10 mai 2008 6 10 /05 /mai /2008 12:26
La fille caramel : Le ciel s'assombrit. Le vieux beau ténébreux se renfrogne. Il va pleuvoir...

Le redevenu vert : Oui, il va pleuvoir... Vous avez cette fois-ci sans doute raison. Dans leur bocal, les grenouilles du bulletin météo sont toutes en haut de l'échelle. Je l'ai entendu tout-à-l'heure à la radio. Il n'y a plus que ça d'intéressant, les batraciens et la couleur du ciel. Si la bêtise n'est pas une science exacte, la météorologie l'est un tout petit peu plus. Et puis, hein, nous n'y pouvons pas grand chose. Contre les éléments, point de maîtrise. Natura rex.

La fille caramel :
Voilà, le temps va changer : les hortensias passent du rose au bleu ; les giboulées et les averses font parler d'elles... C'est cabotin, la pluie, vous ne trouvez pas ? Moi, j'aime beaucoup ça. Pas vous ?

Le redevenu vert : Ca me met plutôt de bonne humeur. Ca me détend. Ca fait un joli bruit.
(Un temps.
Une main sort de l'embrasure de la fenêtre, se saisit du récepteur-radio et le rentre.
La fille caramel regarde le redevenu vert qui détourne le regard.)
Ecoutez le chant des rainettes qui acclament l'ondée... Elles ont élu domicile là-bas, dans une flaque, près d'une escargotière où, à l'heure qu'il est, on doit se payer du bon temps et se donner de la joie... Je vais parfois leur rendre une visite de courtoisie. J'emprunte un petit chemin ourlé de brome et de moutardiers sauvages. C'est un vrai plaisir. On y trouve, entre les touffes, des boutons de guêtre, plus connus sous le nom de petits parisiens. Ce sont de petits champignons à lamelles, très parfumés. Autrefois, naguère, jadis, il se pouvait les cueillir sans crainte. Mais maintenant, avec leurs produits pesticides et leurs désherbants, il faut se méfier... C'est comme les haies vives, qu'habitaient des espèces très jolies, très variées et très sympathiques ; où nidifiaient des oiseaux de paradis... Des cailles, des merles, des mésanges, des grives musiciennes... Les haies vives : crouiiiiiiiiiiiiccc ! On les a toutes arrachées. Tout ça me blesse. Mais ne me dévie pas de mon chemin. J'avance d'un bon pas. Je ne hurle pas avec la meute. Je suis du côté du gibier. Et quand j'arrive enfin près de l'escargotière, je n'aurais qu'une seule envie, c'est que les rainettes, les escargots, les canards et les cailles se mettent à parler pour qu'ils me disent ce qu'ils en pensent...

La fille caramel : Ainsi donc, vous n'étiez plus bien à la ville ; vous n'êtes pas bien aux champs... Vous avez des remords... Vous remordez ?
(Un temps.)
Pourquoi avez-vous quitté la radio ?

(A suivre.)
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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 13:04

(Le redevenu vert va éteindre la radio.)

Le redevenu vert : Si vous saviez tout ce qui se passe quand un disque passe... Si vous saviez tout ce qui se dit sur quelqu'un dès que ce quelqu'un a le dos tourné, ou, mieux, quand il n'est pas là... Si vous saviez...

La fille caramel : Justement, je veux savoir...

Le redevenu vert : Ah, vous voulez vraiment savoir ?
(Le redevenu vert invite la fille caramel à s'asseoir.)
Regardez...

(Il désigne le plateau, côté jardin.
Noir côté cour sur la maison.
Pleine lumière côté jardin.

Un studio de radio.
C'est-à-dire :
Une table ronde.
Au centre, des micros disposés en corolle.
Une vitre, et, derrière, la régie.
Une grosse lampe rouge est allumée.
Autour de la table, des sièges.
Y ont pris place :
 l'annonceur et son invité.)

L'annonceur : Ainsi que nous nous avons été les premiers à vous l'annoncer, le dernier bulletin de santé du chef de l'Etat a été éventé. La rougeur qui s'étale sur les ailes de son nez fait couler beaucoup d'encre et de salive et ne manque pas d'alimenter les plus folles élucubrations. Il ressort que cette rougeur n'est pas une décalcomanie. Pourtant, l'homme de la rue glose sur la santé de son élu. Une lancinante question court sur toutes les lèvres : c'est bénin ou c'est malin ? En direct dans nos studios, nous avons invité un grand spécialiste des tumeurs-rumeurs. Alors, monsieur, c'est bénin ou c'est malin ?

L'invité : c'est malin.

L'annonceur : Chers auditeurs, vous comprendrez bien sûr que l'émotion étreint ma voix. Je vous propose d'écouter un disque.
(Il "lance" le disque, dans la plus traditionnelle manière radiophonique.
La lumière rouge s'éteint.)

L'annonceur : C'est vraiment à ce point malin ?

L'invité : Poisson d'avril ! C'est bénin !

L'annonceur : C'est malin !

(Noir sur le studio.
Pleine lumière sur la maison.)

Le redevenu vert : Hein ? C'est pas joli-joli...

La fille caramel : Oui, vous avez raison-raison...

(Un temps.)

(A suivre.)

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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 12:10
(Le redevenu vert et la fille caramel s'éloignent l'un de l'autre ; se tournent le dos.
L'un et l'autre, chacun de leur côté, sortent de l'une de leurs poches intérieures un carré découpé dans un journal.
Le redevenu vert et la fille caramel se retournent subitement.)

La fille caramel et le redevenu vert (faisant chorus et lisant :) : Recherche nostalgiques de l'émission "POSTIER DE NUIT" sur PARIS INTER. Ecrire au journal qui transmettra.

La fille caramel : Pourquoi avez-vous quitté la radio ?

Le redevenu vert : Pourquoi avez-vous passé cette annonce ?

La fille caramel : A dire le vrai, j'espérais bien que vous vous manifesteriez. Je voulais vous retrouver. C'était très important pour moi. Un soir, en rentrant du cinéma, et dans mon lit, j'ai allumé la radio et je vous ai entendu. Des propos s'échangeaient. J'ai tout de suite été séduite par le ton, les voix qui canalisaient une grande profondeur... comment dire... psychologique ? J'ai tout de suite établi des résonances avec ce que je vivais, ce que je ressentais... Je me projetais... Oui, c'est ça, vous jetiez des passerelles entre les vécus et les ressentis... J'ose le dire : vous avez contribué à la construction de ma personnalité ! J'aimais vos vignettes musicales, vos invités, vos nouvelles ; j'aimais vos questions, j'aimais leurs réponses.. Et c'était bien...

Le redevenu vert : Ca a été bien pendant longtemps, mais ça n'a pas pu durer... J'ai été très heureux, puis un peu moins, puis plus du tout. Reflets du temps... Je n'ai pas vu le changement venir... Je n'ai pas vu le vent tourner...

La fille caramel : Et alors ?

Le redevenu vert : La radio est un merveilleux véhicule du verbe mais aussi un désastreux amplificateur des miasmes, des remugles et des scories langagières. En un mot de toutes les âneries qui peuvent se dire, les cochonneries qui peuvent s'entendre, les vacheries qui peuvent se faire... Ca s'est passé très vite...

La fille caramel :
Et alors ?

Le redevenu vert : Et alors quoi ?

La fille caramel : Mais alors, les vérités qui sont bonnes à dire ?

Le redevenu vert : Chansons !

La fille caramel : Le malheur des uns qui fait le bonheur des autres ?

Le redevenu vert : Fariboles !

La fille caramel : La rumeur à qui il faut tordre le cou ?

Le redevenu vert : Calembredaines !

La fille caramel : Les suppléments d'âme ?

Le redevenu vert : Rodomontades !

La fille caramel : Les "tout ce qui fait nos différences" ,

Le redevenu vert : Billevesées !

La fille caramel : Les "nous n'avons pas les mêmes valeurs" ?

Le redevenu vert : Coquecigrues !

(Un temps.)

La fille caramel : Et la curiosité ? Les curiosités ?

Le redevenu vert : Chimères... (Un temps.) Vous êtes déçue ? Moi aussi !

(Une main sort de l'embrasure de la fenêtre et allume la radio.
On entend les paroles et la musique d'une chanson.)

(A suivre.)
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7 mai 2008 3 07 /05 /mai /2008 12:19

Le redevenu vert : Et oui ! Bien sûr ! C'est bien plus compliqué que ça, c'est ça... Pour être misanthrope, il faut en avoir les moyens. J'en avais assez de ne plus supporter notre époque, de régler des comptes avec des acides versés dans des sirops, des rubriques langues-de-belle-mère à la petite semaine. Alors je l'ai dit. J'ai tombé le masque. J'ai dévoilé mes batteries de casseroles et mes bottes secrètes. (Il contrefait la voix de Jean Marais dans "Le bossu" :) "Touchez la botte, Monseigneur, ça porte bonheur..." Alors je l'ai dit. Et on m'a fait dire qu'il ne fallait pas le dire.

La fille caramel : Et maintenant ?

Le redevenu vert : Je suis libre comme l'air. Et soulagé.

La fille caramel : Qu'est-ce que vous allez faire ?

Le redevenu vert : Demain, je délaisserai la maison-mère et j'assisterai à mes propres funérailles nationales. On me conduira à ma première demeure et je connaîtrai mon premier repos. Je me déguiserai en ami du défunt, et je grappillerai de groupe en groupe. Et j'écouterai. Si j'entends : "Cet homme est passé à côté de sa vie, et nous sommes passés à côté de cet homme", je tomberais la barbe, et je dirais : "Coucou, c'est moi !"
Si j'entends : "Si nous avions su que nous l'aimions autant, nous l'aurions aimé davantage", je dirais : "Trop tard !"
Si j'entends : "Moi, j'aurais été prêt à lui donner de l'argent s'il me l'avait demandé", je dirais : "Vous n'auriez pas un cent de balles ? C'est pour jouer..."
Si j'entends... Oh, et puis non, je ne veux rien entendre. Et je ne dirai rien. Et je ne me montrerai pas. Ca romprait le charme de ces sorties interparoissiales sur les parvis en demi-lune de nos églises. J'attendrai encore un peu...

La fille caramel : J'ai l'impression de vous entendre à la radio.

Le redevenu vert : Une impression, c'est mieux qu'un effet, non ?

(La fille caramel s'approche de la fenêtre.
Elle allume la radio.)

Le redevenu vert (et la voix de la radio) : Quand notre pays bande, celui d'à côté accouche d'un enfant de salaud.

(La fille caramel éteint la radio.)

La fille caramel : Vous dites des choses terribles !

Le redevenu vert : C'est sous le couvert de la voie artistique. Vous en voulez une autre ?

La fille caramel : Oui.

Le redevenu vert : Tout commence par une giclée de sperme et tout se termine par une poignée de cendres. Encore ?

La fille caramel : Oh, oui, encore !

Le redevenu vert : Auditrice ! Spectatrice ! Collaboratrice ! (Un temps.) Vous avez des enfants ?

La fille caramel : Oui.

Le redevenu vert : Combien ?

La fille caramel : Deux.

Le redevenu vert : J'espère que vous avez pris du plaisir en les concevant... (Un temps.) J'ai la dent dure mais le ventre mou.

(Un temps.)

(A suivre.)

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6 mai 2008 2 06 /05 /mai /2008 14:53

La femme : Comment pouvez-vous dire ça ? Vous pensez ce que vous dites ?

L'homme : Les paroles s'envolent ; les écrits restent. Je vous invite à assister à l'envol d'une parole. (De la tête, il suit une trajectoire ascendante.) Regardez : ce sont des phrases en l'air...

La femme : Qu'est-ce que vous avez dit ?

L'homme : Qui êtes-vous ?

La femme : La fille caramel.

L'homme : Ah ! C'est vous ! Je ne vous attendais pas sitôt, comme on dit au théâtre... Vous venez voir la bête ? Je suis conforme à l'idée que vous vous étiez faite ? Non, sans doute. C'est toujours comme ça. Je vous avais prévenue. L'oeuvre de l'homme est plus grande que l'homme. Il ne faut pas voir les carcasses. Ca déçoit. Je n'aurais dû rester qu'une voix. Mais bon, puisque vous avez insisté...
(Un temps.)
Vous ne savez pas combien c'est important pour moi de vous recevoir ici, à la campagne...
(Un temps.)
Jamais je n'aurais pu prendre un air aussi détaché des choses si j'étais resté à la ville. Ce que je vais forcément être amené à vous confier vient de la ville. Maintenant que j'ai pu m'en extirper, je peux vous parler sans crainte. Je ne m'en suis pas extrait tout-à-fait vierge, mais pas assez endommagé pour m'empêcher de me taire... La ville n'aime pas qu'on parle d'elle chez elle... Je suis revenu ici, d'où je viens... De la maison-mère... C'est ici, que, de ma fenêtre, je vois le château d'eau et le clocher en dentelle, la pluie sur les champs labourés ; tout ce qui reste de sensations intactes... Mon âme, qu'emplissent et bercent ces doux reflets se libère un instant. Je convoque mon enfance pour en retrouver les parfums... Les jonquilles percent le sol près du vieux poulailler ; les mimosas embaument ; pourquoi le jaune est-il la couleur des crocus ? Il ne manque pas un bouton d'or sur la jaquette des petits Alpages. Bientôt, le coucou rechantera. Le lopin de terre, que je tiens de mes parents, est à tout bout de champ caressé de fleurs sauvages. La lisière de la forêt est plus belle que la forêt. Et la route qui la longe est, les soirs de pluie, empruntée par des salamandres qui s'en reviennent de chez le teinturier. Les giboulées de mars lavent le ciel et la terre. Et le ciel est tout mouillé. On entend tendre les joues et les lèvres des feuilles tendres vers les averses...

La femme (La fille caramel) : C'est beau, c'est clair. Mais ne cherchez pas à me séduire encore. C'est déjà fait. Et ne vous esquivez pas. Pourquoi avez-vous quitté la radio ? La station ne passe plus que des rediffusions.

L'homme (Le redevenu vert) : La station debout est devenue pénible.

La fille caramel : Oui, bien sûr. Encore une pirouette ! La dérision, toujours et encore... C'est bien plus compliqué que ça, c'est ça ?

(A suivre.)

-----
Carnet noir

Lucien Jeunesse :
Une voix légendaire de la radio s'éteint.

Avec la disparition de Lucien Jeunesse, qui a animé, pendant 30 ans "Le jeu des 1 000 francs" (devenu "Le jeu des 1 000 euros") sur France Inter, c'est un peu la fin d'une époque, celle où, grâce à des Tchernia, Artur (José), Cappelovici (toujours parmi nous), la courtoisie et le bon français avaient droit de cité, qu'elle soit de Carcassonne ou d'Aigues-Mortes.
"A demain, si vous le voulez bien."

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4 mai 2008 7 04 /05 /mai /2008 12:08
A Jean-Charles Aschéro,
Maître postier de nuit.


"Les gens,
il conviendrait de ne les connaître
que disponibles."
Léo Ferré

Personnages :

Le redevenu vert
La fille caramel
L'annonceur
Le spécialiste des tumeurs-rumeurs
L'invitée
Le régisseur
Le facteur

ACTE I


Nous pourrions envisager :

Une façade de maison, avec un massif d'hortensias près du mur.
Une fenêtre ; sur le rebord, un récepteur-radio.
Une boîte aux lettres.
Un banc de fer vert, ajouré comme de la dentelle.
Sous un petit auvent, pompeusement appelé "marquise", une table et deux chaises cannées sorties de dedans.
Au dessus, un balcon.

Nous sommes à la campagne :
il serait bon de l'évoquer comme on pourra.
Il serait bon d'évoquer aussi une odeur -un parfum- de prunus en fleurs.

Une main se glisse dans l'embrasure de la fenêtre et allume la radio.)

Du récépteur radio : Autant vous l'avouer d'emblée, l'émission que vous écoutez actuellement a été enregistrée. Plus personne n'est dupe. C'est un secret de Polichinelle. Les acteurs et les techniciens qui l'ont élaborée n'ont aucun alibi s'ils s'écartent du droit chemin à ce moment précis. (Virgule musicale, puis voix d'homme :)
Myriam et Martine sont brouillées.
Betty ne parle plus à Guy.
Babette et Agnès étaient intimement liées, mais maintenant, elles sont en froid.
Guy parle à Suzon, mais pas à Raymond. Suzon en a voulu à Guy car elle l'a vu rire avec Raymond.
Jean et Jean-Pierre sont à couteaux tirés.
Pierre, Paul, Luc et Matthieu sont contrariés.
Claude et Dominique s'entendent comme larrons en foire et Claude et Denise sont comme cul et chemise pour dénigrer Paul et Albert.
(Un homme arrive sur le plateau ; il poursuit ce qu'on continue d'entendre à la radio.)
Eux sont brouillés entre eux.
Lucien et Paul ne font qu'un. C'est bonnet blanc et blanc bonnet.
Mais il ne faut pas mélanger ses sorchons et ses terviettes : il faut laver son linge en sale en famille.
Maintenant, ils se font la gueule.
Mais, aux dires de l'un, c'est l'autre qui a tort.
Prendre position, c'est déshabiller Pierre pour habiller Paul.
Denise taille un costume à Pierre et Pierre est habillé pour l'hiver.
D'ailleurs, Pierre est tailleur.
Marcel a reçu une veste de Marinette.
Marie-Pierre en veut à Marie-Ange.
Marie-Pierre a son caillou.
Mais Marie-Ange ne fait pas d'efforts.
Chacun campe sur ses positions.
Personne ne veut passer l'éponge.
Pierrette n'aime pas Hugues mais elle a ses raisons.
Devant lui, tout le monde aime bien Gaston. Mais dès qu'il a le dos tourné, il doit avoir les oreilles qui lui sifflent et les tempes qui battent.
Isabelle fait la tête la Elisabeth et Elisabeth en veut à Gaston ; elle prétend que c'est à cause de lui qu'Isabelle a pris ses distances.
Martine et Martine sont fâchées depuis longtemps mais ne savent plus pourquoi.
Claude dit que Claude n'est pas un homme.
Dominique pense que Dominique est une femmelette et l'a laissé entendre à Marie-France. Marie-France l'a répété à Guy qui l'a confié à Betty. Mais Betty est l'une des meilleures amies de longue date de Dominique.
Véronique, Monique et Thérèse n'aiment pas Théodule, parce que, chaque fois qu'il les voit, il ne peut pas s'empêcher de faire rimer leurs prénoms avec ce que vous pouvez très bien imaginer. C'est l'hôpital qui se moque de la charité !
Rose-Marie croit que tout le monde lui en veut, mais c'est pathologique. Du coup, elle en veut au monde entier. En fait, tout le monde l'aime bien, mais c'est tout. De toute façon, elle n'est pas riche.
Et puis voilà, c'est la vie.
Ne dites pas du mal de moi dès que j'ai le dos tourné.
Toute ressemblance ou similitude avec des personnages vivants ou ayant vécu ne serait que fortuite et...

(Une femme arrive.
Elle éteint la radio ; l'homme s'arrête de parler.)

(A suivre.)

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3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 12:08

L'experte en tôle :  (Elle déplie son papier et lit :) Nous, experte en tôle, certifions avoir examiné ces jours derniers, le véhicule immatriculé "Trois chiffres, deux lettres, deux chiffres." immobilisé sur le champ sis à mi-chemin entre le souvenir et la mémoire. La mission qui consistait à en reconstituer l'histoire a été rendue complexe par la spatio-temporalité de l'objet, et l'empressement zélé de certains à vouloir utiliser l'emplacement qu'il occupe. L'anamnèse établie, nous obervons, au vu des éléments en notre possession, un certain nombre de points obscurs et de zones d'ombre. Le contrôle d'une image polypoïde sigmoïdienne, révélée par un lavement baryté en double contraste, laisse ouvert le champ d'introspection. Bien qu'inscrite dans l'espace, la trajectoire reste virtuelle. Il ressort que la voiture n'en a plus. De ressort. Afin que nul n'en ignore, nous formulons que l'état de carence patent associé à...

L'ancien garçon de ferme : Hola ! Ho ! Nous sommes entre nous...

L'experte en tôle : Cette voiture était celle de votre maman.
(Un temps.)
Cette voiture était celle de votre maman. Vous ne le saviez pas ?

L'ancien garçon de ferme : Dans notre famille, nous avons toujours eu beaucoup de mal à nous parler. Parfois, elle me disait qu'elle n'avait pas son permis de conduire.

L'experte en tôle : C'est pourquoi elle avait instauré ce système de documents à converser. Hélas, elle n'a jamais pu le mettre en pratique. Même tarif pour cette lettre qu'elle n'a jamais pu envoyer. (Elle tend à l'ancien garçon de ferme la page du vieux journal.) C'est le préavis de décès de votre mère. Je comprends que vous ayez pu ne pas pouvoir le lire. Ca ne vous arrangeait pas.

L'ancien garçon de ferme : Elle voulait toujours tout conduire alors qu'elle n'y voyait plus rien. Maman est presque morte. Maman est presque au ciel. Donnez-moi de ses nouvelles...

(L'experte en tôle retire l'autre cube sous la voiture, et vient s'asseoir dessus, près de l'ancien garçon de ferme.
Elle décachette la lettre et commence la lecture...
Noir.
Rideau.


Photo Philippe Covès

Ci-dessus, la voiture qui a inspiré "Calandre".
Amusant : lors de la lecture publique de cette pièce au "gueuloir" du Théâtre de Poche de Toulouse, un auditeur attentif, à l'écoute de certaines scènes de description, a "reconnu" le modèle : une Peugeot 203 !
L'art au service de la technique ou la technique au service de l'art ?

----
PROCHAINEMENT SUR CET ECRAN
"POSTIER DE NUIT"
de Joël Fauré

Un homme, "Le redevenu vert", s'est retiré à la campagne, après une carrière, brutalement interrompue dans une station de radio.
L'une de ses anciennes auditrices, "La fille caramel", le retrouve et veut le convaincre de reprendre du service.
L'entreprise s'avère difficile...
Pourquoi l'un et l'autre campent-ils sur leurs positions et insistent-ils autant pour se faire mutuellement changer d'avis ?
Entre un dialogue de sourds et un amusant échange d'images, la vérité éclatera, pathétique et inattendue.

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2 mai 2008 5 02 /05 /mai /2008 12:08

L'ancien garçon de ferme : (Il explique ce qu'il voit.) Quel cirque ! C'est la répétition. "La répét'", disent les apocopistes. Je veux bien vous dire ce que je vois, mais je ne sais pas si j'aurais les mots justes. Je vais être en dessous de tout. J'ai l'esprit assiégé par ce qu'elle est en train d'écrire... Je le sais, ce qu'elle va écrire... Je le redoute. "Vous êtes terriblement lucide ; c'est dommage !" m'a dit un observateur patenté ou une connaissance hygiénique. Bon, alors, vous avez des camions. De gros camions. Tracteurs et semi-remorques. Pas de ceux qui sont bâchés. De ceux qui ressemblent à des boîtes de Mercurochrome. Mais en fer. Et partout sur leurs flancs, il y a de toutes petites fenêtres, vous savez, comme sur les calendriers de l'Avent... D'autres camions arrivent deux par deux, dans un vrombissement odorant... Ils dansent un étrange ballet et viennent se placer derrière contre derrière. Ca colle ! Une fois collés, on sent bien qu'il va se passer quelque chose ; on sent bien qu'il règne à l'intérieur une phosphorescence effervescente ou une effervescence phosphorescente. Il va y avoir du spectacle ! Les portes du fond s'ouvrent en accordéon, en vis-à-vis, en regard, ce qui permet une certaine communication... Une belle ouverture en musique se fait entendre, avec beaucoup de cuivres. Et puis, soudain, des claquements de fouet. Et pas une plainte. Des bêtes habituées ? Des cinglés ? Une autre fenêtre s'ouvre.
(Regards qui différent dans la gamme : amusement, étonnement, émotion.)
Je ne peux pas vous dire... Je ne sais pas vous dire... Vous ne comprendriez pas... (Silence.) Une fenêtre s'ouvre... Et le monde est là. Ah ! Les artistes ! Et les mots, les jolis mots qui s'amusent... "Deux et toi, ça fait pas sain." Que c'est drôle ! "Toi et toi, ça fait si." C'est futé ! "La joie, c'est joli sans "l", mais avec "e"... Ah ! Que c'est bien trouvé ! Pantalon et Colombine...
(Un temps.)
Une fenêtre s'ouvre... Et c'est la parade des amoureux. Je n'aime personne parce que personne ne m'aime ou personne ne m'aime parce que je n'aime personne ?
(Un temps.)
Une fenêtre s'ouvre... Et se projettent des pellicules à sangloter. "Les revenons-y de l'extrême nostalgie sont toujours décevants".
(Un temps.)
Une fenêtre s'ouvre... Des diapos et de vieux films de famille des familles. Tiens, celle-ci ressemble à ma belle-soeur... Et dire qu'ils vont venir jouer ça ici !...
(Un temps.)
Une fenêtre s'ouvre... C'est un voyant. Rouge. Vert. Rouge. Vert. Rouge. Rose ? "Tout ce qui est vert n'est point rose et tout ce qui est rose n'est point vert." Rouge. Les lieux d'aisance ne sont pas accessibles... On va encore se faire dessus... Rouge. Vert. Rouge. (Il s'assoit.) Vert. (Il se lève.) Rouge. (Il s'assoit.) Vert. (Il se lève. L'experte en tôle revient sur le plateau, des documents à la main.
Elle est d'abord intriguée par le comportement de l'ancien garçon de ferme.)

L'experte en tôle : Assis. (L'ancien garçon de ferme s'assoit.) Debout. (L'ancien garçon de ferme se lève.) Assis. (L'ancien garçon de ferme s'assoit.) Debout. (L'ancien garçon de ferme se lève, semble s'apercevoir enfin de la présence de l'experte en tôle, et, dans un plissement de lèvres, s'accorde à reconnaître l'absurdité de son jeu.)

L'ancien garçon de ferme : Vous me faites marcher...
(Il s'assoit.)

(A suivre.)

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1 mai 2008 4 01 /05 /mai /2008 12:06
L'experte en tôle : Mesdames, messieurs, la basse-cour.
(Avec l'ancien garçon de ferme, elle descend de voiture.) Et voilà, nous sommes revenus sans encombre au point de départ. Degré zéro de conduite. La ferme est toujours aussi vieille, la route inutile et à rebitumer. Et pourtant, on est venu ici pendant notre absence. On a un peu défriché le pré carré. Il y a des pelles et des râteaux. Il y a des pressés. L'avant-courrier des tournées AIDA ? Les terrifiants hommes orange ? Ils le portaient sur leurs visages. Moi, à leur place, je me cacherais dans une boîte d'allumettes...

L'ancien garçon de ferme : Une grande ou une petite ?

L'experte en tôle : Ils n'ont pas perdu de temps les moines défricheurs... Et regardez ! Les gros camions joufflus, là-bas... Qu'ils me laissent au moins le temps de rédiger mon rapport... Je vous laisse défendre l'espace. Vous leur direz, s'ils s'approchent trop, que nous allons le libérer bientôt. Je voudrais un endroit calme pour écrire. (Elle désigne la ferme.) Vous croyez que je peux ?

L'ancien garçon de ferme : Tenez ! La clef. Faites-vous un peu de place sur la table de la cuisine...

(Exit l'experte en tôle.
L'ancien garçon de ferme reste un instant pensif.
Puis il retire l'un des cubes qui soutient la voiture et le lance sur le plateau, comme s'il s'agissait d'un dé.
Il s'assoit dessus.)

(A suivre.)

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30 avril 2008 3 30 /04 /avril /2008 15:48

(L'ancien garçon de ferme et l'experte en tôle s'adossent à la voiture.)

L'experte en tôle : "Mi ville sainte - mi ville d'eau". "Passage obligé". "Mignon petit hameau". "La capitale où est né ce chanteur que beaucoup aiment"...

L'ancien garçon de ferme : Il y a un lien ?

L'experte en tôle : J'ai ma petite idée...
(Elle déplie le plan ; éprouve quelques difficultés à le replier : c'est courant.
Elle déplie la page de journal et la parcourt des yeux.
Elle inspecte la lettre.
Elle sort un calepin et prend des notes.
L'ancien garçon de ferme sort de sa poche un modèle réduit de voiture, reproduction de l'original.)

L'ancien garçon de ferme : Teuf ! Teuf ! Je suis un imposteur. Je vous ai dit que j'avais peur ; ce n'est pas vrai. Je n'ai pas peur : j'ai très peur. A cause d'elle. (Il désigne la voiture.) A cinquante, c'est le volant qui tremble. A cent, ce sont les vitres. A cent cinquante, c'est moi. Et pourtant, il ne reste plus beaucoup de temps. Vous montez ? Vite ! (L'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme remontent dans la voiture.) Je crois maintenant être sûr de savoir à qui elle est. Je retrouve un peu la mémoire. Avec elle, nous avons eu un accident. Nous étions un accident. Je suis presque mort. Elle ! Elle ! Elle voulait toujours tout conduire, alors qu'elle n'y voyait plus rien. Et moi, j'étais toujours avec Elle... Je l'ai suivie à "Mi ville sainte- mi ville d'eau", j'ai connu "Passage obligé" et "Mignon petit hameau". Et aussi "La capitale où est né ce chanteur que beaucoup aiment"... A trop labourer le passé, il faut s'attendre à découvrir des ruines. Et mon passé est là qui me poursuit et me promène. Le passé fidèle au passé. J'ai toujours été du genre : "Je tombe en panne ; j'appelle la dépanneuse : la dépanneuse tombe en panne". Ou "Je tombe dans un carré d'orties ; des guêpes viennent me piquer". Ma mère me disait : "Il pleut toujours sur le mouillé". Ce qu'on cherche souvent très loin est souvent très près. Je ne suis pas resté garçon de ferme, et je  n'ai pas pu devenir col blanc. Je ne sais pas m'occuper de la ferme et mes cols sont crasseux. Je ne sais pas conduire les tracteurs et mes phrases sont boiteuses. A cause d'Elle. Toujours contrarié. Encore Elle ! Elle ! Elle ! Teuf ! Teuf ! Je suis presque mort. Et pourtant, ne clouez pas mon cercueil et laissez la tombe entrouverte. J'ai peur de m'étouffer encore. Teuf ! Teuf ! Elle ! Elle ! Elle au bord de la mère, lui au bord des larmes...
(L'ancien garçon de ferme parle de plus en plus vite.
Le lecteur comprendra qu'avec ce procédé, nous voulons traduire la course de la voiture qui gagne en vitesse.)
Sur le livret de santé, il est écrit : "L'enfant a-t-il crié ?" Bien sûr qu'il a crié ! Il a crié. Il a même hurlé. Et vous l'avez fait sortir quand même, bande de représentants à la "six-quatre-deux" ! Vous l'avez fait sortir sans vous soucier du noeud qui se trouvait sur le cordon ombilical, noeud qui devait vous rappeler qu'il fallait penser à le sectionner. Et vous ne l'avez pas fait ! Le chien aboie, la caravane passe, le vagin vagit et le pénis peine. Oui, je sais, quand il crie, l'enfant, c'est qu'il est en bonne santé, qu'il chasse les glaires, mais bon... (Il parle de plus en plus vite.) Vous l'avez fait sortir quand même et vous l'avez englué dans un magma de contraintes et de difficultés dont il n'a jamais pu se décoller...

L'experte en tôle : Freinez ! Mais freinez, mort d'Elle !

(Noir total.
Bruit d'acclamation de la foule.
Lumière.
L'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme sont debouts dans la voiture, grâce au toit ouvrant.
Ils saluent et ressemblent à des papes ou à des chefs d'Etats.
Caquètement de poules.)

(A suivre.)

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