4 avril 2008 5 04 /04 /avril /2008 12:37

Le bleu : Il était dit que l'amour me serait réfractaire. Me l'eût-on fait comprendre autrement, je l'eusse mieux accepté.
(Il va s'asseoir à l'avant-scène, face au public, boudant tout le système audio-visuel qu'il avait prisé jusque là.)
Un jour, c'était ici-même, j'ai rencontré...

L'infirmière : Attendez !
(Sans mot dire, elle désigne les caméras ; ce qui veut nous faire implicitement comprendre qu'elles ne filment plus et qu'elle s'interroge sur ce "pourquoi ?")

La journaliste : Non, laissez ! Il a raison. Les idées essentielles, la quintessence, la vérité, le pur jus sont toujours émis lorsque micros et caméras sont éteints. Je le sais par expérience. Vous ne pouvez pas imaginer tout ce que vous ratez, vous, les toutous de la désinformation... C'est frustrant, je sais, mais nous n'y pouvons rien et n'avons aucun moyen de les faire parler...

Le bleu : Un jour, c'était ici-même. J'ai rencontré cette femme que je n'avais pas remarquée d'abord. Elle avait les manières d'une chahuteuse, tout ce que je n'aime pas ; tout ce qu'en fait, elle n'était pas. Elle cachait ses faiblesses sous son masque d'histrion toujours revendicatif. Pourquoi un soir de chagrin, -de son chagrin- ai-je caressé sa joue ? Et pourquoi mon coeur s'est-il mis à battre comme jamais il n'avait battu ? Nous avons échangé des banalités d'abord, des confidences ensuite... Ca vient très vite. Elle se disait mariée, mais presque plus et bientôt plus du tout, et je l'ai crue. Un mari, des enfants qu'elle aimait pourtant, et un gros sentiment de ne pas se sentir bien avec eux. La nuit qui a suivi cette rencontre, je l'ai vue pénétrer dans la pénombre de ma chambre. Elle s'est glissée dans ma couche, tout contre moi, nous faisant ressembler à des gisants de cathédrale. Ce fut très doux. J'en ai pleuré de joie. Nous ne sommes pas allés plus avant. Je ne suis pas un voleur. Elle a tenu à me revoir. Nous avons vécu des instants intenses de bonheur. Ce n'était pas de l'adultère ; c'était du secourisme. Je lui dois d'avoir un temps moins craint les femmes. Nous nous sommes un peu consommé les épidermes et nous nous sommes transformés en dragées à sucer. Ah et Oh ! Qui parlera mieux qu'elle de l'odeur des genêts sur l'autoroute, alors qu'elle est assise sur la banquette de la voiture, alors que nous voyageons vers des paysages charmants, qui ?...

L'infirmière : Votre dictionnaire ?

Le bleu : De couchettes en cachettes, et de chambres d'hôtel en chemin creux, j'ai aimé très fort cette femme qui était celle d'un autre. Craintes, fondées, et, pourquoi le taire, légitimées, les menaces de son mari ne tardèrent pas. "Ma vie m'appartenait". "Il ne tenait qu'à moi de ne pas être tansformé en chair à carabine". Du rayon "femme pour tous" au rayon "femmes des autres", je quittai la boutique du "Bonheur à deux" pour ne contempler que la vitrine. Je n'ai pas voulu d'histoire. Ma dulcinée est repartie, après m'avoir écrit une très belle lettre qui disait : "Je ne suis qu'une petite fée qui passe dans ta vie. Puis d'autres viendront..." Je ne sais pas ce qu'elle est devenue. (Il se retourne.) Ca allait pour le ton ?

(A suivre.)


 

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3 avril 2008 4 03 /04 /avril /2008 12:22
(Reviennent sur le plateau la journaliste, porteuse de bobines de films et de bandes magnétiques, suivie de l'homme à la caméra et du pêcheur de pilchards. Ce dernier tient un paquet de bonbons à la main, du genre de ceux qui se mangent vite.)

La journaliste : (Au bleu, désignant les bandes :) J'ai pu voir quelques extraits. Je vous préviens : ne me pincez pas, j'ai la peau fragile et je marque facilement.

(Le pêcheur de pilchards se place face à la caméra du pigiste, et face à la caméra de surveillance. Il parle tout en machouillant des bonbons. L'infirmière et le bleu regardent la scène, médusés.)

Le pêcheur de pilchards : Cet accident est vraiment regrettable, je le répète et je regrette qu'il le soit, mais il ne saurait occulter la vie qui continue. Ainsi, après avoir pensé un temps me reconvertir dans la confiserie, je vous signale que je continuerai malgré tout à commercialiser d'excellents pilchards, conditionnés en boîtes oblongues, moins larges que longues, pêchés et rangés à la main. La qualité de ce produit ne se dément pas, et ce depuis trois générations. C'est garanti. Satisfait ou remboursé, sur présentation de votre urticaire.

L'infirmière : Monsieur, permettez-moi de vous dire que votre promotion est ici tout à fait déplacée. Nous ne mordrons pas à l'hameçon. Il y a urgence ailleurs. Nous devons aller à l'essentiel. Allez ! Du vent ! De l'air ! De l'eau ! Et oui, je vous envoie à la pêche...

(Le pêcheur de pilchards s'en va, sans répondre, blessé dans son orgueil mais résigné. Il en oublie son attirail de pêche. L'homme à la caméra filme son départ, puis braque l'appareil sur le bleu.)

Le bleu : Il a peut-être un peu péché par excès de zèle. De toutes façons, il repart bredouille. Il faudra nous rabattre sur des viandes douteuses.

(L'homme à la caméra pose la caméra à terre.)

La journaliste : (Au bleu :) Parlez-nous de vous...

(A suivre.)



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2 avril 2008 3 02 /04 /avril /2008 16:42
Le bleu : Vous me trouvez un peu passéiste poussiéreux, c'est ça ?

L'infirmière :
Mais non. C'est très laid ou très joli, le passé. Ca explique. Mais, tout le monde vous le dira, il faut savoir tourner la page, il faut oublier, il faut savoir faire table rase, vivre pleinement aujourd'hui et demain, savoir renaître et rebondir. Il ne faut pas vivre sur ses souvenirs, il faut faire le deuil... Vous prendrez l'expression qui vous convient le mieux. Elles veulent toutes dire la même chose. Vous comprenez ?

(Un temps.
Le bleu se place face à la caméra.)

Le bleu : Un jour, c'était ici-même, j'ai rencontré...

L'infirmière :
Attendez !
(Elle saisit le bleu par les bras et le fait retourner vers elle.) Attendez. N'ayez plus le regard fuyant. Apprenez à regarder les gens en face. Ne vivez plus par procuration. Ne bafouillez pas. Ne rougissez pas. Vous avez de très beaux yeux ; faites-en quelque chose...
(Le bleu se trouble, fait quelques pas vers le public ; le regarde longuement et se trouble encore. L'infirmière le rejoint, le prend par les mains, lui relève le menton, l'obligeant à la regarder.) Dites-moi un mot en me regardant.

Le bleu :
Je ne peux pas vous l'écrire ?

L'infirmière :
Dites-moi un mot en me regardant.

Le bleu :
Mot.
(Un temps.) Tout serait si simple s'il ne fallait pas se parler. Ah ! Se parler ! Sans bafouiller, sans risque de se tromper... Si je connaissais le type qui a inventé l'alphabet. Et se regarder ! Ah ! Se regarder ! Sans s'éborgner... Et se toucher. Ah ! Se toucher ! Sans se cogner, sans se percuter, sans se blesser, sans se froisser, sans s'électrocuter, sans se pincer... Et voir et être vu. Ah ! Etre vu !

(A suivre.)


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1 avril 2008 2 01 /04 /avril /2008 13:47

(La journaliste regarde la caméra de vidéosurveillance.)

La journaliste : Si la direction de cet endroit est consciencieuse, elle a dû enregistrer et garder les bandes. Vous nous avez mâché le travail. D'autant plus que je vois, là, à peine cachés, des micros dans le plafond. Nous devenons ridicules avec notre matériel. (Elle pose le micro.) Vous permettez que j'aille m'assurer que tout a bien été gardé ?

Le bleu : Vous trouverez quelqu'un de vigilant et diligent, un portier du dimanche, sur la rive gauche de la mer d'huile. Prenez garde à la pollution...

(Exit la journaliste.)

L'infirmière : Voici un raccord à faire. Que d'émotions pour un seul homme et une seule femme ! Ca bouge en amont et en aval.

(Le bleu se place face à la caméra.)

Le bleu : Le bleu à l'âme parle au bleu de l'azur et au bleu des ondes : Monsieur le portier du dimanche, vous pouvez confier les rubans impressionnés de nos ombres et les bandes magnétiques à cette jeune personne qui doit être présentement en train de vous les demander. Vous pouvez lui accorder toute votre confiance : elle travaille dans un média sérieux. (Il se retourne.) Un peu de Collaboration, hein ?, ça ne nuit plus à personne de nos jours. Surtout quand ça peut éclairer l'histoire. Durant l'Occupation de ce que fut mon temps, j'ai fait de la Résistance à la douleur. Aucune Collaboration, aucune intelligence avec l'ennemi n'aurait permis la Libération des sentiments. Il faut se battre, madame l'intendante chargée de dresser l'état des lieux communs, il faut se battre !

L'infirmière : Vous y avez déjà laissé un bateau...

Le bleu : Nous y avons laissé un bateau.

L'infirmière : Et vous avez tout un tas d'anecdotes à raconter. On vient même vous entendre et recueillir vos propos. De quoi vous plaignez-vous ?

Le bleu : D'esseulement. Il était dit que l'amour me serait réfractaire. Me l'eût-on fait comprendre autrement, je l'eusse mieux accepté.

L'infirmière : Je sais, mais ça peut changer.

(A suivre.)

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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 12:01

La femme : (A l'homme à la caméra :) C'est lui ? (Au bleu :) C'est vous ?

Le bleu : C'est moi.

La femme : Nous sommes journalistes-pigistes à la chaîne "La belle équipe". Nous venons pour le naufrage.

Le bleu : Lequel ?

La journaliste : Le vôtre. Nos excuses pour le retard. Ca coule de partout...

L'infirmière : Si vous savez hiérarchiser l'information, il faudra d'abord vous rendre un peu plus loin : un bateau a coulé juste là... Vos confrères couvrent déjà l'évènement.

La journaliste : C'est plus une loi des séries, ça devient une mode. Je ne sais pas si mon fil sera assez long. (Elle tend le fil du micro qui, semble-t-il, est arrivé au bout de sa course. A l'homme à la caméra :) Allez faire quelques images. Je recueillerai les sons de corne de brume de loin. Y-a-t-il des témoins ?

L'infirmière : Monsieur (Elle désigne le pêcheur de pilchards.) était en train de pêcher. Il a tout vu.

La journaliste : Vous acceptez de servir de guide et de témoigner ?

Le pêcheur de pilchards : Volontiers. C'est par ici...

(Exit le pêcheur de pilchards et l'homme à la caméra.)

L'infirmière : Si vous préférez des histoires de fond, c'est ici qu'il vous faut oeuvrer. Monsieur (Elle désigne le bleu.) est un bon client.

La journaliste : C'est pour lui que nous sommes venus. Cet accident imprévu ne saurait être qu'anecdotique.

Le bleu : Nous avons commencé sans vous.

L'infirmière : Et vous avez raté des morceaux d'anthologie. Monsieur a été particulièrement lyrique et émouvant. C'était fleuri. Je ne sais pas s'il va retrouver la même verve, la même veine, la même verveine pour recommencer.

(A suivre.)

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30 mars 2008 7 30 /03 /mars /2008 12:33
ACTE II

Décor inchangé.
L'infirmière, le bleu et le pêcheur de pilchards sont assis à même le sol, effondrés.

Le bleu : La vie, c'est comme une pièce de théâtre. Il y a des gens qui entrent. Il y a des gens qui sortent. Il y en a qui reviennent. D'autres qui restent. Il y a en qu'on...

L'infirmière :
Je sais. Vous l'avez déjà dit. Vous devriez renouveler votre répertoire.

Le bleu :
C'est l'histoire qui se répète, ce n'est pas moi. (Au pêcheur de pilchards :) Franchement, vous n'avez rien pu faire pour éviter l'accident ?

Le pêcheur de pilchards : J'ai assisté impuissant tout du long à la catastrophe. Je n'y suis pour rien, je vous le jure. Ca s'est passé très vite, si vite... J'avais bien remarqué que l'embarcation avait amorçé une manoeuvre de dégazage. Mais c'est plutôt courant une vidange en pleine mer. Les autorités ferment les yeux. Je me suis dit que les taches d'huile se confondraient avec celles que j'incorpore dans mes conserves. La coque a-t-elle heurté un écueil ? Je ne sais. Le temps était calme : pas de gros grain en vue. Le bateau s'est penché, s'est plié, s'est cassé ; il me faisait penser à ces jouets trop malmenés, sur les gondoles des boutiquiers, trois jours avant Noël. Il a coulé à pic, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Ne restait plus en surface qu'une grandissante marée de bile noire qui se répandait...

Voix-off du haut-parleur :
Vous écoutez la radio, il est "neuve" heure. Les dernières actualités, par le speaker de permanence.

Le bleu : C'est l'heure des infos-frères. Voyons ce qui se dit...

Voix off du haut-parleur :
On vient de l'apprendre : un navire d'une compagnie privée, "Le Taciturne Mélancolique", a fait naufrage au large d'un plan d'eau dont on ignorait jusqu'à ce jour l'existence, non répertorié sur les cartes, mais qui risque fort de devenir tristement célèbre. On igonre encore les causes du drame. Les premiers secours vont se rendre sur place, mais ici, à la rédaction, nous sommes persuadés qu'il n'y a pas de survivants. Le bâtiment était un vraquier mixte, avec un fret de roudoudous et de sucreries. Les risques de marée de bile noire ne sont pas à exclure. Les conséquences sur la faune et la flore des côtes et de la bouche, qui sont sujettes à évolution, ne seront quantifiables, comme en pareil cas, que bien plus tard, en tenant compte de ce qui devra être tenu caché. Nous reviendrons sur les circonstances de cette catastrophe dans nos prochains journaux parlés. Et maintenant, voici nos réclames : "Galeries Barbès. tout doit disparaître aux galeries Barbès. Buffet campagnard gratuit. Galeries Barbès, 55, boulevard Barbès, Paris".

(Une femme et un homme arrivent.
La femme tient un micro dont le fil se perd en coulisses ; elle doit le tendre un peu pour parvenir jusqu'au centre du plateau.
L'homme a une caméra à l'épaule.
Ils se dirigent vers le bleu.)

(A suivre.)

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29 mars 2008 6 29 /03 /mars /2008 13:18
Le bleu : Je vous ai parlé de mon ami, le Personnage tout rouge ?

L'infirmière : Non, nous ne sommes restés qu'au bleu.

Le bleu : Par affinités, nous nous sommes liés par de solides sentiments. Il lui est arrivé une histoire peu banale. C'est quelqu'un de très attachant, de très sensible. La vie l'a pas mal assaisonné. Il a failli être l'objet d'une grosse erreur judiciaire. Il était tellement écrasé qu'il était prêt à avouer un crime qu'il n'a pas commis. Heureusement qu'il a été réhabilité à temps.

L'infirmière :
J'ai dû en entendre parler dans les gazettes... Qu'est-ce qu'il est devenu ?

Le bleu : Il coule des jours paisibles près de ses chers peupliers, à la campagne, et il écrit quand la muse le visite. C'est vers lui que je me tourne quand j'ai besoin de m'épancher. Il connaît la vie. "Les coups bas élèvent ceux qui les reçoivent" a-t-il coutume de dire.
(Le bleu se place face à la caméra.)
Je ne vous ennuie pas trop avec mes salades ?

L'infirmière :
Pas du tout. Les végétaux ont dans votre bouche une saveur succulente.
(Un temps.)
Et les autres ?

Le bleu :
J'avais pris bonne note que le coeur me poserait des problèmes. Les autres, je m'en protégeais et restais à distance raisonnable. Sans compter que le temps n'arrange rien. Mais qu'il peut aussi être un redoutable farceur, et qu'il peut à tout instant se raviser. Les femmes, c'est compliqué et imprévisible. On devrait écrire "femme" avec "un "ph" comme phantasme... Un jour, c'était ici-même...

(Le pêcheur de pilchards surgit sur le plateau, affligé.)

Le pêcheur de pilchards : Le bateau ! Le bateau ! Il a coulé !

(A suivre.)




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28 mars 2008 5 28 /03 /mars /2008 13:18

(Retour sur le plateau de l'infirmière et du bleu.)

Le bleu : Action ! Moteur ! Ca tourne !
(Il se place face à l'objectif ; son image se reflète.)
La deuxième des secondes a ouvert la série des femmes pour tous. J'essuyais, à tout bout de champ, les sourires entendus et les railleries de ceux qui pointaient du doigt la terrible maladie honteuse que j'avais contractée : la virginité ! A dix-huit ans, je ne savais toujours pas où se situait le trésor dont on parlait tant. La béance de l'espace entre mes bras m'exaspérait. Je n'allais pas danser ; ne sortais guère ; n'avais aucune disposition pour un métier, un art, un sport, une attitude valorisante. Vous voyez ? Je n'allais pas danser : j'ai vécu cette absence de danse comme une amputation. Je faisais des esquisses sur le linoléum de ma chambre, transformée en boîte d'ennui. J'écoutais des chansons douces qui rentrent par les oreilles et doivent normalement sortir par les pieds, en danses américaines. Je me disais : "Mais allez, allez, mes pieds ! Allez, vas-y ! Qu'est-ce que tu attends ? Quel ballot au bal tu fais !" "Mademoiselle, vos pieds dessinent un "V" ; mes pieds dessinent un "V" ; nos pieds dessinent le "W" d'un mot anglais..." Bref, pour les savoir en réponse à des questions comme les miennes, pour savoir qu'elles ne posent pas de questions, qu'elles ne portent pas de jugement, je décidai -mon tribunal intérieur me fit décider- de monnayer les services d'une fille de joie, entrevue dans une rue, comme une invite à venir dans la chambre des amis de passage. Qu'est-ce que vous auriez fait à ma place ? Je suis allé chez les filles... (Il se retourne tout à trac :) Il n'y avait personne sur le parc à autos ?

L'infirmière : Pas ceux que nous attendons. Nous aurons du poisson ?

Le bleu : Pas sûr. Son entreprise court à la faillite et il fait beaucoup de gestes qui énervent le bateau. (Il se replace face à la caméra.) Le coeur battant, le pourpre au front, j'ai papillonné de fleur du bitume en fleur du bitume. Mes visites chez les prostituées n'ont été que de salubres nécessités. Elles se sont soldées par des semi-succès, par des demi-échecs. Elles ont été régies par des actes pendulés, rendues en me cachant des miens, sous les six yeux lubriques de Chronos, d'Eros et de Thanatos qui se taillaient la part belle dans l'artifice d'une étreinte où l'on ne se dit pas : "Je t'aime".

(Il se retourne.
Un temps.)

(A suivre.)



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27 mars 2008 4 27 /03 /mars /2008 10:30

Le bleu : Savez-vous que les escargots sont hermaphrodites ?

L'infirmière : Hermaphrodites ? C'est-à-dire que tous les escargots sont à la fois mâle et femelle ? Oui, je savais. C'est pour ça que tous les escargots se prénomment Claude, Camille ou Dominique !... Ils ont dû en baver au départ, mais ils ont bavé esprès.

(Ils rient.)

Le bleu : Pincemi et Pincemoi sont dans une barque. Pincemi se noie. Qui reste-t-il dans la barque ?

(Ils rient.
Un temps.)

L'infirmière : Quelque chose m'échappe. J'en reviens à vous. Sans transition. Vos petites histoires de coeur, là, elles sont très belles, mais elles n'expliquent pas votre état. Tout le monde a été ou sera un peu timide. C'est de la pudeur... De la retenue... De la réserve... Ca mérite peut-être un reportage-télé, mais en deuxième partie de soirée...

Le bleu : Attendez la suite. Ce ne sont que les apéritifs.

L'infirmière : Je n'arrive pas à comprendre. Vous êtes grand. Vous avez de beaux yeux. Vous avez une belle voix.

Le bleu : Et une belle névrose ! De gros plein de soupe, je fus promu grand escogriffe. Grand branle-bas de combat chez les gènes et les glandes, gêneuses et glandeuses. Le système sympathique ne l'a pas été avec moi.

L'infirmière : Bon, vous avez une santé précaire, c'est entendu. Et alors, Ca n'empêche pas la tendresse.

Le bleu : J'ai peur des femmes.

L'infirmière : Ah ! Voilà ! Le mot est lâché. Il est facile.

Le bleu : Je ne supporte pas ma tête. Comment voulez-vous que je supporte celle des autres ? Cependant, je suis ému par la beauté des visages de femmes. Frais minois, migonnes frimousses, jolies gueules d'amour. Les critères, les canons... Vous savez bien... Elles sont entrées dans le trombinoscope personnel de mon musée imaginaire. Inaccessibles. Les lèvres que je n'approchais pas, les mains que je n'effleurais pas, les cheveux que je ne caressais pas ont pris tellement de distance que j'ai, à plusieurs reprises, failli tomber par manque d'équilibre. (Un temps.) Mais qu'est-ce qu'ils font ? Ils tournent un reportage sur la ponctualité ? Vous ne voulez pas avoir la gentillesse d'aller voir s'ils ne sont pas sur le parc à autos ? Pendant ce temps, j'irai voir s'il y aura du pilchard au menu ?

L'infirmière : C'est bien pour vous faire plaisir.

(Elle sort.
Le bleu sort aussi, après avoir salué la caméra et dit : "Coupez !"

Un temps.

Il serait original de laisser le plateau vide un temps suffisamment long pour que le public se sente un peu "dérouté".
Il serait encore plus original, dans une mise en scène moins économique, qu'une caméra, installée au fond du théâtre, filme le public de dos, et en projette les images sur l'écran.)

(A suivre.)


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26 mars 2008 3 26 /03 /mars /2008 13:39

Le bleu : Il était dit que l'amour me serait réfractaire. Me l'eût-on fait comprendre autrement, je l'eusse mieux accepté. Il est vrai que parfois, la vie capture toutes les facultés, y compris celle d'aimer, donc d'être aimé.

(Un temps.)

L'infirmière : Et la seconde ?

Le bleu : La seconde ? Il y a eu plusieurs secondes. (Il s'approche de la caméra.) Dans la vie, c'est ça : une vraie première, et toutes les autres sont des secondes... S'il fallait en plus s'amuser à compter... C'était dans un petit parc animalier, dans un sous-bois près de chez moi. Un petit coin douillet de la forêt royale, devenu royaume des sabotés et des ongulés. Où sur les laies trottent les laies et sur les sentes les sangliers. C'était sylvestre à souhait. Je m'occupais un peu des animaux. J'ai toujours beaucoup aimé les bêtes. J'ai été élevé avec elles et presque comme elles. Dans cette petite clairière donc, une petite ménagerie s'était installée et les enfants venaient souvent voir les lions. D'Abyssinie, de l'Atlas. Je connaissais bien la dame qui s'en occupait et j'allais souvent l'aider. Un jour, une colonie de vacances est venue en visite. Elle a demandé si elle pouvait camper là, pour la nuit. La dame a dit oui. Et moi, je n'avais d'yeux que pour une monitrice qui m'avait tapé dans l'un. A quoi c'est dû, tout ça, hein ? Personne ne sait. Elle me plaisait jusqu'à la sueur de ses pieds... Et Dieu sait qu'il faisait chaud, cette année-là... Sous les frondaisons des grands chênes, la colonie a déroulé ses toiles et a planté ses tentes. Ceux qui avaient des noms à coucher dehors ont dormi à la belle étoile. Et moi, je m'en suis retourner chez moi suer dans mon lit-cage et penser à elle. Le lendemain, je suis revenu, tout blanc, voir si les lions avaient bien dormi. Les petits étaient contents et les monitrices aussi. J'avais rêvé d'elle et de son grain de peau à veiller. Qu'il avait dû faire bon dormir sous le dais de lumière bleutée, sous le ciel de branches frémissantes et parfumées. C'est ça, oui, c'est parfumé, une nuit d'été, dehors. Des dramaturges l'ont déjà écrit, mais j'ai plaisir à le redire, ça fait tout de même quelque chose. La colonie est repartie avec ma monitrice préférée. Je suis allé voir leur petit nid déserté. Des fougères jonchaient le sol, en matelas. Elles avaient connu son dos. J'en ai ramassé une, l'ai emportée. Je l'ai glissée entre deux pages de mon dictionnaire. Quand je le consulte encore aujourd'hui, et que mes doigts effleurent cette fougère séchée, je ne peux m'empêcher de penser à cet amour de Platon qui m'avait fait transpirer jusqu'aux pores les plus secrètes de ma peau. J'ai mon herbier... Il était dit que l'amour me serair réfractaire. Me l'eût-on fait comprendre autrement, je l'eusse mieux accepté. Il est vrai que parfois, la vie capture...

L'infirmière : Bon, ça va. Si j'anticipe, je peux avancer qu'il y a eu beaucoup d'herbe par la suite ? Elle a proliféré ?

Le bleu : Vous anticipez bien. Il m'est de moins en moins aisé de consulter le dictionnaire sans être parasité. J'ai tellement de mal à le refermer que je ne l'ouvre plus. Difficile de se cultiver dans ces conditions. Ca n'a pas de sens...

(Un temps.)

L'infirmière : Vous auriez pu devenir expert en botanique. Et si nous parlions d'autre chose ?

(A suivre.)




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