24 avril 2008 4 24 /04 /avril /2008 12:27

L'ancien garçon de ferme : Bonjour. Savez-vous où nous sommes ?

La femme au calendrier : "Mi ville Sainte - Mi ville d'eau".

L'ancien garçon de ferme : Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

La femme au calendrier : Oui. Vivait ici, dans le temps, une jeune fille sage et rangée, malmenée par la vie. Elle allait, puisq'il le fallait. Elle n'avait pas demandé à être là. Si on le lui avait demandé, elle aurait dit non. Elle n'avait que des qualités : sa générosité était légendaire ; sa chasteté proverbiale. Elle parlait avec douceur, baignée dans une vie de poésie, où pas un mot ne dépassait l'autre. Et puis un jour, elle s'est lâchée. Elle a dit : "Con, couilles, bite, trou du cul. Oh ! oui, prends moi par les trous..." Il paraît alors que Dieu est descendu, l'a giflée et lui a dit : "Qu'est-ce que tu es conne, à trois mots près, tu avais ta statue dans les églises." Et, depuis, Dieu est devenu dépressif. Ici, on s'en est souvenu, et on en a fait une curiosité pour les touristes et les pélerins souffreteux. Pour ce qui est de l'eau, elle ne soigne pas mieux qu'ailleurs les rhumatismes; mais ça ne coûte rien de croire le contraire...

L'ancien garçon de ferme : Si ma mère était là, elle serait à ses pièces...

L'experte en tôle : C'est très commerçant, ici...

La femme au calendrier : Ne les écoutez surtout pas. Ils vous vendraient n'importe quoi. Vous êtes ici en touriste ou en pélerin ? Au vu de votre plaque minéralogique, je constate que vous n'êtes pas de la région.

L'experte en tôle : Nous suivons un itinéraire tracé d'avance par quelqu'un que nous aimerions bien connaître...

La femme au calendrier : Un voyage organisé, en quelque sorte ?

L'experte en tôle : En quelque sorte...

La femme au calendrier : (Désignant la voiture.) Elle tiendra le coup ? Elle aurait bien besoin de passer par les Mines.

L'experte en tôle : Elle en a vu d'autres... Merci pour tout. Le programme est chargé. Nous devons faire un peu vite. Sans quoi les volailles n'auront plus rien pour se percher. Nous avons un plan de bataille à respecter, une lettre à ne surtout pas poster, un vieux carré de journal jauni à terminer de lire. Nous avons aussi affaire à un enfant de la balle qui veut installer coûte que coûte ses gros cubes sur notre trajet. Et par dessus le marché, de terrifiants hommes orange qui exercent sur nous une terrible pression. Et, à dire le vrai, cette voiture, qui ne nous appartient pas, c'est un emprunt pour la vacance, nous pèse sur les bras.

La femme au calendrier : (Interloquée.) Ca me laisse sans voix.

L'ancien garçon de ferme : Tenez, prenez-donc un ticket à converser. (Il lui tend un document. La femme au calendrier s'en saisit et lit.) "Vous y comprenez quelque chose, vous, à... (Entre parenthèses, choisir un thème brûlant d'actualité.) Le temps va-t-il changer ?" Vous savez, je suis limitée. Non pas en intelligence, mais en volonté de tout vouloir comprendre.

L'ancien garçon de ferme : Eh bien ! Vous voyez ! Ca marche !

(A suivre.)

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23 avril 2008 3 23 /04 /avril /2008 12:15

L'experte en tôle : Nous avons beaucoup roulé et j'ai comme l'impression d'avoir fait du surplace. Où est-on ?

L'ancien garçon de ferme : Mi ville Sainte - mi ville d'eau. En rouge sur le plan.

L'experte en tôle : Vous pensez que nous y trouverons notre miel ?

L'ancien garçon de ferme : C'est du domaine du possible. (Il se dirige vers l'arrière de la voiture et ouvre la malle.)

L'experte en tôle : Ca pourra nous aider ?

L'ancien garçon de ferme : Je crains que non. Ce fut une malle bourrée de choses les plus diverses. Hélas, les outrages du temps en ont hâté le pourrissement. Sauf peut-être cette boîte de fer-blanc... (Il ouvre une boîte et en sort divers papiers. Il lit :) Documents à converser. Exemplaire à converser. Papier recyclé. Papier glacé. Papier vergé. Ticket à converser.

L'experte en tôle : A converser ? A conserver !?

L'ancien garçon de ferme : A CONVERSER !

L'experte en tôle : Vous dites ?

L'ancien garçon de ferme : Vous me parlez ?

L'experte en tôle : A converser ?

L'ancien garçon de ferme : Eh bien, vous voyez bien, ça marche, c'est tout-à-fait ça : documents à converser... Nous n'avons pas de conversation. C'est aussi ennuyeux que d'entendre du Fauré. Converser ? Parler de quoi ? Des enfants ? Je n'en ai pas. Des femmes ? Je n'en ai plus. De l'argent ? Je n'en ai plus non plus. Ma mère m'a dit de faire attention à ce que je disais...

L'experte en tôle : Ici, nous aurons au moins un mobile : nous pourrons parler de chevaux et de cylindrées. Il nous faudrait quelqu'un qui ne soit pas nous deux pour embrayer sur des situations et des dialogues nouveaux...

L'ancien garçon de ferme : Beaucoup d'âmes qui vivent dans ce Sacro-saint lieu. Voyez comme cette passante est curieuse, là-bas (Il désigne un point, côté jardin.) avec son grand calendrier sous le bras. Un de ces grands calendriers cartonnés qu'offrent les entreprises et les agences, le mois de décembre venu. Anachronique. Nous sommes au mois d'août. Est-ce celui de l'année dernière ou de l'année prochaine ? Ou de l'année en cours ? Qu'est-ce qu'elle veut prouver ? Quelle est sa théorie ? Elle nous a vus. Elle se dirige vers nous.

L'experte en tôle : Nous pourrons peut-être l'interroger ?

L'ancien garçon de ferme : Dans le temps, ça marchait encore...

(Une femme s'approche effectivement.
Sous le bras, elle porte un grand calendrier cartonné, un de ceux qu'offrent les entreprises et les agences, le mois de décembre venu.)

(A suivre.)

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22 avril 2008 2 22 /04 /avril /2008 12:22

ACTE II

Décor inchangé.
Nuit.
La voiture, "tous phares allumés".

L'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme sont dans la voiture.

Voix off : Nous avons beaucoup roulé. Notre volonté était notre seul carburant. Nous avons traversé des villes et des villages, parcouru des habitats dispersés, recensé des habitats concentrés, entr'aperçu des fermes isolées, effleuré des immeubles encastrés. Que se passe-t-il sous tous ces toits, dans les demeures ? Combien de détresses, de drames, de secrets avons-nous frôlés ? Nous qui cherchions à savoir, à côté de combien de vérités sommes-nous passés sans les soupçonner ? De greniers et de galetas où, près d'une collection de vieux "Pif-Gadget" dorment des Van Gogh et des manuscrits de Barbara ; de caves où sont retenues et attachées des gamines volées dont on voit la frimousse dans les journaux ; de mansardes ou de donjons aménagés, aux murs tendus de reps et de serge, où prélats, politiques et décideurs se font fouetter, assujettis sur des croix de saint-André. A côté de combien de corps perdus, assassinés, mutilés, ne nous sommes-nous pas arrêtés ? De toute façon, la police et les journaux n'en font qu'à leur tête. Les journaux, quand ils n'ont pas pu voler la photo de la victime, ou, mieux, celle de l'assassin, publient la photo de la maison de la victime. "La maison où s'est joué le drame". "La maison du crime". "La maison..." La maison... Comme s'il n'y avait pas assez de tuiles comme ça !
Oui, nous avons beaucoup roulé. Oui, notre volonté était notre seul carburant. Mais nous avons failli en manquer. Nous nous sommes arrêtés dans une station-service pour faire le plein d'énergie. Un panneau disait : "Mécanique toutes marques". Nous avons demandé au pompiste s'il ne pouvait pas nous aider à ouvrir notre malle qui était coincée. Il n'a pas posé de question. Il a fallu du décapant, du dégrippant, un pied de biche, de sanglier et un chalumeau pour qu'enfin cèdent des espèces de gonds. Le coffre ouvert, ce que nous y avons trouvé n'a pas manqué de nous surprendre mais nous n'avons rien laissé paraître... Le pompiste n'a toujours pas posé de question. Tant mieux. Nous avons payé et nous sommes repartis. Nous avons encore beaucoup roulé...

(Durant cette narration, la lumière croît.
Pleine lumière.
Les phares s'éteignent.
L'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme descendent de voiture.
L'ancien garçon de ferme s'étire et se dégourdit les jambes, comme il est naturel de le faire après avoir beaucoup roulé.)

(A suivre.)





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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 12:41

L'ancien garçon de ferme : Ces terrifiants hommes orange me rappellent encore mon enfance. Avec leurs grosses machines, ils me faisaient peur, déjà. Ca sentait vraiment le goudron. Je courrais m'enfermer dans l'étable. Pourtant, ils mettaient d'accord les nids-de-poule et les dos-d'âne. Mais c'était plus fort que moi. Des messieurs qui dament, ça pose question, n'est-ce pas ?

L'experte en tôle : Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

L'ancien garçon de ferme : De la Résistance. Nous n'avons pas le choix. Mais nous croiserons le fer s'il le faut. Nous le lacherons pas le morceau avant de savoir ce que nous voulons savoir. Tous ces olibrius masqués me stimulent. Il y a trente ans que tout le monde dort et tout le monde se réveille en même temps. Alors, bien sûr, ça crée des encombrements dans les bains-douches. C'est la crise du logement. Des pléthores de gugusses à pied et une seule bagnole ! Un cirque ! Barnum ! Aida ! Des hommes orange et un mètre-étalon ! Et puis quoi encore ? Une reproduction de la Sixtine ? Une fabrique de cuissardes ? Mais moi, je me battrai. Je me battrai comme un escargot. De Bourgogne. Avec des antennes comme des gourdins. Je me battrai comme un escargot. Je me battrai comme un oiseau. De proie, de feu, de paradis. Avec des ailes commes des pays. Je me battrai comme un oiseau. Je me battrai comme un taureau. De combat. De corrida. Avec des roubignolles comme des planètes. Avec un vit comme un clocher. Je me battrai comme un taureau.

L'experte en tôle : Quel lyrisme ! Le genre de prose qui prend du temps et qui ne fait rien avancer. Ah !...

L'ancien garçon de ferme : Vous avez une proposition forte à faire ?

L'experte en tôle : Peut-être... (L'experte en tôle désigne un point, au lointain, en fond de scène.) Que voyez-vous, là, tout au bout, au plus loin que votre regard puisse aller ?

L'ancien garçon de ferme : Notre mémoire.

L'experte en tôle : Très bien. (Elle désigne maintenant un point, au lointain, derrière le public.) Et là, tout au fond, bien plus loin qu'eux, au-delà, derrière ces murs ?

L'ancien garçon de ferme : Des souvenirs.

L'experte en tôle : Très bien. Un devoir de mémoire et une boutique de souvenirs, avec des cartes postales, des cartes routières, des timbres et même des journaux. Et sur le trajet, tout est possible. Vous me suivez ? Avec un peu d'imagination et un peu de chance, et beaucoup de vélocité, nous saurons tout sur cette auto. Vous conduisez vite ?

L'ancien garçon de ferme : Vite, mais prudemment.

L'experte en tôle : Alors, il n'y a plus une minute à perdre. Prenez le volant et fermez les yeux. Et embarquez-moi ! Vite ! Il faut être de retour avant demain matin.

Voix off  (Type fête foraine.) : En voiture, en voiture pour un prochain départ ! Roulez jeunesse !

(L'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme prennent place dans la voiture.
L'ancien garçon de ferme est au volant.

Noir intégral sur le plateau.
Contre toute attente, les phares de la voiture s'allument et éclairent côté jardin.)

(A suivre.)

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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 12:25
L'experte en tôle : Voyons... Repassez-moi votre bon plan...
(L'ancien garçon de ferme lui tend le plan.
L'experte en tôle le déplie sur le capot de la voiture et se penche pour le consulter.

Deux hommes arrivent sur le plateau.
Ils sont entièrement vêtus d'orange.
Démarche mécanique, un peu comme des soldats désarticulés.)

Les deux hommes orange : Nous sommes des fonctionnaires.
On nous a dit de faire.
On nous a dit de faire.
Nous sommes des fonctionnaires.
C'est pas pour vous déplaire.
Nous sommes des fonctionnaires.

(Surprise et soupçon d'inquiétude chez l'experte en tôle et l'ancien garçon de ferme.)

L'experte en tôle : Messieurs. A qui avons nous affaire ?

Premier homme orange :
Je suis le premier homme orange. Mon "bonjour" est sous-entendu dans ma question : "Vous êtes perdus ou vous avez perdu ?"

L'experte en tôle :
Si l'on devait par le détail vous expliquer ce que nous faisons là, je parierais cher que vous ne nous croiriez pas.

Premier homme orange :
Ca m'étonnerait. Pas le temps. Plus le temps d'être étonné. La mise en place du chantier a trop traîné...

L'experte en tôle :
Quel chantier ?

Premier homme orange :
Parlons peu et parlons bien. A l'entrepôt, tout est prêt : le gravier et le goudron, les rouleaux et les camions, les pelles, les dames et les demoiselles. Des élus ont eu des largesses pour des longueurs ; notre mission, madame, monsieur, est de rendre cette route plus large que longe...

L'experte en tôle : Mais enfin, c'est ridicule ! Elle est totalement désaffectée. Il y a bien longtemps qu'elle n'est plus aux essieux. Elle n'apparaît même plus sur les cartes...

(Le premier homme orange se penche sur le plan étalé sur la voiture et désigne du doigt un point précis.)

Premier homme orange : Et ça, c'est quoi ?
Faut pas nous la faire...
Nous sommes des fonctionnaires.
Nous sommes des fonctionnaires.
On nous a dit de faire.
On nous a dit de faire.
Nous sommes des fonctionnaires.
C'est pas pour vous déplaire.
Nous sommes des fonctionnaires...
Au motif de l'article que vous savez et au titre du stationnement gênant, nous vous mettons en demeure de déplacer votre véhicule dans les délais les plus brefs. La non-exécution de cette injonction sera sanctionnée par l'enlèvement immédiat et le dépôt en fourrière. Dernier avis avant mise en demeure. Les travaux débutent demain dès potron-minet. Ne cherchez pas à m'amadouer. Je m'y connais en voiture. Ma femme s'appelle Mercédès.

L'experte en tôle :
Attendez... (Elle entraîne le premier homme orange à l'arrière de la voiture et désigne la malle.) Vous voulez bien essayer de l'ouvrir ? (Le premier homme orange tente d'ouvrir le coffre. Echec.) Vous n'y arrivez pas ?

Premier homme orange :
Non.

L'experte en tôle :
Nous non plus.

(Les deux hommes orange se retirent à reculons.
Même démarche mécanique.)

(A suivre.)
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19 avril 2008 6 19 /04 /avril /2008 11:44
L'ancien garçon de ferme : Et dire qu'elle a été propre, belle et neuve. On vient de l'acheter. C'était hier. Ou avant-hier. Voyez ce qu'on va devenir ! Je l'imagine, sortant de ses chaînes, bel écartement, bon empattement, luisante sur les flaques, échappement libre, à la conquête de l'asphalte. Au volant, on doit sûrement avoir vingt ans, et fier comme Artaban...

L'experte en tôle : Il y a de quoi, non ? A la campagne, une voiture, autrefois, ça ne courait pas les rues... A vingt ans. L'âge de tous les "possible". On dirait que vous n'avez jamais eu vingt ans...

L'ancien garçon de ferme : Si, mais pour moi, à vingt ans, ma voiture était déjà vieille et elle me causait beaucoup de souci. Je ne suis pas de ceux qui en changent lorsque le cendrier est plein. Je n'ai jamais frimé grâce à mes chromes. J'ai eu des temps très durs. Les filles n'étaient que des silhouettes de papier et l'amour des idéaux de chanson. Et puis, moi, je ne laissais pas traîner mon courrier personnel. Et je ne laissais pas ma voiture garée n'importe où...

L'experte en tôle :
Nous ne nous ressemblons pas tous et nous n'avons pas la même conception du rangement.

L'ancien garçon de ferme :
Moi, je crois qu'on doit être très ennuyé de n'avoir pas récupéré cette voiture. Il est des choses auxquelles on ne peut pas se faire. Elle recèle tant de mystères...

L'experte en tôle : A votre avis, sont-ce ceux d'une femme ou d'un homme ?

L'ancien garçon de ferme : Il n'y a pratiquement pas de différence entre une femme et un homme : il n'y a que les deux premières lettres qui changent...

(Un temps.)

(A suivre.)

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18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 13:54

L'experte en tôle : (Voix d'hôtesse.) Votre attention, s'il vous plaît, c'est l'Intendante Interministérielle qui vous parle. Le propriétaire du véhicule immatriculé "Trois chiffres, deux lettres, deux chiffres", qui est sans doute aussi l'étourdi qui timbre des lettres sans rédiger la contre-adresse et, à fortiori, l'adresse, et qui plus est sans les envoyer ; qui est sans doute aussi l'acheteur indulgent qui s'est procuré dans les années cinquante un plan des routes de ce pays, entaché de malencontreuses inversions associées à de flagrantes coquilles, est instamment prié de se faire connaître. Cette personne est attendue ici-même, dès maintenant. Il va sans dire qu'aucun reproche ne lui sera fait, malgré la féroce envie que nous avons de lui en faire.
(Un temps.
Attente.
Rien ne se passe.)
Nous détenons aussi un carré de journal jauni. Y sont imprimés des avis de décès. Par analogie, nous pouvons les dater de la même époque que le plan. Nous ne pensons pas qu'il y ait une relation, mais on ne sait jamais : les routes sont toujours aussi peu sûres. Une disparition a dû vous toucher, vous marquer. En tous cas, ça vous a remué ; vous y avez accordé assez d'importance pour en garder une trace. Si vous n'en avez pas fait le deuil, sachez que nous tenons cette feuille morte à votre disposition.
(Un temps.
Attente.
Rien ne se passe.)
Une situation inédite et angoissante se présente à nous. Comment allons-nous nous y prendre ?
(Elle fait le tour de la voiture.)
Quand on rentre quelque part, on est d'abord saisi par une odeur particulière, unique, caractéristique. Elle peut nous en apprendre beaucoup.
(Elle ouvre la portière de la voiture, hume intensément l'air ambiant de l'habitacle.)
Odeur de tabac très froid. Sueurs anciennes. Miasmes et scories populaires. Dénaturée par la fiente des poules, senteur de la succession des jours et des jours et du temps qui s'écoule et en remet toujours une couche. Ce qui n'arrange rien. Ou ce qui explique tout. Tout pourrait commencer par l'odeur de cet intérieur. Qui et quoi se mêlent pour résulter en un "je-ne-sais-quoi" indéfinissable que l'on ne retrouvera pas si l'on n'y revient pas. Rouler une patine des lieux et des choses mariées à la pellicule que dépose aujourd'hui. Voilà pourquoi aucune odeur ne ressemble à une autre. Usure naturelle. Intérieur en simili-panthère. Vieux caoutchoucs poreux : l'huile, l'eau et le carburant en savent quelque chose. Ce qui dénote une certaine négligence certaine de la part de notre invité-mystère. Je ne constate aucune tricherie sur ce qui aurait pu être malodorant, ni artifice pour en masquer l'état. Si... peut-être... Relents de parfum bon marché, à peine perceptibles. Il faut avoir le nez exercé. Je crois que cette voiture a transporté beaucoup de monde. Beaucoup de traces d'odeurs corporelles mêlées. C'est toujours un brassage intéressant à analyser. Mais qui peut aussi considérablement compliquer nos recherches. Vous dites que cette voiture se trouve ici depuis... ?

L'ancien garçon de ferme : Vingt-cinq à trente ans...

L'experte en tôle : Laissons tomber. Des générations de poules sont passées par là. Et les poules, ça ne vit que par leurs derrières... Même en voiture, elles ne savent pas se retenir. Regardez ! De quoi amender et fertiliser tout ce que vous voudrez sauf nos petits besoins et nos grandes envies. Nous ne sommes pas sur un terrain propice. Laissons là ces impondérables. Il ne faut pas brûler les étapes...

(A suivre.)




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17 avril 2008 4 17 /04 /avril /2008 13:41

L'experte en tôle : Venez... (Elle entraîne l'avant-courrier des tournées AIDA à l'arrière de la voiture et désigne la malle.) Essayez de l'ouvrir. (L'avant-courrier des tournées AIDA tente d'ouvrir le coffre. Echec.) Vous n'y arrivez pas ?

L'avant-courrier des tournées AIDA : Non.

L'experte en tôle : Nous non plus. Repassez la semaine prochaine. Nous aurons bien avancé d'une manière ou d'une autre. Il se peut que tout soit bouclé avant. On peut vous toucher quelque part ?

L'avant-courrier des tournées AIDA : J'ai épuisé mon stock de cartes de visite mais je dois avoir sur moi... (Il fouille dans la poche intérieure de sa veste et en sort un stylo et un prospectus.) Oui, voilà, ceci fera l'affaire. Un prospectus, de ceux que l'on vous tend dans la rue ou que l'on vous refourgue quand vous êtes docilement arrêté à un feu rouge. Pas moyen d'y échapper. En réalité, ils ne deviennent utiles que lorsqu'on y écrit ce qu'on veut soi-même. Ils ont bon dos !
(Il griffonne ses coordonnées et donne le document à l'experte en tôle.)
Vous me ferez signe, hein ? Vous me ferez signe ?

(Il s'en va en reculant, avec force signes de la main.)

L'ancien garçon de ferme : Quel raseur ! On n'avait pas besoin de ça, comme dirait ma mère. Maintenant, on va se sentir obligés d'aller plus vite à cause de lui.

L'experte en tôle : Mais non, on n'est pas obligés de tenir nos promesses.

L'ancien garçon de ferme : Qu'est-ce qu'il a écrit sur le prospectus ?

L'experte en tôle : Tenez, lisez-vous même. (Elle lui tend le prospectus.)

L'ancien garçon de ferme : C'est l'écriture de quelqu'un qui se donne de l'importance. Donc, ce n'est pas quelqu'un de très important. Voyons au recto pour savoir dans quelles rues il se promène... Ca en jette ! En très gros : "SOYEZ HEUREUX". Voisin du "X" de "heureux", et en suspension dans l'air un astérisque. Je n'aime pas ça... J'ai un renvoi... Alors voyons... Tout en bas, en minuscule, petit, petit... (Il rapproche le document de ses yeux.) "Ou malheureux, selon stock disponible. Dotation mondiale sous réserve d'erreur typographique. Document non contractuel." Qu'est-ce que je vous disais ?

L'experte en tôle : Moi, si je peux me permettre, je crois qu'il ne faut pas perdre trop de temps avec ce genre de réclame... J'ai envie de relancer un appel.

(A suivre.)

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16 avril 2008 3 16 /04 /avril /2008 13:12

L'homme : Je suis l'avant-courrier des Tournées A.I.D.A, Aujourd'hui Ici Demain Ailleurs. Je suis celui qui repère les emplacements stratégiques où nous pourrons installer notre caravane. Je ne vais pas atermoyer. Cet endroit, il me le faut. Je le convoite depuis trop longtemps. Je suis heureux de savoir que cette voiture vous appartient et que vous allez pouvoir l'enlever. Alors donc, faites-moi savoir : les gens sortent ici ? Ils sortent quand ? Souvent ? Quand il pleut ? Quand il ne pleut pas ? Ils viendront ? Ils ne viendront pas ? Il y a une équipe de foot qui gagne souvent ? Et qui se déplace à l'extérieur ? Il y a une cible ? Quel est le taux d'ozone de chanlandise ? Vous comprenez, on ne pleut plus se permettre de se déplacer comme ça, nous autres. Les temps sont durs. Nous payons une taxe à l'essieu ; nous attendons encore un peu avant de changer les pneus.

L'experte en tôle : Doucement, tout doucement. Vous voyez bien que vous ne pouvez pas vous installer ici. C'est trop important... Cette voiture...

L'homme (L'avant-courrier des tournées AIDA) : Mais une voiture, par essence, c'est fait pour rouler. Vous savez, il nous arrive de nous installer sur les parcs à autos des supermarchés.

L'experte en tôle : Oui, mais quand les autos n'y sont plus. Que le supermarché est fermé. Que les gens ont bien acheté de quoi garnir les coffres. Farcies, les autos... Beurk... On ne les laisse repartir que lorsqu'ils les ont bourré jusqu'au plafonnier. Ici, c'est loin d'être le cas. C'est une coquille vide. Cette voiture est particulière. Elle a une histoire, une âme... Laissez-nous investiguer un peu au moins. Donnez-nous le temps d'y voir plus clair. Après, nous ferons place nette ; vous l'aurez ce coin, et vous pourrez y planter vos tentes et vos barnums. Je n'ai rien contre les cirques. Bien au contraire, j'aime beaucoup ça et je suis bon public.

L'ancien garçon de ferme : Oui, moi aussi j'aime bien ça. J'ai même des amis clowns. Et je connais une dompteuse de tigres et de pigeons.

L'avant-courrier des tournées AIDA : Depuis toujours, il y a des génies et des poètes qui veulent rendre le monde plus beau. Depuis toujours, il y a de méchants médiocres qui les empêchent de le faire. Comment voulez-vous qu'on avance ?

L'experte en tôle : Vous dites ça pour nous ?

L'avant-courrier des tournées AIDA : Je pensais tout haut. Je repasse quand ?
(On entend des poules caqueter et des canards cancaner.)
Quand on aura inventé du dentifrice pour les gallinacés ?

(A suivre.)


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15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 12:34

L'ancien garçon de ferme : C'est joli, ça. (Il désigne un ruban, dans les cheveux de l'experte en tôle.)

L'experte en tôle : Ca ? Ce n'est plus à la mode, mais c'est bien commode. C'est un "suivez-moi-jeune-homme". Mais attention, si vous me doublez, moi, je vous dépasse...

(L'ancien garçon de ferme s'approche du capot de la voiture, le tâte...)

L'ancien garçon de ferme : On dirait qu'elle est encore chaude. Qu'elle n'est pas tout à fait froide. Que les tuyaux travaillent encore...

L'experte en tôle : C'est que... le soleile frappe aujourd'hui à la verticale.

(Un homme arrive.)

Bonjour, monsieur. Vous avez entendu nos appels ?

L'homme : Si vous croyez que vous allez vous en sortir comme ça, vous pouvez toujours repasser. Vous croyez que je n'ai pas vu votre petit manège ? Ca fait un bon moment que je vous observe. Vous vous y prenez comme des manches. Ce n'est pas comme ça qu'on doit faire quand on veut piquer une bagnole...

L'experte en tôle : Mais enfin, monsieur, vous voulez rire ? Est-ce que nous avons la gueule de l'emploi ? Est-ce que nous avons la tête de voleurs ? S'il avait dû être volé, ce tacot le serait depuis longtemps. C'est bien plus grave que ça... Ce tas de ferraille appartient à monsieur. (Elle désigne l'ancien garçon de ferme.) Nous éprouvons quelques difficultés : l'arrière est en hayon. Moi, je ne suis là que pour savoir d'où il vient, pas où il va. A qui avons-nous affaire accessoirement ?

(A suivre.)

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