture est bien fermée ? Avec tous ces incendiaires et ces casseurs, on ne sait jamais...

Voix off ancien garçon de ferme : Je vais m'en assurer...

(L'ancien garçon de ferme revient sur le plateau.
Vérifications abusives de la voiture.
Au moins trois tours autour.
Puis il revient en coulisses.)

Voix off femme au calendrier : Elles les ont gavé de maïs tendre. Et maintenant, couic ! En abats et en fritons. De grandes marmites léchées par les flammes, s'exhalera tout-à-l'heure un fumet délicieux... Les graisses seront fondantes et les cuissons prometteuses... Ca donnera lieu à des réjouissances de papilles et de palais... Plus loin, les hommes s'intéresseront au grain écrasé, celui des raisins et des blés, et parleront des avenirs à mettre en barriques et en tonneaux...

Voix off de l'ancien garçon de ferme : Ah ! Si ma mère était là, elle serait à ses pièces...

(Un temps.)

Voix off de l'experte en tôle : Nous avons mangé les plats du terroir, les meilleurs et les plus simples qui soient. Nous avons bu du vrai vin de vigne. Nous nous sommes régalés. Au cours du repas, nous avons demandé à la femme au calendrier pourquoi elle portait toujours un calendrier. Savez-vous ce qu'elle nous a répondu ? "C'est plus facile quand on veut savoir à quel saint se vouer." (Durant cette narration, l'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme regagnent la voiture, y remontent dedans. Ils resteront très peu de temps à l'intérieur, juste le temps de dire ces quelques mots :) "Mi ville sainte - mi ville d'eau". "Passage obligé". "Mignon petit hameau." Pour être en conformité avec le cahier des charges, il nous fallait à présent visiter "la capitale où est né ce chanteur que beaucoup aiment..."

(A suivre.)

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27 avril 2008 7 27 /04 /avril /2008 12:22
Voix off : Franchement, c'est fou tout ce qui peut se dire dans l'habitacle d'une voiture. Nous ne savons pas à quoi c'est dû. C'est presque aussi fort qu'un oreiller, et les secrets de banquette ne doivent rien aux secrets d'alcôve. C'est le triomphe de la moleskine sur le coton. Nous avons encore parlé, puis nous sommes tus, puis nous avons parlé. De l'évolution de notre enquête, de cette pauvre sainte, de cette curieuse femme au calendrier. Il faudra bien se résoudre à lui demander pourquoi elle porte toujours un calendrier. On s'est excusés de ne plus rien se dire. On s'est dit : "Si vous ne dites rien, vous savez, moi, je ne dirai rien. Je comprendrai." Mais bon, nous avons failli tomber en panne. Ca nous a fait parler. Une courroie de transmission qui a bien failli claquer. Et de l'eau dans l'huile et de l'huile dans le bocal d'expansion et le vase du nettoyant des vitres. Ensuite, ça a été le tour des gendarmes. Oui, la maréchaussée nous a arrêtés. Ils ont fait le tour de la berline et ont trouvé à redire. Ils nous ont sauvagement verbalisés, avec leurs grosses bottes. S'ils avaient des mules roses à la place, ils seraient moins fiérots. Ils nous ont verbalisés pour "pneumatiques défaillants pour ne pas dire absents, défaut de catadioptre arrière, enjoliveurs pas assez jolis." Nous avons argué l'usure naturelle du véhicule, le comique de nos moyens pour le remplacer ; nous avons dit que n'avions pas à payer pour les autres. Devant le très bas taux de pénétrabilité dans le coeur, nous avons conté notre historiette. Bien sûr, ils ne nous ont pas cru ; ont cru que nous nous payions leurs têtes, et nous ont sanctionnés pour "outrage à agent". La vie est dure ! Sur la carte du Dur, nous étions encore en "Passage obligé". Enfin, nous avons retrouvé des chemins moins caillouteux, plus sablonneux, avec de vraies bouses de vache séchées. Et comme nous avions faim, nous nous sommes arrêtés. Ca tombait bien, cet endroit était au programme...

(A suivre.)

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26 avril 2008 6 26 /04 /avril /2008 12:07
(Jour et lumière progressif.
L'ancien garçon de ferme et l'experte en tôle descendent de voiture.
A peine ont-ils posé le pied à terre qu'ils doivent adopter une étrange posture : les épaules rentrées, la tête baissée, les bras repliés contre le corps, lui-même contracté, un peu comme s'ils devaient évoluer dans un étroit boyau.)

L'ancien garçon de ferme : C'est étroit, ici...

L'experte en tôle : C'est un passage obligé...

L'ancien garçon de ferme : On reste pas.

L'experte en tôle : Il le faut bien puisque c'est un passage obligé.

L'ancien garçon de ferme :
Regardez qui est là...

L'experte en tôle : La femme au calendrier !

(La femme au calendrier traverse le plateau.
Même posture ratatinée.
Elle se raccroche à son calendrier.)

L'ancien garçon de ferme : Si ma mère était là, elle se sentirait anxieuse. Il me semble que j'ai peur aussi...

L'experte en tôle : Ca ne va pas durer.

L'ancien garçon de ferme :
Il n'existe pas un moyen de réduire le temps quand on est comme ça ?

L'experte en tôle :
Si, mais au cinéma.

L'ancien garçon de ferme : Nous devrions aller plus souvent au cinéma. Partons. J'ai peur. Je me sens mourir...

(Un temps.
La voiture siffle et émet un nuage de fumée.)
L'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme se remettent en route.)

(A suivre.)

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25 avril 2008 5 25 /04 /avril /2008 12:09

(On entend un sifflement, pareil à celui d'une locomotive à vapeur.
On voit s'échapper du radiateur de la voiture un muage de fumée.)

L'experte en tôle : Le museau de notre voiture a reniflé autre chose. Je crois qu'il n'y a plus rien à piocher ici...
(L'experte en tôle se rapproche de la voiture, "l'ausculte", colle son oreille contre les vieux fers, semble prendre le pouls, la température, la tension.
Elle sort un calepin et prend des notes.)
Nous avons décroché le pompon. Un tour de manège gratuit ! Passez devant et réservez-moi la première contredanse. (A la femme au calendrier :) Merci, madame. Tenez, si vous aimez le cirque... (Elle lui offre le prospectus laissé par l'avant-courrier des tournées AIDA.
L'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme remontent dans la voiture.
Noir progressif.
Les phares "s'allument".)

Voix off : Nous allions là où ce qui nous servait de roues nous menait. Ca va de là à là. Il fallait poursuivre l'idée fixe à laquelle nous nous étions attelés. Fouette, cocher ! A un moment donné, il devait être deux ou trois heures du matin, nous étions dans la nuit du dimanche au lundi, et nous traversions la place d'un petit village endormi. Une pharmacienne alimentait un distributeur de préservatifs, collé-flanqué sur le mur de la pharmacie. Voyez au passage comme ce métier est contraignant. Ce qu'il faut de pudeur pour l'exercer. Nous avions alterné des plages silencieuses avec des bavardages intempestifs, sur tout, sur rien. On s'est dit : "Si on allumait la radio ? En ce moment, il y a une bonne émission qui passe." Mais, sur ce modèle, il n'y avait pas la radio. Nous établissions des résonances entre les endroits vus, saisis, déjà rêvés et stockés, et ce que nous savions de l'existence. Tout ça, c'est très diffus, confus. Nous avons beaucoup de mal à l'expliquer. Tout ça pour vous dire que cette pharmacienne nous a donné des idées. Nous sommes pour les rapports francs, directs, mais protégés. Nous avons oeuvré de la main à la main. Les distributeurs de distribution, ça ne facilite pas la traçabilité. Bref, la pharmacienne nous a regardé faire. Prophylactique. Nous lui avons donné un ticket à converser. Elle nous a gratifié d'un grand merci. Pas seulement un de ceux qui se disent ; un de ceux qui s'écrivent. Nous avons salué. Nous sommes partis et nous avons débarqué ici...

(A suivre.)

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