15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 12:34

L'ancien garçon de ferme : C'est joli, ça. (Il désigne un ruban, dans les cheveux de l'experte en tôle.)

L'experte en tôle : Ca ? Ce n'est plus à la mode, mais c'est bien commode. C'est un "suivez-moi-jeune-homme". Mais attention, si vous me doublez, moi, je vous dépasse...

(L'ancien garçon de ferme s'approche du capot de la voiture, le tâte...)

L'ancien garçon de ferme : On dirait qu'elle est encore chaude. Qu'elle n'est pas tout à fait froide. Que les tuyaux travaillent encore...

L'experte en tôle : C'est que... le soleile frappe aujourd'hui à la verticale.

(Un homme arrive.)

Bonjour, monsieur. Vous avez entendu nos appels ?

L'homme : Si vous croyez que vous allez vous en sortir comme ça, vous pouvez toujours repasser. Vous croyez que je n'ai pas vu votre petit manège ? Ca fait un bon moment que je vous observe. Vous vous y prenez comme des manches. Ce n'est pas comme ça qu'on doit faire quand on veut piquer une bagnole...

L'experte en tôle : Mais enfin, monsieur, vous voulez rire ? Est-ce que nous avons la gueule de l'emploi ? Est-ce que nous avons la tête de voleurs ? S'il avait dû être volé, ce tacot le serait depuis longtemps. C'est bien plus grave que ça... Ce tas de ferraille appartient à monsieur. (Elle désigne l'ancien garçon de ferme.) Nous éprouvons quelques difficultés : l'arrière est en hayon. Moi, je ne suis là que pour savoir d'où il vient, pas où il va. A qui avons-nous affaire accessoirement ?

(A suivre.)

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14 avril 2008 1 14 /04 /avril /2008 12:05

L'experte en tôle : Et si, tout ça, c'était du chiqué ? On ne s'est peut-être baladé que sur la plage arrière...
(Elle va inspecter l'arrière de la voiture.
Elle caresse l'arrondi de la carcasse.)
Ovale de l'oeuf. Ferraille moussue. Lichénisation par endroits. Très peu de chocs. Pas d'éraflure. Pas de point de rouille. Ce qui était comique, autrefois, sur ce modèle, c'était la flèche, l'indicateur de direction. Bien avant le feu clignotant, c'était un bras articulé qui se levait, tantôt à droite, tantôt à gauche. A l'époque, c'était d'un modernisme déroutant.

L'ancien garçon de ferme : Déroutant. C'est le cas de le dire. Je me souviens de la Traction Avant de mon oncle qui nous conduisait à Vêpres ou à confesse. Et la deux-chevaux de mes frères, relique des états sacerdotaux de mon abbé d'oncle, qui nous emmenait dans les tous premiers supermarchés de la région. Qu'il me serait doux de retrouver leurs odeurs de cuir mouillé et de bielles tièdes...

L'experte en tôle : Nostalgie. C'est pour participer à un défilé retro que vous m'avez demandé de venir ?

L'ancien garçon de ferme : Je suis trop habitué à ne pas prendre de décision tout seul. Ces désisions-là, je ne veux pas que vous ne les preniez pas à ma place.

L'experte en tôle : C'est de naissance que vous êtes comme ça ou ça vous est venu par la suite ?

L'ancien garçon de ferme : ...

L'experte en tôle : Vous pensez vraiment qu'il y a eu un drame autour de cette voiture ?

L'ancien garçon de ferme : Je ne sais pas. Je n'avance rien. Ce que je sais, c'est que je ne veux pas être le seul à endosser une responsabilité, s'il y en a une.

L'experte en tôle : Je vous remercie pour le cadeau. A y songer de plus près, je me souviens maintenant que ce modèle a posé un certain problème de conscience à un moment donné. L'avant du capot était surmonté d'un lion, emblème chromé de la marque, la gueule ouverte, les dents très acérées. Pendant que les réclames disaient : "Mettez un tigre dans votre moteur", que les stations-services offraient des queues de félidés à accrocher au rétroviseur, le lion rugissait, et sa crinière fendait le vent. Mais cette figure de proue s'est vite montrée très dangereuse lors d'accidents ou d'accrochages. Les crocs du fauve mordaient et meurtrissaient les chairs des piétons. La Chambre des Députés lui a fait fermer la gueule. Le constructeur a retiré le fauve de la circulation. Les modèles qui en étaient dotés ont été sommés de s'en séparer. On s'y était un peu trop attaché à ces petites bêtes. Voyons voir ici... (Elle va au devant de la voiture.) Il y a des trous : le lion a bien été capturé.

L'ancien garçon de ferme : Vous pensez qu'il a pu faire du carnage ?

L'experte en tôle : Je ne sais pas. Ces bestioles sont tellement imprévisibles.

(A suivre.)

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13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 11:47
L'experte en tôle : (Voix d'hôtesse :) Votre attention, s'il vous plaît. Le propriétaire du véhicule immatriculé "trois chiffres, deux lettres, deux chiffres" est prié de déplacer son véhicule. La validité de son stationnement est arrivé à terme échu.
(Un temps.
Attente.
Rien ne se passe.

Administrative :)
C'est le Receveur des Postes et Télécommunications qui vous parle. La personne qui a timbré une lettre sans rédiger l'adresse ni la contre-adresse est priée de se faire connaître. Notre administration, ne jouissant pas d'une bonne image auprès de l'Opinion Publique, ne saurait souffrir du manque d'élémentaire coopération des usagers. Afin d'acheminer votre pli, qui que vous soyez, Madame, Monsieur, faites-vous connaître.
(Un temps.
Attente.
Rien ne se passe.)
Passez-moi la lettre. (L'ancien garçon de ferme lui tend la lettre.) Bien sûr, ça remonte un peu à loin. Le timbre est à l'effigie de la Semeuse. Nous sommes semés. Passez-moi le plan... (L'ancien garçon de ferme lui tend le plan. Elle l'examine.

Voix radiophonique :)
De malencontreuses inversions associées à des erreurs typographiques entachent le Plan des Routes de ce Pays référencé 666RH commercialisé dans les années cinquante. Conscients des désagréments qu'il a dû causer en son temps aux usagers (fausses pistes, itinéraires erronés, vacances gâchées), nous présentons nos sincères excuses. A toutes celles et à tous ceux qui ont fait, à cause de nous, fausse route, nous offrirons un nouveau Plan, conforme aux données acquises du réseau routier, dans une édition entièrement refondue, agrémentée de pictogrammes facilement interprétables, et d'un parfait confort de lecture, sur présentation de leur agacement. La distribution commence sur l'heure. Nous vous attendons.
(Un temps.
Attente.
Rien ne se passe.)

(A suivre.)

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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 11:23
L'experte en tôle : Très bien. J'ai compris. Les énoncés sont clairs. Nous avons presque toutes les données. Voici ce qu'il faut faire en pareil cas : prendre du recul et de la hauteur. Et penser à autre chose...
(L'experte en tôle fait quelques pas en arrière et se hisse sur la pointe des pieds.
Elle regarde côté cour, puis côté jardin.)
Pas très bavarde, cette route...

L'ancien garçon de ferme :
Et pourtant, si elle pouvait parler... Elle n'a pas toujours été comme ça, inutile, désaffectée. Bon, bien sûr, elle n'est pas très droite. Elle dessine un virage sévère. Beaucoup ne savaient pas comment s'y prendre pour le négocier. Je me souviens... La voiture était déjà là, tout au fond de ce champ, au bord de la route, près de la banquette herbeuse. Il y en avait qui s'arrêtaient pour la regarder. Certains pensaient qu'elle était sortie du droit chemin, qu'elle avait capoté et qu'on l'avait laissée là... Que personne n'avait eu le courage ni l'envie de l'enlever. Et puis on a décidé de rectifier le cours de la route. Plus loin, on a créé cette portion de route toute droite. C'est par là que vous êtes arrivée sans doute ? Et ici, c'est devenu une aire, un itinéraire de repos en quelque sorte. Si vous saviez tout ce qui s'y passe aussi... La route a été rétrogradée au rang de départementale, puis de communale... Vous voyez, si vous n'entendez rien ?

L'experte en tôle : J'entends. J'entends maintenant tous ces anciens crissements de pneu.
(L'experte en tôle revient à l'arrière de la voiture.
Elle semble gratter un peu la terre et extirpe un objet qu'elle examine.)
Un os !

L'ancien garçon de ferme : Un os de poulet. Ils en mangent tous les dimanches. (Il désigne la ferme, plus loin. L'experte en tôle fait le tour de la voiture.)

L'experte en tôle : Coupe américaine. Mais fabrication française. Modèle de série. Avez-vous pensé à regarder le numéro de série ? Ca se trouve sur une plaque rivetée sur le moteur.

L'ancien garçon de ferme : C'est fait. J'ai appelé la Préfecture. Mais le bureau des cartes grises et des immatriculations a brûlé. Grillé pour l'information.

L'experte en tôle :
Il reste peut-être un appel à lancer.

(A suivre.)

------
PREMIERE BOUGIE

Hier, ce blog a eu un an. Ce siècle en a huit.
Tout reste à poursuivre. Tout peut arriver.
Merci aux lectrices et aux lecteurs courageux, fidèles ou inconnus du hasard, qui s'arrêtent ici.






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11 avril 2008 5 11 /04 /avril /2008 12:14

L'experte en tôle : D'autant plus que ?

L'ancien garçon de ferme : Un jour, il y a longtemps, j'étais petit, je m'amusais avec les poules ; je pouvais me glisser par la vitre de la portière... J'ai trouvé ça sur la plage arrière. (De l'une de ses poches intérieures, il sort un plan en piteux état.) Un plan des routes de ce pays. Annoté. Connoté. Il y a des marques. L'usure des plis a provoqué des puits de jour, vous voyez... ça ressemble à de la dentelle...

L'experte en tôle : (Elle inspecte le plan que lui a tendu l'ancien garçon de ferme.) On n'est allé que dans des trous.

L'ancien garçon de ferme : J'ai aussi trouvé ça. Dans la boîte à gants. (Il présente une feuille de journal jaunie.) Une page de vieux journal. C'est la rubrique néchronologique. On ne peut pas dire de quand il date : les bordures sont rongées...

L'experte en tôle : (Lisant.) Un vrai cimetière... Le diocèse passe l'avis de décès d'un archiprêtre... La famille est dans le chagrin, elle ne reçoit pas... Ca se comprend... Ont la douleur de vous faire part de la disparition... tuée bêtement et brutalement sur la route le... ravie à l'affection des siens et ramenée à... parents, alliés, proches et entourage... cette douce jeune femme... nos plus sincères condoléances... (Emue.) Pardonnez-moi, je ne peux plus.

L'ancien garçon de ferme : Et encore ça. Dans un pli du pare-soleil. (Il présente ce qui ressemble à une lettre.) Cette lettre, correctement cachetée, mais non-oblitérée. Et pour cause : elle n'a jamais été postée. Mal affranchie aussi sans doute : elle est bien lourde et le timbre n'a pas assez de dents. Pas d'adresse non plus. (Il tend la lettre à l'experte en tôle.) Vous voyez, j'ai tout gardé. Je suis très conservateur.

L'experte en tôle : (Elle inspecte la lettre.) Vous n'avez jamais eu la curiosité de l'ouvrir ? Moi, je l'ouvre...

L'ancien garçon de ferme : Ca vous arrive souvent de lire le courrier qui ne vous est pas destiné ?

(L'experte en tôle se ravise.)

L'ancien garçon de ferme : Maintenant, venez... La visite se poursuit par ici...
(Il l'invite à le suivre à l'arrière de la voiture. Du menton, il désigne la malle.) Essayez de l'ouvrir.

(L'experte en tôle se débarrasse des documents qu'elle tient à la main et tente d'ouvrir le coffre.
Echec.)

L'ancien garçon de ferme : Vous n'y arrivez pas ?

L'experte en tôle : Non.

L'ancien garçon de ferme : Moi non plus.

(A suivre.)



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10 avril 2008 4 10 /04 /avril /2008 14:08

L'homme : S'il a fait le coup de la panne, c'est un bon coup. Il y a longtemps qu'elle est là...

La femme : Ah ! Bonjour. Vous êtes là pour ce que nous savons ?

L'homme : Je suis.

La femme : Je me suis permise de commencer sans vous. Alors, dites-moi s'en un peu plus...

L'homme : J'ai passé mon enfance dans cette ferme, là-bas. Je venais souvent jouer ici, près de cette guimbarde. Petit, déjà, elle m'avait appelé, murmuré, parlé. Maintenant, elle crie. Je crois qu'elle a beaucoup de choses à nous dire. Il m'a semblé intéressant de remonter à la source. Alors voilà...

La femme : J'aime bien quand les choses commencent comme ça...

L'homme : Vous avez l'air étonnée...

La femme : C'est vous qui m'étonnez. Quand j'ai entendu votre voix, tout-à-l'heure, au téléphone, je me suis dit : "Voilà une voix. Une voix de col blanc." Vous êtes toujours garçon de ferme ? Vous n'en avez pas la morphologie...

L'homme : Je ne suis pas resté garçon de ferme. Et vous ?

La femme : Moi non plus, je ne suis pas garçon de ferme.

L'homme (L'ancien garçon de ferme) : En revanche, l'éclat de vos yeux métalliques dit très bien ce que vous êtes : experte en tôle. Si je vous ai demandé de venir, c'est que j'ai suivi avec intérêt et attention votre dernière mission : expertiser la deux-chevaux de ce prélat écrasée par un train.

L'experte en tôle : Ah oui ! C'était une sympathique figure de l'Eglise Catholique et Apostolique. Un brave cardinal du Sud-Ouest... Regardez le résultat ; j'ai gardé un échantillon...

(De son carton à dessin, elle sort un petit morceau de tôle, une plaque cabossée qu'elle agite.
Bruit métallique inquiétant.)

L'ancien garçon de ferme : On est bien peu de chose.
(Un temps.)
Pour tout vous dire, je suis en vacances. Et je voulais les mettre à profit pour donner de l'importance à cette voiture.
(Il désigne la carcasse.)
Alors voilà, ce que j'aimerais savoir, c'est à qui elle a appartenu. Où ses tours de roues l'ont-elle menée, au temps où elle était un rutilant et ronflant véhicule ? A-t-elle franchi les limites du canton, du pays, du raisonnable ? Quels sont ses états de service ? C'est bien plus qu'un jeu, c'est un devoir. D'autant plus que...

(A suivre.)





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9 avril 2008 3 09 /04 /avril /2008 12:46

"Les choses ont leurs secrets
Les choses ont leur légende
Mais les choses murmurent
Si nous savons entendre."
Barbara

PERSONNAGES :

L'ancien garçon de ferme
L'experte en tôle
L'avant-courrier des tournées AIDA
Premier terrifiant homme orange
Second terrifiant homme orange
La femme au calendrier

ACTE PREMIER

Nous pourrions envisager :

Une carcasse de voiture -un ancien modèle- comme on en voit un peu partout dans les arrière-cours de fermes, ou en plein champ, servant d'abri pour les poules.
Celle-ci est au fond d'un pré, presque au bord d'une route qui dessine un long et grand virage sévère. Le tracé a été rectifié.
On peut supposer que route et voiture sont inemployées depuis longtemps.
On peut aussi supposer que cette vieille route sert maintenant d'aire de repos puisque la vieille voiture sert d'abri pour les poules. Plus de roues. A la place, des cubes de bois.
Plus loin, la portion toute droite d'une route nationale.

Une femme arrive sur le plateau.
Elle porte un carton à dessin.
Elle furète autour de la carcasse.
En fait, elle ne furète pas ; elle inspecte. C'est parfois pareil.

Par la portière avant droite, des poules s'enfuient en caquetant.

La femme s'installe au volant, ou ce qu'il en reste : un moignon de volant.
Les sièges conducteur et passager sont crevés ; des ressorts baillent...

La femme actionne la trappe du toit ouvrant.
Elle fonctionne.
Elle l'ouvre et sort sa tête.
De ses mains, elle teste la solidité du toit.

Un homme arrive.

(A suivre.)










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7 avril 2008 1 07 /04 /avril /2008 13:01

Le bleu (Son regard s'enfuit de l'autre côté de la vitre.) : Je vois un petit enfant qui joue avec un petit bateau en papier avec une cargaison de feuillets pense-bête et de trombones lie-de-vin. Il va jouer près du bac à influençable. "Maman, les p'tits bateaux qui vont sur l'eau ont-ils des hommes ?"

L'infirmière : Je vous ai bien suivi dans vos histoires, mais il y a une chose que je ne saisis pas : c'est votre passion pour les bateaux. Qu'est-ce que ça vient faire là ?

Le bleu : Vous ne comprenez pas ?

L'infirmière : Non.

Le bleu : Rassurez-vous, moi non plus.

(Le bleu s'approche de la caméra ; son image se reflète sur l'écran. Il se frotte le visage et se retourne.
Un temps.
L'infirmière s'approche du bleu ; ce dernier la regarde.)

Le bleu : Moi, je...

L'infirmière : (L'interrompant.) Vous, vous... (Le bleu va parler ; l'infirmière lui applique son index sur ses lèvres.
Un temps.
L'infirmière retire son index.)

Le bleu : Mot.

L'infirmière : Venez... (Un temps.) Je vais vous montrer mes bleus.


Noir.
Rideau.

------
PROCHAINEMENT SUR CET ECRAN
"CALANDRE" de Joël Fauré

Avec "Calandre", j'ai voulu approcher au plus près le cadeau empoisonné qu'est le secret de famille, et en déchirer avec le plus de délicatesse possible le papier qui l'entoure.
Comment une voiture banalisée peut-elle devenir l'enjeu d'une quête au demeurant sans intérêt ?
Au cours d'un voyage immobile, un homme et une femme, pourtant entravés dans leur manoeuvre par des êtres concupiscents, vont restituer à petites touches une histoire qui valait vraiment le déplacement.

JF



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6 avril 2008 7 06 /04 /avril /2008 12:46
Le bleu : Je suis tombé éperdument, viscéralement, et secrètement amoureux. Je l'admirais et elle m'impressionnait. Plus je me défendais de penser à elle, plus son image s'imposait à moi. Je l'ai déifiée. Et comment faut-il s'y prendre pour approcher les déesses ? Elle était tirée à quatre épingles ; je suis fagoté comme le valet de pique. Elle était fine et musclée ; je suis gras et avachi. Impossible de lui avouer ma flamme. Trop tétanisé. Titus dit à Bérénice : "Cet amour est trop ardent, il faut le confesser." Mais entre la tragédie gréco-romaine et le théâtre Elisabethain, il y a un courant qui se cherche, qui ne s'est jamais trouvé. Lui écrire ? Comme dans les plus guimauves chansons d'amour ? Et lui écrire quoi ? (Pose inspirée :) "Petite musique venue de sous la porte de la chambre. Un ré de lumière se laisse entendre. Elle est donc là, et je la sais si là, que moi, si moi, hélas trop moi, caché derrière la fenêtre d'une enveloppe à fenêtre, je fais d'elle celle qui m'indiffère. Je l'entends jouer de sa lyre de ses doigts fins et délicats, émue jusqu'aux ovaires. Tout à peine un grincement de ressort trahit le crescendo de son plaisir. La petite musique lancinante se dégage et se propage et m'incendie. Ô onaniste qui te méfie des hommes ! Ô pics aspics et veloutés ! Ô lèvres purpurines, et ce soleil grenat qui les fait luire. Des meuniers sans tendresse, elle en a rien à moudre. N'oublie pas que moi, je veux bien boire le calice jusqu'à la lie. Comme on fait son lit, on se couche ; comme on fait sa couche, on se lie. Elle est plantée là, dans mon corps, je ne sais où. Et mon corps est tout endolori autour. En ses cheveux ébène, j'ai humé l'air qui flotte à Kerguelen. Je suis pris en ses rêts, en ses sourires entendus, d'acajou, de succube. Vite ! Une rime riche ! La la la la la le délicieux poison qui s'incube. Tout entier en son corps gracile fait de marbre grec, une fragrance de musc sauvage vient dégager l'espagnolette. Je veille au grain de peau velouté comme une pêche. Son regard m'enjôle, m'enrôle. Je tombe et je succombe. (Un temps.) Je lui écrirai. Mais je ne lui ferai rien lire. Je lui ai écrit. Mais je ne lui ai rien fait lire. (Un temps.) Vous n'avez pas soif ?

L'infirmière :
Non, merci.

Le bleu : Franchement ?

L'infirmière :
Sans façon.

La journaliste :
Nous en savons assez. Nous allons prendre congé. Merci pour cette belle leçon de courage et d'humilité. Nous allons au laboratoire développer les épreuves que vous avez endurées. Je tiens un tire pour le sujet : "Un pinçon ou un suçon ?"

Le bleu :
Ca passera quand ?

La journaliste : Très bientôt, je vous le promets.

(La journaliste et l'homme à la caméra s'en vont avec leur matériel.)

(A suivre.)


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5 avril 2008 6 05 /04 /avril /2008 12:34
(Le bleu se lève, se saisit de la caméra, en joue en balayant l'espace, en la braquant sur lui, sur le public, sur l'infirmière, sur les journalistes.)

Le bleu : Antonin ! Nanaqui ! Ne vous laissez pas filmer : vous avez la tête des mauvais jours aujourd'hui... (A la journaliste :) Passionnant, non, le métier de journaliste ?

La journaliste :
Il faut être curieux et culotté. Il faut suggérer sans dire... Faire parler et écouter sans avoir l'air de susciter et reproduire sans rien trahir pour éviter toutes formes de procès. Avec vous, c'est facile ; vous êtes un bon client.

Le bleu : Vous avez une petite idée sur le commentaire que vous aurez sur moi ?

La journaliste :
Ce sera du genre : "Comme vous ne l'ignorez pas, nous avons rencontré un homme tout bleu. Nous passerons sous silence le motif de ses bleuissements successifs. Inutile de dire que ça se passe de commentaire. Nous ne vous apprendrons pas qu'il n'en fait pas mystère. Il va sans dire qu'il est superflu de le présenter. Comme son nom ne l'indique pas, il n'est pas que bleu, mais aussi de cette couleur là, indéfinissable, que nous ne nommerons pas. Aussi nous tairons-nous afin de lui laisser la parole, à seule fin qu'il se libère vraiment."

(Un temps.
Le bleu pose la caméra.
A plusieurs reprises, on sent qu'il va parler, mais qu'il ravale ce qu'il a à dire.)

L'infirmière : Libérez-vous ! Lâchez-vous ! Vous savez vous tenir, nous le savons maintenant. Ce qui n'est pas dit est douloureux. Je sais que vous en avez gros sur la patate qui, une fois épluchée pourra sans aucun doute vous donner la frite.

(Rires forcés.)

Le bleu : J'ai continué de vivre. Il le faut bien. Seul. Tout seul. Et tout seul, c'est difficile d'entreprendre. Sans se confier. Sans partager. Sans le secours d'une main. Sans l'amarre d'un cou. Sans la digue d'une joue. Je suis devenu un obscur employé aux écritures dans une institution austère. Un pince-sans-rire un peu trop pincé. Mais je n'avais pas encore fini de bleuir... Si j'ai manqué d'amour, j'ai la faiblesse de croire que je n'ai pas manqué de courage. Ce n'est pas à moi de dire ça, bien sûr, mais bon... Le coeur en jachère. Personne, le matin, pour me signaler le faux-pli d'une chemise ou d'un pantalon, un bouton absent, une tache disgrâcieuse. Personne pour me dire : "Bon courage !" Personne ! Que des idées. Des certitudes. Du genre : "Une femme, ça doit avoir des cheveux longs et des chaussures qui claquent." Quelqu'une pour qui on va acheter des pastilles quand elle a mal à la gorge.  (Un temps.) La première fois que je l'ai vue, c'était dans les lieux communs d'une maison commune. J'y travaillais assidûment à noircir du papier. J'ai entendu une canonnade et l'âme d'un canon a touché la mienne, à bout portant. Je l'ai reçue en plein coeur... Mais, je suis bête, j'oublie de vous dire de qui je parle...

L'infirmière : Ce ne sera pas la peine. Inutile. Nous avons très bien compris que vous ouvez là une nouvelle page de votre dictionnaire et qu'il s'agit d'une femme qui est venue enrichir votre herbier. Elle a semé en vous beaucoup de pensées et de soucis... Je me trompe ?

(A suivre.)


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