25 mars 2008 2 25 /03 /mars /2008 13:40

(L'infirmière boit longuement.
Le bleu la regarde boire, avec intérêt.)

Le bleu : Puisque nous sommes au théâtre, il y en a (Il regarde le public.) qui ne vont pas se priver de dire : "Cette scène a été rajoutée pour que la comédienne, qui a du texte et qui sèche vite, puisse se rafraîchir la glotte au vu et au su de tout le monde. Ce sont les coulisses à vue. C'est bien amené...

L'infirmière : (Elle rit.) Les gens ne sont pas aussi mesquins que ça. Je crois qu'ils se concentrent plutôt sur votre intrigue. Vos bleus, vos femmes secrètes, vos bateaux en cale sèche... C'est déjà assez compliqué comme ça... (Elle lui tend le verre vide.) Merci.

(Le bleu se saisit du verre, l'égoutte abusivement, cherche du regard un endroit pour le poser ; ne trouvant rien, il le garde à la main.)

Du haut-parleur, en voix off : Votre attention, s'il vous plaît. Le Personnage Tout Bleu est demandé au téléphone. Le Personnage Tout Bleu.

(Le bleu ne bronche pas.)

L'infirmière : Le personnage tout bleu, c'est vous. Vous n'y allez pas ?

Le bleu : Non, je sais ce que je vais entendre. Des reproches. Venus de gens qui sont deux pour me rappeler que je suis seul. Surnuméraire.

L'infirmière : Vous avez de la famille ?

Le bleu : On peut encore appeler ça comme ça. Scénario classique : un père, une mère, des infos-frères, des belles-soeurs qui ne le sont pas. Et une batterie de cousines et de cousins rejetant en bloc ce qu'elle ne comprend pas.

L'infirmière : Je vous trouve un peu dur.

Le bleu : Et autour de la famille, les voisins, les connaissances, l'entourage... (Contrefaisant sa voix et parodiant un dialogue :)
"- Et votre fils, il fréquente ?
- Il a grossi. Il a maigri.
- Il est toujours à votre charge ?
- Mais il boit, non ?
- Oui, ça lui arrive de boire de la grenadine..." (Il regarde le verre.)
Résultat des courses : quand je viens me réfugier ici, à la question : "Personne à prévenir", je réponds : "Personne".

Voix off du haut-parleur : Votre attention, s'il vous plaît, le Bleu est demandé au téléphone. Le Bleu.

(A suivre.)







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24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 12:50
L'infirmière : Ah, c'est vous ? Vous avez fait bonne pêche ?

Le pêcheur de pilchards :
J'ai pêché un bon ide.

L'infirmière :
Un ide, c'est quoi, ça, un ide.

Le pêcheur de pilchards : Un ide. Un poisson rouge.

L'infirmière : Vous ne pouvez pas appeler un poisson un poisson ?

Le pêcheur de pilchards : Vous ne faites jamais de mots croisés ?

L'infirmière :
Vous avez laissé vos lignes en suspens ?

Le pêcheur de pilchards :
Il n'y a pas de place pour deux. Votre ami Diogène est venu chercher de l'eau. Il m'a dit que c'était pour vous. Il m'a dit aussi que ça risquait de prendre un peu de temps. Il attend que la surface de l'eau soit plane pour écoper. Il m'a dit aussi qu'il allait s'enquérir du moral de l'équipage du petit bateau. Vous savez, le petit bateau dont il a parlé. "Le Taciturne Mélancolique", un beau bâtiment, du reste. Il est allé à bord demander un verre. Quand je l'ai quitté, il s'assurait encore de sa parfaite propreté. (Un temps.) Je ne voudrais pas être indiscret, mais dites-moi, qu'est-ce que vous faites ensemble ici en attendant la télé ? C'est par sympathie agissante ou par charme opérant ?

L'infirmière : Nous nous parlons. Et ce qu'il dit est touchant.

Le pêcheur de pilchards : Il est un peu givré, non ?

L'infirmière : Gercé. Seulement au niveau des lèvres. Mais il est d'un commerce agréable. Il ne m'a pas encore montré ses attributs. Il m'en a parlé, mais c'est tout.

Le pêcheur de pilchards :
Et la télé, alors ?

L'infirmière : Je crois qu'il faudra se contenter de la radio. (Un temps.) Ainsi donc, vous pêchez le dimanche ?

Le pêcheur de pilchards :
Je pêche le dimanche et je mets en boîte en semaine.

(Le bleu revient, porteur d'un verre d'eau plein.)

Le bleu : Monsieur le pêcheur de pilchards, je vous demande encore de m'excuser pour vous avoir interrompu dans votre pêche au gros. Le bouchon n'a pas frémi. Vous pouvez retourner aux berges de vos ondes durant que nous attendrons les nôtres.

(Le pêcheur de pilchards s'en va.)

Le bleu : (Offrant le verre.) Voici pour vous. Ca a pris un peu de temps. Je tenais à ce que les lèvres du verre soient symétriquement propres. Et proportionnelles aux vôtres.

L'infirmière : Un verre, c'est vite propre, vous savez. Je vois, vous êtes un peu maniaque ?

Le bleu :
Je n'aime pas beaucoup ce mot. Il rime trop avec patraque et détraque. Disons plutôt que je suis obsessionnel. Ca rime avec arc-en-ciel.

(A suivre.)



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23 mars 2008 7 23 /03 /mars /2008 13:18
Le bleu : (Il s'approche de la vitre.) Il pêche toujours par excès ou par défaut, l'autre ? Je me demande quel leurre il utilise. Ce matin-là, je venais d'être visité par un aéropage de messieurs-dames très distingués, emblousés jusqu'au col ; ils s'étaient disposés en corolle autour de ma couche, et je ne ne sais si je fus la guêpe qui allait les piquer ou l'abeille qu'on allait sur une planche piquer. Vous avez dû connaître ça, non, d'un côté ou d'un autre ? En fin de compte, c'est eux les premiers qui ont sorti leur dard. Pendant que le curare me maintenait dans les bras de Morphée, une fine équipe jouait à touche-zizi. Les officiants partis, je retournai à cet état d'engourdissement béat que connaissent les alités après un somme provoqué au grand jour quand je sentis une présence près de moi. Etait-ce une bonne virgule à un mauvais somme ? J'ouvrai les paupières ; à mes yeux s'offrait le plus magnifique des spectacles. Une infirmière était là, qui se penchait doucement sur ma détresse. Et alors là, madame, je fus rempli soudain d'une telle... d'une dune... telle que... Les mots vont me trahir pour vous traduire ce que j'ai ressenti. Qu'elle était belle, cette infirmière, madame ! Un visage harmonieux, éclairé de grands yeux de braise, encadrés d'une brune chevelure ébène. Je découvrai une géographie de vallons doux, de monts et de dunes, de clairs ruisseaux approchés et de lacs moirés, un paysage tendre et joli à regarder.
Vous dire le charme et la douceur exquise de son sourire, c'est vous dire des lèvres qui brûlent à aimer d'urgence.
Vous dire le front deviné sous les mèches, c'est vous dire toute l'étendue de l'éteule sous les sainfoins en meules.
Vous dire ses yeux, c'est écouter un poème d'Aragon.
Vous dire les ailes de son nez, c'est voir les moulins de papier des fêtes foraines.
Vous dire les commissures de ses lèvres, c'est décacheter les plis d'une lettre d'amour.
Vous dire ses joues, c'est évoquer l'acajou des crédences de style.
Vous dire... J'aurais tout tant dit et tant tout donné. Et je n'ai rien donné et rien dit. Piqué. Epinglé. Comme l'abeille. J'ai fait celui qui n'a rien senti. Elle a pris ma main -le lieu pouvait le permettre, madame- et m'a regardé avec tant de tendresse... C'était son apostolat d'infirmière : si bobo, alors câlin mimi. Mais pas plus. Instant si pur. Ô que ce fut beau ! Ô que ce fut bon ! Ô que ce fut doux ! Ce visage, madame, jamais, jamais je ne pourrais l'oublier. Je me souviens encore de son nom et de son prénom qui étaient écrits sur son corsage. J'avais quinze ans ; elle devait en avoir une fois autant. Elle m'a marqué pour la vie entière. Et son ombre éclaire le blason de roi de ma joie altière. Elle fut la première, la page de garde d'un barde austère. Elle a imprimé tout au fond de moi ces images... "critérisées"... ces canons de beauté qu'on recherche toujours, par la suite, à retrouver... Sont restés toujours ou trop muets ou trop tonitruants, ces canons... Dans la famille "peut mieux faire", je demande la main de la fille. Voilà pourquoi, madame, je suis devenu un amoureux silencieux. Voilà pourquoi, madame, on ne fait pas toujours ce que l'on veut. Vous n'avez pas soif ?

L'infirmière :
(Emue.) Si, un peu maintenant. Je ne sais ce qui assèche mes lèvres. Je boirais bien un verre.

Le bleu :
Je vais vous chercher à boire. Le contenu d'un verre. Là, à la fontaine. L'eau y est fraîche et potable. Je reviens de suite.

(Il s'en va.

Un temps.

Retour sur le plateau du pêcheur de pilchards.)

(A suivre.)

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22 mars 2008 6 22 /03 /mars /2008 20:40
Didier Carette revient dans la Cerisaie au Sorano

TERRE A TERRE

"Je  m'assois encore une petite minute. C'est comme si je n'avais jamais vu les murs de cette maison, les plafonds, et je les regarde avec avidité, avec un amour si tendre..."
Lioubov Andréevna '("La Cerisaie" ,Tchekhov)

Le misanthrope que je suis en train de devenir ne sort pratiquement plus au théâtre ; tout comme Brel, "je ne rentre plus nulle part, je m'habille de [mes] rêves." Ce qui est un paradoxe si l'on veut bien considérer que j'ai beaucoup écrit dans cette matière.

Cependant, si vous devez vous rendre en quelque endroit dans cette ville désormais toute rose, c'est bien sur un fauteuil du Théâtre Sorano où est donné "La Cerisaie" de mon camarade Tchekhov.
"La Cerisaie", en tous les cas pièce sur la rupture, offre plusieurs lectures.
Certains y verront la fin d'une époque dans feu "le blog de l'Est" ; d'autres le déchirement de devoir quitter un lieu aimé.
Didier Carette a réussi une adaptation subtile de ce texte.

"Qui terre a guerre a". De la terre répandue sur le plateau du Sorano, germent presque littéralement des situations et des personnages remarquables.
Un excellent travail.
Peut-être reviendrais-je au théâtre ?

JF

"La Cerisaie" d'Anton Tchekhov
Mise en scène Didier Carette
Théâtre Sorano, Toulouse
Jusqu'au 29 mars










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22 mars 2008 6 22 /03 /mars /2008 13:07
Le bleu : Alors voilà... (Il se place bien en face de la caméra.) Du plus loin que me revienne / L'ombre de mes amours anciennes / Du plus loin, du premier rendez-vous / Du temps des premières peines / Lors, j'avais quinze ans à peine / Coeur tout blanc et griffes aux genoux / Que ce fut, j'étais précoce / De tendres amours de gosses / Ou les morsures d'un amour fou / Du plus loin qu'il m'en souvienne / Ainsi depuis j'ai dit : "Je t'aime" / Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous.

L'infirmière :
Tout doux ! C'est déjà pris. Moi aussi, j'aime beaucoup Barbara. Vous faites un transfert ?

Le bleu : J'ai pensé qu'il serait plus facile de commencer avec des mots aboutis. Ce qu'elle a vécu, elle, je l'ai vécu, moi. Bon, je reconnais. Je recommence. La première, j'avais quinze ans. J'avais bien quinze ans moi aussi. Vous ne pouvez pas m'empêcher d'avoir eu quinze ans ? N'était le respect et l'admiration que je porte à Barbara, je dirais que son chiffre frise le plagiat.

L'infirmière : Elle a eu quinze ans avant vous.

Le bleu :
(Face à la caméra.) J'avais quinze ans, j'étais joufflu et ventru. J'étais un bon gros garçon de la campagne. Je vivais comme un sauvage près d'une grande forêt. On me nourrissait plus qu'on ne m'éduquait. On me donnait des tonnes de sucre, de confit et de jouets de bazar, et pas un gramme de tendresse. Vous comprenez le déséquilibre pondéral ? Mon coeur était déjà tout trop entouré de graisse. Je suis tombé malade et j'ai dû aller à l'hôpital. Les carabins s'interrogeaient sur moi. Qu'ont-ils voulu faire déjà, au juste, pour y voir plus clair ? Ah, oui ! Un bilan glandulaire, hormonal et tyrolien.

L'infirmière : Thyroïdien.

Le bleu : Ils suspectaient aussi un syndrome adiposo-génital, un syndrome de Marfan, de Dumas, de Dupont, de Durant, de Durand, de Duval et consorts... Bref, tout l'annuaire allait y passer... Et puis, il y avait aussi cette imperfection, cette anomalie au niveau de l'entrejambe ; vous savez... les choses de la vie... Comment disaient-ils déjà ? Adhérences préputiales. Phimosis à dégager. Etroitesse de l'anneau préputial... Je vous dis tout ça, hein, de vous à moi, entre nous soit dit en passant parce que vous êtes de la partie et que vous saurez l'interpréter.

L'infirmière :
Oui, j'interprète. Je ne sais pas vers quoi nous nous acheminons, mais j'interprète. Santé précaire, pas de bol au démarrage. C'est ennuyeux et contrariant pour boire la vie. Mais bon, on peut toujours se rattraper. Il existe des arsenaux pour aller mieux.

Le bleu : Vous ne sauriez pas si bien dire. Ainsi donc, j'étais dans l'un de ces arsenaux qui ne vous aurait pas déplu ; en ces endroits où l'on capture les symptômes. Des corridors agrémentés ça et là d'affiches très typées, et voulues espérantes, pleines de vie et de soleil ; des portes à qui mieux mieux ; des colonnes sèches, de larges escaliers, des plaques gravées, des indications sérigraphiées, des boutons volontiers rouges, des marques et des repères usinés en série, une artillerie se fourbissant sans cesse ; enfin, tout ce qui ne fait pas oublier qu'on est partout mais surtout pas chez soi, si tant est que l'on en ait un. J'étais dans une chambre où des tubes s'évanouissaient du plafond et des tuyaux s'enfuyaient dans le plancher, et dans un lit au ciel duquel je créais le mien, un lit bardé en avant de ma propre publicité, comme les autobus en ont sur leurs moustaches...
J'ai donné un peu de mon sang, de ma sueur et de ma peau. Prises, ponctions, prélèvements, biopsies de sont succédé. Tout ce que j'ai prêté qu'on ne m'a jamais rendu. Vous dire à quoi je pensais à l'époque ? Pourquoi me posez-vous cette question ? Est-ce qu'on sait à quoi on pense quand on ne sait pas ce que l'on est et ce qu'on va devenir ? Je n'ai pas gardé en mémoire ces sensations. En revanche, je me souviens très bien de cette infirmière. C'était un matin comme un autre matin. Comment vous le décrire mieux ?... Vous n'avez pas soif ?

L'infirmière :
Non, pas pour l'instant. Je bois vos paroles.

(A suivre.)

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21 mars 2008 5 21 /03 /mars /2008 13:52

Le bleu : Je le suis un peu. Nous commençons à avoir la même couleur de peau.

L'infirmière : Votre réflexion relance remarquablement le débat. Vous voyez bien que vous pouvez être comme les autres. Mieux que les autres. Alors pourquoi tout ça ?

Le bleu : J'entends déjà les commentaires. On dit de moi : "Vous avez vu la tête qu'il a, aujourd'hui ? Il faut faire attention ; on sait jamais, avec des gens comme ça. On ne connaît pas leurs réactions." Si c'est pas vrai, je vous permets de me donner une gifle.

(Il tend ostensiblement sa joue.
Rien ne se passe.)

Le bleu : C'est bien de se tromper. C'est signe de bonne santé. Ca fait du bien de ne pas recevoir de coups.

L'infirmière : J'ai décelé dans vos traits la saillie d'une grande âme. Allez, on se lance ?

Le bleu : Celles et ceux à qui j'ai dit ce que je vais vous dire se comptent sur les doigts des deux mains.

L'infirmière : Dites-moi tout dès maintenant.

Le bleu : Pour eux, (Il désigne le public.) voulez-vous que nous nous situions dans le temps, dans l'espace et dans l'action ? Ca les aiderait peut-être ?

L'infirmière : Nous sommes dimanche soir.

Le bleu : C'est dur, le dimanche soir. Je pense à tous ces petits nouveaux qui vont commencer quelque chose demain matin. Si la nuit n'est pas bonne, ils vont se traîner et ne seront pas bons non plus. Et ça se verra.  Si la nuit est blanche, leur voix le sera aussi et ça s'entendra. S'ils ont de l'eczéma nerveux sur les mains et les joues, ils ne pourront toucher personne ni embrasser les secrétaires. Excellent premier contact ! Ah, ça, oui, ça fera bonne impression ! Ils ont préparé des cartables neufs, des chemises propres, des intentions louables, mais ils ne savent pas si tout ça va tenir.

L'infirmière : Allez... Vous renâclez...

Le bleu : Alors voilà...

L'infirmière : A ce point ?

Le bleu : A ce point... La première... (Il s'approche de la vitre et désigne le pêcheur de pilchards.) Il a bien reconnu qu'il était pêcheur ? Vous croyez qu'il respecte les bateaux ?

L'infirmière : Je le surveillerai du coin de l'oeil.

(A suivre.)


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20 mars 2008 4 20 /03 /mars /2008 14:24

L'homme : Bonjour. On m'a indiqué ici, à peine plus loin, un coin de pêche. Je me suis laissé dire que c'était poissonneux. Ca mord ?

L'infirmière : Ici, en ce moment, ça pince plutôt.

Le bleu : Qui êtes-vous, monsieur ?

L'homme : Pêcheur de pilchards, depuis trois générations.

Le bleu : Vous pouvez aller à la pêche. Mais faites en sorte de ne pas trop faire de vagues. Il y a un bateau en attendance qui ne sait pas trop où il va aller...

L'homme (Le pêcheur de pilchards) (A l'infirmière.) : Il est garde-pêche ou garde-côte ?

L'infirmière : Il attend la télé.

Le pêcheur de pilchards : Il aime bien se faire voir ?

L'infirmière : Oui, mais pas sous son meilleur profil.

(Le bleu, inintéressé par la conversation, s'est placé bien en face de la caméra de surveillance.

Il a sorti un peigne.

Il se peigne outrancièrement, avec tant de métuculosité, tant de compulsion que ça en devient ridicule.

Puis s'adressant au pêcheur de pilchards :)

Le bleu : Si vous voyez Artaud, dites-lui qu'il serre les dents pendant que je croise les doigts pour lui. Un jour, il sera enfin compris, si bien que l'on apprendra ses poèmes par coeur dans les écoles.

(Le pêcheur de pilchards s'en va.

Un temps.)

L'infirmière : Ils tardent à venir, les journaleux. Nous pourrions commencer sans eux. Voulez-vous que je vous entretienne ? J'ai pris quelques cours de journalisme. Je ne sais pas analyser. Par contre je sais synthétiser.

Le bleu : Dites-moi, c'est vrai ce qu'on dit sur vous ?

L'infirmière : Sur moi ?

Le bleu : Sur vous. Enfin, pas sur vous ; sur vous, les infirmières... Que, sous la blouse... (Geste évasif.)

L'infirmière : Ah ! oui ! C'est vrai ! Sous la blouse, il nous arrive parfois d'avoir des bleus... Ca vous met en confiance ?

(A suivre.)

 

 

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19 mars 2008 3 19 /03 /mars /2008 13:03

L'infirmière : Vous avez pensé au...

Le bleu : On y pense... On y pense...

L'infirmière : Ils tardent à venir, les autres... Un reportage urgent ailleurs peut-être ? Plus urgent que le vôtre. Plus vendeur. Plus porteur. Vous n'êtes pas complètement foutu. 

Le bleu : J'ai l'habitude, vous savez. Ce n'est pas la première fois qu'on me fait le coup du lapin qui se pose un peu là. J'ai pris des dispositions pour patienter sans trop mariner. Je m'attache aux ornements des lieux. Voyez cette mare aux plichards de l'autre côté de la vitre comme elle est belle. (Il désigne un point côté jardin.) Et ce petit bateau, jaugeant trente-cinq roudoudous voguant dessus. Un thonier ? Un sardinier ? Un pétrolier ? Quel chalut, il fait ! La caque sent le hareng ; la coque le requin... C'est bien plus qu'un point d'eau dans une salle d'attente... c'est bien plus que ça...

L'infirmière : Ca, c'est une fontaine d'agrément. Les architectes appellent ça un "espace de rencontre et de fraîcheur convivial".

Le bleu : Ils se trompent. Ce qui est convivial, c'est ce qui est chaleureux.

L'infirmière : Bien sûr, mon amiral.

Le bleu : Ce petit bateau, dans son presque radoub, présente plus d'intérêt qu'il n'y paraît. Va-t-il pouvoir appareiller ?
(Un temps.)
J'ai peur.

L'infirmière : Comment ? Un grand garçon comme vous ?

Le bleu : Oui, j'ai peur. J'ai même très peur. Pas le mot, la chose. Des peurs d'enfant, madame, grosses comme ça. (Il désigne ses deux poings fermés.)

L'infirmière : Arrêtez les violons que vous n'arrivez pas à accorder. Faites-vous violonce.

Le bleu : J'ai peur. Je ne peux pas m'en empêcher. Il était dit que l'amour me serait réfractaire. Me l'eût-on fait comprendre autrement, je l'eusse mieux accepté.

(Un homme arrive.
Attirail du pêcheur : canne, épuisette, cuissardes de pêche.)

L'infirmière : Mais enfin, pincez-moi, je rêve.

(A suivre.)






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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 13:38

La femme (L'infirmière) : Vous n'en avez pas assez de l'étiquette que vous vous êtes collée ? C'était pour faire un coup ?

L'homme (Le bleu) : Un coup avec un "p" ?

L'infirmière : Vous en connaissez beaucoup des mots qui se terminent par un "p" ?

Le bleu : Oui, beaucoup.

L'infirmière : Beaucoup trop ! Et sinon, quelle est votre activité principale, ici ?

Le bleu : J'attends une équipe de télévision. Nous avons convenu d'un rendez-vous.

L'infirmière : Qu'est-ce que vous allez leur dire ?

Le bleu : Je vais leur parler d'amour. D'amours impossibles si possible. Des femmes pour tous et des femmes des autres. Des femmes secrètes, interdites, défendues. Il était dit que l'amour me serait réfractaire. Me l'eût-on fait comprendre autrement, je l'eusse mieux accepté.

L'infirmière : Ca vous a beaucoup remué ?

Le bleu : Ca m'a touché. Ca m'a percuté. Ca m'a foudroyé.

L'infirmière : Vous avez déjà pensé à...

Le bleu : On y pense... On y pense... Vous avez lu Artaud ?

L'infirmière : Non, mais j'ai une tante qui habite dans le quartier près de là où il a séjourné.

Le bleu : Séjourné... C'est bien ça...
(Il se dirige côté cour, appelle quelqu'un qu'on ne verra pas.)
Antonin ! Nanaqui !
(De la coulisse, un ballon rouge est envoyé, que réceptionne le bleu.
A son tour, il renvoie le ballon.
Echanges de balles...
Le bleu renvoie la balle une dernière fois ; aucun retour.
Visage effrayé.)
Antonin ! Ca y est ! Ils l'ont encore repris !

(Le bleu, chagrin, retourne près de l'infirmière.)

(A suivre.)


 

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17 mars 2008 1 17 /03 /mars /2008 13:02

L'homme : Alors, c'est vous ?

La femme : C'est moi.

L'homme : Chargée de dresser l'état des lieux communs ?

La femme : C'est bien ça.

L'homme : Je me suis mis ici pour ne pas qu'on me voit. Mais je ne sais pas si c'est la meilleure place...

La femme : Vous savez, les gens se parlent entre eux : c'est la coutume... C'est la tradition... C'est le folklore... On dit beaucoup de choses sur vous. Il y a longtemps que vous êtes là ?

L'homme : Ici, (geste étroit) pas depuis lontemps, depuis dix minutes environ. Mais ici, (geste large) depuis un peu plus de quarante-cinq ans.

La femme : Pourquoi êtes-vous comme ça ?

L'homme : Vous m'en voudrez beaucoup si je vous le dis ?

La femme : Je crois que non.

L'homme : Je crois que oui. Vous l'aurez bien cherché. Si je vous pince très fort le bras comme ça, en insistant et en tordant la peau entre le pouce et l'index... (Il lui pince très fort le bras ; elle crie de douleur et lui donne une gifle.) Ca fait mal, hein ? Ca fait même très mal. Bien. Maintenant, si je vous caresse tendrement la joue, comme ça... (Il lui caresse la joue ; elle est toujours "sous le coup" de la douleur.) Qu'est-ce que vous allez retenir ? La caresse ou le pincement ? Ne me répondez pas. Demain, vous aurez un bleu ici. Peut-être même un hématome. Et bien, voyez-moi, inspectez-moi, auscultez-moi : je suis un bleu ! Vous comprenez mieux ? Si demain l'on me propose d'être aussi heureux que je fus malheureux, je refuse : la charge est trop lourde.

(A suivre.)

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