22 mars 2008 6 22 /03 /mars /2008 20:40
Didier Carette revient dans la Cerisaie au Sorano

TERRE A TERRE

"Je  m'assois encore une petite minute. C'est comme si je n'avais jamais vu les murs de cette maison, les plafonds, et je les regarde avec avidité, avec un amour si tendre..."
Lioubov Andréevna '("La Cerisaie" ,Tchekhov)

Le misanthrope que je suis en train de devenir ne sort pratiquement plus au théâtre ; tout comme Brel, "je ne rentre plus nulle part, je m'habille de [mes] rêves." Ce qui est un paradoxe si l'on veut bien considérer que j'ai beaucoup écrit dans cette matière.

Cependant, si vous devez vous rendre en quelque endroit dans cette ville désormais toute rose, c'est bien sur un fauteuil du Théâtre Sorano où est donné "La Cerisaie" de mon camarade Tchekhov.
"La Cerisaie", en tous les cas pièce sur la rupture, offre plusieurs lectures.
Certains y verront la fin d'une époque dans feu "le blog de l'Est" ; d'autres le déchirement de devoir quitter un lieu aimé.
Didier Carette a réussi une adaptation subtile de ce texte.

"Qui terre a guerre a". De la terre répandue sur le plateau du Sorano, germent presque littéralement des situations et des personnages remarquables.
Un excellent travail.
Peut-être reviendrais-je au théâtre ?

JF

"La Cerisaie" d'Anton Tchekhov
Mise en scène Didier Carette
Théâtre Sorano, Toulouse
Jusqu'au 29 mars










Partager cet article

Repost0
22 mars 2008 6 22 /03 /mars /2008 13:07
Le bleu : Alors voilà... (Il se place bien en face de la caméra.) Du plus loin que me revienne / L'ombre de mes amours anciennes / Du plus loin, du premier rendez-vous / Du temps des premières peines / Lors, j'avais quinze ans à peine / Coeur tout blanc et griffes aux genoux / Que ce fut, j'étais précoce / De tendres amours de gosses / Ou les morsures d'un amour fou / Du plus loin qu'il m'en souvienne / Ainsi depuis j'ai dit : "Je t'aime" / Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous.

L'infirmière :
Tout doux ! C'est déjà pris. Moi aussi, j'aime beaucoup Barbara. Vous faites un transfert ?

Le bleu : J'ai pensé qu'il serait plus facile de commencer avec des mots aboutis. Ce qu'elle a vécu, elle, je l'ai vécu, moi. Bon, je reconnais. Je recommence. La première, j'avais quinze ans. J'avais bien quinze ans moi aussi. Vous ne pouvez pas m'empêcher d'avoir eu quinze ans ? N'était le respect et l'admiration que je porte à Barbara, je dirais que son chiffre frise le plagiat.

L'infirmière : Elle a eu quinze ans avant vous.

Le bleu :
(Face à la caméra.) J'avais quinze ans, j'étais joufflu et ventru. J'étais un bon gros garçon de la campagne. Je vivais comme un sauvage près d'une grande forêt. On me nourrissait plus qu'on ne m'éduquait. On me donnait des tonnes de sucre, de confit et de jouets de bazar, et pas un gramme de tendresse. Vous comprenez le déséquilibre pondéral ? Mon coeur était déjà tout trop entouré de graisse. Je suis tombé malade et j'ai dû aller à l'hôpital. Les carabins s'interrogeaient sur moi. Qu'ont-ils voulu faire déjà, au juste, pour y voir plus clair ? Ah, oui ! Un bilan glandulaire, hormonal et tyrolien.

L'infirmière : Thyroïdien.

Le bleu : Ils suspectaient aussi un syndrome adiposo-génital, un syndrome de Marfan, de Dumas, de Dupont, de Durant, de Durand, de Duval et consorts... Bref, tout l'annuaire allait y passer... Et puis, il y avait aussi cette imperfection, cette anomalie au niveau de l'entrejambe ; vous savez... les choses de la vie... Comment disaient-ils déjà ? Adhérences préputiales. Phimosis à dégager. Etroitesse de l'anneau préputial... Je vous dis tout ça, hein, de vous à moi, entre nous soit dit en passant parce que vous êtes de la partie et que vous saurez l'interpréter.

L'infirmière :
Oui, j'interprète. Je ne sais pas vers quoi nous nous acheminons, mais j'interprète. Santé précaire, pas de bol au démarrage. C'est ennuyeux et contrariant pour boire la vie. Mais bon, on peut toujours se rattraper. Il existe des arsenaux pour aller mieux.

Le bleu : Vous ne sauriez pas si bien dire. Ainsi donc, j'étais dans l'un de ces arsenaux qui ne vous aurait pas déplu ; en ces endroits où l'on capture les symptômes. Des corridors agrémentés ça et là d'affiches très typées, et voulues espérantes, pleines de vie et de soleil ; des portes à qui mieux mieux ; des colonnes sèches, de larges escaliers, des plaques gravées, des indications sérigraphiées, des boutons volontiers rouges, des marques et des repères usinés en série, une artillerie se fourbissant sans cesse ; enfin, tout ce qui ne fait pas oublier qu'on est partout mais surtout pas chez soi, si tant est que l'on en ait un. J'étais dans une chambre où des tubes s'évanouissaient du plafond et des tuyaux s'enfuyaient dans le plancher, et dans un lit au ciel duquel je créais le mien, un lit bardé en avant de ma propre publicité, comme les autobus en ont sur leurs moustaches...
J'ai donné un peu de mon sang, de ma sueur et de ma peau. Prises, ponctions, prélèvements, biopsies de sont succédé. Tout ce que j'ai prêté qu'on ne m'a jamais rendu. Vous dire à quoi je pensais à l'époque ? Pourquoi me posez-vous cette question ? Est-ce qu'on sait à quoi on pense quand on ne sait pas ce que l'on est et ce qu'on va devenir ? Je n'ai pas gardé en mémoire ces sensations. En revanche, je me souviens très bien de cette infirmière. C'était un matin comme un autre matin. Comment vous le décrire mieux ?... Vous n'avez pas soif ?

L'infirmière :
Non, pas pour l'instant. Je bois vos paroles.

(A suivre.)

Partager cet article

Repost0
21 mars 2008 5 21 /03 /mars /2008 13:52

Le bleu : Je le suis un peu. Nous commençons à avoir la même couleur de peau.

L'infirmière : Votre réflexion relance remarquablement le débat. Vous voyez bien que vous pouvez être comme les autres. Mieux que les autres. Alors pourquoi tout ça ?

Le bleu : J'entends déjà les commentaires. On dit de moi : "Vous avez vu la tête qu'il a, aujourd'hui ? Il faut faire attention ; on sait jamais, avec des gens comme ça. On ne connaît pas leurs réactions." Si c'est pas vrai, je vous permets de me donner une gifle.

(Il tend ostensiblement sa joue.
Rien ne se passe.)

Le bleu : C'est bien de se tromper. C'est signe de bonne santé. Ca fait du bien de ne pas recevoir de coups.

L'infirmière : J'ai décelé dans vos traits la saillie d'une grande âme. Allez, on se lance ?

Le bleu : Celles et ceux à qui j'ai dit ce que je vais vous dire se comptent sur les doigts des deux mains.

L'infirmière : Dites-moi tout dès maintenant.

Le bleu : Pour eux, (Il désigne le public.) voulez-vous que nous nous situions dans le temps, dans l'espace et dans l'action ? Ca les aiderait peut-être ?

L'infirmière : Nous sommes dimanche soir.

Le bleu : C'est dur, le dimanche soir. Je pense à tous ces petits nouveaux qui vont commencer quelque chose demain matin. Si la nuit n'est pas bonne, ils vont se traîner et ne seront pas bons non plus. Et ça se verra.  Si la nuit est blanche, leur voix le sera aussi et ça s'entendra. S'ils ont de l'eczéma nerveux sur les mains et les joues, ils ne pourront toucher personne ni embrasser les secrétaires. Excellent premier contact ! Ah, ça, oui, ça fera bonne impression ! Ils ont préparé des cartables neufs, des chemises propres, des intentions louables, mais ils ne savent pas si tout ça va tenir.

L'infirmière : Allez... Vous renâclez...

Le bleu : Alors voilà...

L'infirmière : A ce point ?

Le bleu : A ce point... La première... (Il s'approche de la vitre et désigne le pêcheur de pilchards.) Il a bien reconnu qu'il était pêcheur ? Vous croyez qu'il respecte les bateaux ?

L'infirmière : Je le surveillerai du coin de l'oeil.

(A suivre.)


Partager cet article

Repost0
20 mars 2008 4 20 /03 /mars /2008 14:24

L'homme : Bonjour. On m'a indiqué ici, à peine plus loin, un coin de pêche. Je me suis laissé dire que c'était poissonneux. Ca mord ?

L'infirmière : Ici, en ce moment, ça pince plutôt.

Le bleu : Qui êtes-vous, monsieur ?

L'homme : Pêcheur de pilchards, depuis trois générations.

Le bleu : Vous pouvez aller à la pêche. Mais faites en sorte de ne pas trop faire de vagues. Il y a un bateau en attendance qui ne sait pas trop où il va aller...

L'homme (Le pêcheur de pilchards) (A l'infirmière.) : Il est garde-pêche ou garde-côte ?

L'infirmière : Il attend la télé.

Le pêcheur de pilchards : Il aime bien se faire voir ?

L'infirmière : Oui, mais pas sous son meilleur profil.

(Le bleu, inintéressé par la conversation, s'est placé bien en face de la caméra de surveillance.

Il a sorti un peigne.

Il se peigne outrancièrement, avec tant de métuculosité, tant de compulsion que ça en devient ridicule.

Puis s'adressant au pêcheur de pilchards :)

Le bleu : Si vous voyez Artaud, dites-lui qu'il serre les dents pendant que je croise les doigts pour lui. Un jour, il sera enfin compris, si bien que l'on apprendra ses poèmes par coeur dans les écoles.

(Le pêcheur de pilchards s'en va.

Un temps.)

L'infirmière : Ils tardent à venir, les journaleux. Nous pourrions commencer sans eux. Voulez-vous que je vous entretienne ? J'ai pris quelques cours de journalisme. Je ne sais pas analyser. Par contre je sais synthétiser.

Le bleu : Dites-moi, c'est vrai ce qu'on dit sur vous ?

L'infirmière : Sur moi ?

Le bleu : Sur vous. Enfin, pas sur vous ; sur vous, les infirmières... Que, sous la blouse... (Geste évasif.)

L'infirmière : Ah ! oui ! C'est vrai ! Sous la blouse, il nous arrive parfois d'avoir des bleus... Ca vous met en confiance ?

(A suivre.)

 

 

Partager cet article

Repost0
19 mars 2008 3 19 /03 /mars /2008 13:03

L'infirmière : Vous avez pensé au...

Le bleu : On y pense... On y pense...

L'infirmière : Ils tardent à venir, les autres... Un reportage urgent ailleurs peut-être ? Plus urgent que le vôtre. Plus vendeur. Plus porteur. Vous n'êtes pas complètement foutu. 

Le bleu : J'ai l'habitude, vous savez. Ce n'est pas la première fois qu'on me fait le coup du lapin qui se pose un peu là. J'ai pris des dispositions pour patienter sans trop mariner. Je m'attache aux ornements des lieux. Voyez cette mare aux plichards de l'autre côté de la vitre comme elle est belle. (Il désigne un point côté jardin.) Et ce petit bateau, jaugeant trente-cinq roudoudous voguant dessus. Un thonier ? Un sardinier ? Un pétrolier ? Quel chalut, il fait ! La caque sent le hareng ; la coque le requin... C'est bien plus qu'un point d'eau dans une salle d'attente... c'est bien plus que ça...

L'infirmière : Ca, c'est une fontaine d'agrément. Les architectes appellent ça un "espace de rencontre et de fraîcheur convivial".

Le bleu : Ils se trompent. Ce qui est convivial, c'est ce qui est chaleureux.

L'infirmière : Bien sûr, mon amiral.

Le bleu : Ce petit bateau, dans son presque radoub, présente plus d'intérêt qu'il n'y paraît. Va-t-il pouvoir appareiller ?
(Un temps.)
J'ai peur.

L'infirmière : Comment ? Un grand garçon comme vous ?

Le bleu : Oui, j'ai peur. J'ai même très peur. Pas le mot, la chose. Des peurs d'enfant, madame, grosses comme ça. (Il désigne ses deux poings fermés.)

L'infirmière : Arrêtez les violons que vous n'arrivez pas à accorder. Faites-vous violonce.

Le bleu : J'ai peur. Je ne peux pas m'en empêcher. Il était dit que l'amour me serait réfractaire. Me l'eût-on fait comprendre autrement, je l'eusse mieux accepté.

(Un homme arrive.
Attirail du pêcheur : canne, épuisette, cuissardes de pêche.)

L'infirmière : Mais enfin, pincez-moi, je rêve.

(A suivre.)






Partager cet article

Repost0
18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 13:38

La femme (L'infirmière) : Vous n'en avez pas assez de l'étiquette que vous vous êtes collée ? C'était pour faire un coup ?

L'homme (Le bleu) : Un coup avec un "p" ?

L'infirmière : Vous en connaissez beaucoup des mots qui se terminent par un "p" ?

Le bleu : Oui, beaucoup.

L'infirmière : Beaucoup trop ! Et sinon, quelle est votre activité principale, ici ?

Le bleu : J'attends une équipe de télévision. Nous avons convenu d'un rendez-vous.

L'infirmière : Qu'est-ce que vous allez leur dire ?

Le bleu : Je vais leur parler d'amour. D'amours impossibles si possible. Des femmes pour tous et des femmes des autres. Des femmes secrètes, interdites, défendues. Il était dit que l'amour me serait réfractaire. Me l'eût-on fait comprendre autrement, je l'eusse mieux accepté.

L'infirmière : Ca vous a beaucoup remué ?

Le bleu : Ca m'a touché. Ca m'a percuté. Ca m'a foudroyé.

L'infirmière : Vous avez déjà pensé à...

Le bleu : On y pense... On y pense... Vous avez lu Artaud ?

L'infirmière : Non, mais j'ai une tante qui habite dans le quartier près de là où il a séjourné.

Le bleu : Séjourné... C'est bien ça...
(Il se dirige côté cour, appelle quelqu'un qu'on ne verra pas.)
Antonin ! Nanaqui !
(De la coulisse, un ballon rouge est envoyé, que réceptionne le bleu.
A son tour, il renvoie le ballon.
Echanges de balles...
Le bleu renvoie la balle une dernière fois ; aucun retour.
Visage effrayé.)
Antonin ! Ca y est ! Ils l'ont encore repris !

(Le bleu, chagrin, retourne près de l'infirmière.)

(A suivre.)


 

Partager cet article

Repost0
17 mars 2008 1 17 /03 /mars /2008 13:02

L'homme : Alors, c'est vous ?

La femme : C'est moi.

L'homme : Chargée de dresser l'état des lieux communs ?

La femme : C'est bien ça.

L'homme : Je me suis mis ici pour ne pas qu'on me voit. Mais je ne sais pas si c'est la meilleure place...

La femme : Vous savez, les gens se parlent entre eux : c'est la coutume... C'est la tradition... C'est le folklore... On dit beaucoup de choses sur vous. Il y a longtemps que vous êtes là ?

L'homme : Ici, (geste étroit) pas depuis lontemps, depuis dix minutes environ. Mais ici, (geste large) depuis un peu plus de quarante-cinq ans.

La femme : Pourquoi êtes-vous comme ça ?

L'homme : Vous m'en voudrez beaucoup si je vous le dis ?

La femme : Je crois que non.

L'homme : Je crois que oui. Vous l'aurez bien cherché. Si je vous pince très fort le bras comme ça, en insistant et en tordant la peau entre le pouce et l'index... (Il lui pince très fort le bras ; elle crie de douleur et lui donne une gifle.) Ca fait mal, hein ? Ca fait même très mal. Bien. Maintenant, si je vous caresse tendrement la joue, comme ça... (Il lui caresse la joue ; elle est toujours "sous le coup" de la douleur.) Qu'est-ce que vous allez retenir ? La caresse ou le pincement ? Ne me répondez pas. Demain, vous aurez un bleu ici. Peut-être même un hématome. Et bien, voyez-moi, inspectez-moi, auscultez-moi : je suis un bleu ! Vous comprenez mieux ? Si demain l'on me propose d'être aussi heureux que je fus malheureux, je refuse : la charge est trop lourde.

(A suivre.)

Partager cet article

Repost0
16 mars 2008 7 16 /03 /mars /2008 12:51
Je dédie cette pièce à Régis H.

TOUT BLEU

"Au malheureux dont les bras
Ne purent s'appuyer
Sur une amour humaine."
Francis Jammes

Personnages :

Le Bleu
L'infirmière
Le pêcheur de pilchards
La journaliste
Le preneur de son

PREMIER ACTE

Nous pourrions envisager :
C'est un sas.
Un lieu de transit. Entre deux portes.
L'oeil énorme d'une caméra et, plus loin, un moniteur-écran de réception de l'image.
Un système de vidéo-surveillance en quelque sorte.
Au plafond, un haut-parleur.
Rien ne peut laisser supposer que nous sommes dans un établissement hospitalier facile à identifier : un lieu de soins, un hôtel, etc...
Un homme est là, face à la caméra.

L'homme : La vie, c'est comme une pièce de théâtre. Il y a des gens qui entrent. Il y a des gens qui sortent. Il y en a qui reviennent. D'autres qui restent. Il y en a qu'on revoit souvent alors qu'on s'en passerait bien. Il y a ceux qu'on ne revoit jamais et on le regrette. Il y a des gens qu'on aimerait revoir et qu'on ne revoit jamais. Il y en a qu'on revoit parce qu'ils reviennent et d'autres qui reviennent parce qu'on les revoit. Il y a des gens qu'on aimerait voir revenir et qui ne reviennent pas. Et puis un jour, tout s'arrête.

(Une femme arrive.
Elle porte une blouse blanche.
Echange de poignées de mains.)

(A suivre.)

Partager cet article

Repost0
15 mars 2008 6 15 /03 /mars /2008 13:41
Le brûleur de cageots : J'ai fait le tour de mes démons et je les ai dépassés. Vivre n'est plus qu'un amusant jeu de société. Je suis conscient de vivre un instant-charnière.

La femme qui fait ça en blanc : Alors, racontez comment cela s'est-il passé ?

Le brûleur de cageots : La co-gérante du manège de tampons-dateurs s'est montrée très compréhensive à notre égard. Elle a assisté au démontage de sa pièce sans le babillage habituel des femmes en pareil cas. Nous sommes revenus chez mon ami inventeur. Il a réitéré l'opération à l'envers. Il commence à avoir l'habitude ! Sa machine remise en état, j'y suis monté dedans. Quand je suis sorti, il m'a tendu la main et me l'a serrée avec chaleur. "Ca n'a pas dû être drôle tous les jours", m'a-t-il dit. Il tenait le résultat dans l'autre main. Le chiffre inscrit était exorbitant.

La femme qui fait ça en blanc :
Il avait bien pris soin de remettre les compteurs à zéro ? Parfois, on supporte la souffrance des autres...

Le brûleur de cageots :
Il avait remis le compteur à zéro et la courroie était presque neuve. Le chiffre, exorbitant... Mais, maintenant que je sais, ça va beaucoup mieux. J'ai acquis une philosophie personnelle, une force tranquille... Oui, ça va beaucoup mieux... Et ici, rien de nouveau ?

La femme qui fait ça en blanc :
J'ai laissé mourir le feu.

Le brûleur de cageots : Vous faites semblant mais vous ne le faites pas exprès. Rassurez-vous, c'est du bois tendre dont on fait les allumettes et les boites de camembert ; c'est du peuplier : ça brûle vite, ça repartira...

La femme qui fait ça en blanc : Alors, revenons là où nous en étions restés.
(Elle sort son bloc de papier, le chronomètre qu'elle enclenche.
Elle "évalue" un instant le brûleur de cageots.
Vos traits ont épaissi, mais votre âme s'est affinée.

(Elle prend un cliché du brûleur de cageots.
Elle s'agenouille et ouvre la braguette du brûleur de cageots.
Elle fait claquer ses doigts.
Noir total sur le plateau.
Court silence.)

La femme qui fait ça en blanc : Décrochez-nous !... Décrochez-nous !... C'est une erreur... Décrochez-nous !...

FIN

------
PROCHAINEMENT SUR CET ECRAN

"TOUT BLEU"

de Joël Fauré

"Avec "Tout bleu", j'ai voulu dire -sans le souci d'être complet- ce que pouvait être la vie d'un homme où l'amour fait cruellement défaut.
Ses carences affectives l'ont conduit et cloué en un lieu de nulle part, de personne et de tout le monde, où il s'est inventé un univers onirique qui n'est autre que le reflet de son âme.
Il n'est pas le critique acerbe de la propre image qu'il renvoie, mais l'acteur-spectateur-voyeur d'épisodes auxquels il ne peut rien changer.
Près de lui, d'autres viennent pour le regarder et l'écouter.
Devant ce déballage, somme toute pudique et poétique, "une certaine" ira jusqu'à être séduite. Jusqu'où ?.."

JF


Partager cet article

Repost0
14 mars 2008 5 14 /03 /mars /2008 10:16
(Hurlement d'un chien.
La femme qui fait ça en blanc est maintenant effrayée. Pour se rassurer, elle chantonne une chanson d'autrefois.
Elle se dirige en coulisses et revient, tenant par la main une fillette qui tient elle-même par la main une poupée et un livre.
La femme qui fait ça en blanc s'assoit et invite la fillette à faire de même.
Elle ouvre le livre et lui donne, de l'index, des  indications. Peut-être lui apprend-elle à lire ?
La fillette, à son tour, installe sa poupée près du livre, et lui donne, de l'index, des indications.  Peut-être lui apprend-elle, à son tour, à lire ?
La femme qui fait ça en blanc, émue, prend une photo et ramène l'enfant en coulisses.)

La femme qui fait ça en blanc : Qu'est-ce qu'ils fabriquent ? Des courroies ? Ou des machines à peser la souffrance ? Ou des moissonneuses-dateuses en série ? Pour le Tiers-Monde ?

(Silence.)

Je m'ennuie.

(Silence.)

Dernièrement, j'ai lu dans la presse les réflexions d'une actrice de premier plan. Elle disait : "Le cinéma (Et moi, je rajouterai le théâtre), c'est l'art de l'ellipse. Quand il s'agit de suggérer, c'est le véhicule le plus adapté". C'est à l'opposé de ce que disait l'autre : "Un seul lieu, un seul jour, un seul fait accompli tient jusqu'à la fin le théâtre rempli."

(Silence.

Le brûleur de cageots revient sur le plateau.

Il porte très ostensiblement un panneau sur lequel on peut lire : "QUELQUES INSTANTS PLUS TARD..."

La femme qui fait ça en blanc : Ah ! C'est vous ! Je ne vous attendais pas si tôt...

(A suivre.)



Partager cet article

Repost0

Présentation

BIENVENUE

ESPACE LITTERAIRE ET EROTIQUE

Soyez les bienvenus sur cet "égoblog",
petit jardin virtuel.

N'oubliez pas, quand même, d'aller vous aérer.

"Vivre,
c'est passer d'un espace à un autre
en essayant le plus possible
de ne pas se cogner."

Georges PEREC



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Recherche

Archives

Liens