29 mars 2008 6 29 /03 /mars /2008 13:18
Le bleu : Je vous ai parlé de mon ami, le Personnage tout rouge ?

L'infirmière : Non, nous ne sommes restés qu'au bleu.

Le bleu : Par affinités, nous nous sommes liés par de solides sentiments. Il lui est arrivé une histoire peu banale. C'est quelqu'un de très attachant, de très sensible. La vie l'a pas mal assaisonné. Il a failli être l'objet d'une grosse erreur judiciaire. Il était tellement écrasé qu'il était prêt à avouer un crime qu'il n'a pas commis. Heureusement qu'il a été réhabilité à temps.

L'infirmière :
J'ai dû en entendre parler dans les gazettes... Qu'est-ce qu'il est devenu ?

Le bleu : Il coule des jours paisibles près de ses chers peupliers, à la campagne, et il écrit quand la muse le visite. C'est vers lui que je me tourne quand j'ai besoin de m'épancher. Il connaît la vie. "Les coups bas élèvent ceux qui les reçoivent" a-t-il coutume de dire.
(Le bleu se place face à la caméra.)
Je ne vous ennuie pas trop avec mes salades ?

L'infirmière :
Pas du tout. Les végétaux ont dans votre bouche une saveur succulente.
(Un temps.)
Et les autres ?

Le bleu :
J'avais pris bonne note que le coeur me poserait des problèmes. Les autres, je m'en protégeais et restais à distance raisonnable. Sans compter que le temps n'arrange rien. Mais qu'il peut aussi être un redoutable farceur, et qu'il peut à tout instant se raviser. Les femmes, c'est compliqué et imprévisible. On devrait écrire "femme" avec "un "ph" comme phantasme... Un jour, c'était ici-même...

(Le pêcheur de pilchards surgit sur le plateau, affligé.)

Le pêcheur de pilchards : Le bateau ! Le bateau ! Il a coulé !

(A suivre.)




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28 mars 2008 5 28 /03 /mars /2008 13:18

(Retour sur le plateau de l'infirmière et du bleu.)

Le bleu : Action ! Moteur ! Ca tourne !
(Il se place face à l'objectif ; son image se reflète.)
La deuxième des secondes a ouvert la série des femmes pour tous. J'essuyais, à tout bout de champ, les sourires entendus et les railleries de ceux qui pointaient du doigt la terrible maladie honteuse que j'avais contractée : la virginité ! A dix-huit ans, je ne savais toujours pas où se situait le trésor dont on parlait tant. La béance de l'espace entre mes bras m'exaspérait. Je n'allais pas danser ; ne sortais guère ; n'avais aucune disposition pour un métier, un art, un sport, une attitude valorisante. Vous voyez ? Je n'allais pas danser : j'ai vécu cette absence de danse comme une amputation. Je faisais des esquisses sur le linoléum de ma chambre, transformée en boîte d'ennui. J'écoutais des chansons douces qui rentrent par les oreilles et doivent normalement sortir par les pieds, en danses américaines. Je me disais : "Mais allez, allez, mes pieds ! Allez, vas-y ! Qu'est-ce que tu attends ? Quel ballot au bal tu fais !" "Mademoiselle, vos pieds dessinent un "V" ; mes pieds dessinent un "V" ; nos pieds dessinent le "W" d'un mot anglais..." Bref, pour les savoir en réponse à des questions comme les miennes, pour savoir qu'elles ne posent pas de questions, qu'elles ne portent pas de jugement, je décidai -mon tribunal intérieur me fit décider- de monnayer les services d'une fille de joie, entrevue dans une rue, comme une invite à venir dans la chambre des amis de passage. Qu'est-ce que vous auriez fait à ma place ? Je suis allé chez les filles... (Il se retourne tout à trac :) Il n'y avait personne sur le parc à autos ?

L'infirmière : Pas ceux que nous attendons. Nous aurons du poisson ?

Le bleu : Pas sûr. Son entreprise court à la faillite et il fait beaucoup de gestes qui énervent le bateau. (Il se replace face à la caméra.) Le coeur battant, le pourpre au front, j'ai papillonné de fleur du bitume en fleur du bitume. Mes visites chez les prostituées n'ont été que de salubres nécessités. Elles se sont soldées par des semi-succès, par des demi-échecs. Elles ont été régies par des actes pendulés, rendues en me cachant des miens, sous les six yeux lubriques de Chronos, d'Eros et de Thanatos qui se taillaient la part belle dans l'artifice d'une étreinte où l'on ne se dit pas : "Je t'aime".

(Il se retourne.
Un temps.)

(A suivre.)



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27 mars 2008 4 27 /03 /mars /2008 10:30

Le bleu : Savez-vous que les escargots sont hermaphrodites ?

L'infirmière : Hermaphrodites ? C'est-à-dire que tous les escargots sont à la fois mâle et femelle ? Oui, je savais. C'est pour ça que tous les escargots se prénomment Claude, Camille ou Dominique !... Ils ont dû en baver au départ, mais ils ont bavé esprès.

(Ils rient.)

Le bleu : Pincemi et Pincemoi sont dans une barque. Pincemi se noie. Qui reste-t-il dans la barque ?

(Ils rient.
Un temps.)

L'infirmière : Quelque chose m'échappe. J'en reviens à vous. Sans transition. Vos petites histoires de coeur, là, elles sont très belles, mais elles n'expliquent pas votre état. Tout le monde a été ou sera un peu timide. C'est de la pudeur... De la retenue... De la réserve... Ca mérite peut-être un reportage-télé, mais en deuxième partie de soirée...

Le bleu : Attendez la suite. Ce ne sont que les apéritifs.

L'infirmière : Je n'arrive pas à comprendre. Vous êtes grand. Vous avez de beaux yeux. Vous avez une belle voix.

Le bleu : Et une belle névrose ! De gros plein de soupe, je fus promu grand escogriffe. Grand branle-bas de combat chez les gènes et les glandes, gêneuses et glandeuses. Le système sympathique ne l'a pas été avec moi.

L'infirmière : Bon, vous avez une santé précaire, c'est entendu. Et alors, Ca n'empêche pas la tendresse.

Le bleu : J'ai peur des femmes.

L'infirmière : Ah ! Voilà ! Le mot est lâché. Il est facile.

Le bleu : Je ne supporte pas ma tête. Comment voulez-vous que je supporte celle des autres ? Cependant, je suis ému par la beauté des visages de femmes. Frais minois, migonnes frimousses, jolies gueules d'amour. Les critères, les canons... Vous savez bien... Elles sont entrées dans le trombinoscope personnel de mon musée imaginaire. Inaccessibles. Les lèvres que je n'approchais pas, les mains que je n'effleurais pas, les cheveux que je ne caressais pas ont pris tellement de distance que j'ai, à plusieurs reprises, failli tomber par manque d'équilibre. (Un temps.) Mais qu'est-ce qu'ils font ? Ils tournent un reportage sur la ponctualité ? Vous ne voulez pas avoir la gentillesse d'aller voir s'ils ne sont pas sur le parc à autos ? Pendant ce temps, j'irai voir s'il y aura du pilchard au menu ?

L'infirmière : C'est bien pour vous faire plaisir.

(Elle sort.
Le bleu sort aussi, après avoir salué la caméra et dit : "Coupez !"

Un temps.

Il serait original de laisser le plateau vide un temps suffisamment long pour que le public se sente un peu "dérouté".
Il serait encore plus original, dans une mise en scène moins économique, qu'une caméra, installée au fond du théâtre, filme le public de dos, et en projette les images sur l'écran.)

(A suivre.)


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26 mars 2008 3 26 /03 /mars /2008 13:39

Le bleu : Il était dit que l'amour me serait réfractaire. Me l'eût-on fait comprendre autrement, je l'eusse mieux accepté. Il est vrai que parfois, la vie capture toutes les facultés, y compris celle d'aimer, donc d'être aimé.

(Un temps.)

L'infirmière : Et la seconde ?

Le bleu : La seconde ? Il y a eu plusieurs secondes. (Il s'approche de la caméra.) Dans la vie, c'est ça : une vraie première, et toutes les autres sont des secondes... S'il fallait en plus s'amuser à compter... C'était dans un petit parc animalier, dans un sous-bois près de chez moi. Un petit coin douillet de la forêt royale, devenu royaume des sabotés et des ongulés. Où sur les laies trottent les laies et sur les sentes les sangliers. C'était sylvestre à souhait. Je m'occupais un peu des animaux. J'ai toujours beaucoup aimé les bêtes. J'ai été élevé avec elles et presque comme elles. Dans cette petite clairière donc, une petite ménagerie s'était installée et les enfants venaient souvent voir les lions. D'Abyssinie, de l'Atlas. Je connaissais bien la dame qui s'en occupait et j'allais souvent l'aider. Un jour, une colonie de vacances est venue en visite. Elle a demandé si elle pouvait camper là, pour la nuit. La dame a dit oui. Et moi, je n'avais d'yeux que pour une monitrice qui m'avait tapé dans l'un. A quoi c'est dû, tout ça, hein ? Personne ne sait. Elle me plaisait jusqu'à la sueur de ses pieds... Et Dieu sait qu'il faisait chaud, cette année-là... Sous les frondaisons des grands chênes, la colonie a déroulé ses toiles et a planté ses tentes. Ceux qui avaient des noms à coucher dehors ont dormi à la belle étoile. Et moi, je m'en suis retourner chez moi suer dans mon lit-cage et penser à elle. Le lendemain, je suis revenu, tout blanc, voir si les lions avaient bien dormi. Les petits étaient contents et les monitrices aussi. J'avais rêvé d'elle et de son grain de peau à veiller. Qu'il avait dû faire bon dormir sous le dais de lumière bleutée, sous le ciel de branches frémissantes et parfumées. C'est ça, oui, c'est parfumé, une nuit d'été, dehors. Des dramaturges l'ont déjà écrit, mais j'ai plaisir à le redire, ça fait tout de même quelque chose. La colonie est repartie avec ma monitrice préférée. Je suis allé voir leur petit nid déserté. Des fougères jonchaient le sol, en matelas. Elles avaient connu son dos. J'en ai ramassé une, l'ai emportée. Je l'ai glissée entre deux pages de mon dictionnaire. Quand je le consulte encore aujourd'hui, et que mes doigts effleurent cette fougère séchée, je ne peux m'empêcher de penser à cet amour de Platon qui m'avait fait transpirer jusqu'aux pores les plus secrètes de ma peau. J'ai mon herbier... Il était dit que l'amour me serair réfractaire. Me l'eût-on fait comprendre autrement, je l'eusse mieux accepté. Il est vrai que parfois, la vie capture...

L'infirmière : Bon, ça va. Si j'anticipe, je peux avancer qu'il y a eu beaucoup d'herbe par la suite ? Elle a proliféré ?

Le bleu : Vous anticipez bien. Il m'est de moins en moins aisé de consulter le dictionnaire sans être parasité. J'ai tellement de mal à le refermer que je ne l'ouvre plus. Difficile de se cultiver dans ces conditions. Ca n'a pas de sens...

(Un temps.)

L'infirmière : Vous auriez pu devenir expert en botanique. Et si nous parlions d'autre chose ?

(A suivre.)




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25 mars 2008 2 25 /03 /mars /2008 13:40

(L'infirmière boit longuement.
Le bleu la regarde boire, avec intérêt.)

Le bleu : Puisque nous sommes au théâtre, il y en a (Il regarde le public.) qui ne vont pas se priver de dire : "Cette scène a été rajoutée pour que la comédienne, qui a du texte et qui sèche vite, puisse se rafraîchir la glotte au vu et au su de tout le monde. Ce sont les coulisses à vue. C'est bien amené...

L'infirmière : (Elle rit.) Les gens ne sont pas aussi mesquins que ça. Je crois qu'ils se concentrent plutôt sur votre intrigue. Vos bleus, vos femmes secrètes, vos bateaux en cale sèche... C'est déjà assez compliqué comme ça... (Elle lui tend le verre vide.) Merci.

(Le bleu se saisit du verre, l'égoutte abusivement, cherche du regard un endroit pour le poser ; ne trouvant rien, il le garde à la main.)

Du haut-parleur, en voix off : Votre attention, s'il vous plaît. Le Personnage Tout Bleu est demandé au téléphone. Le Personnage Tout Bleu.

(Le bleu ne bronche pas.)

L'infirmière : Le personnage tout bleu, c'est vous. Vous n'y allez pas ?

Le bleu : Non, je sais ce que je vais entendre. Des reproches. Venus de gens qui sont deux pour me rappeler que je suis seul. Surnuméraire.

L'infirmière : Vous avez de la famille ?

Le bleu : On peut encore appeler ça comme ça. Scénario classique : un père, une mère, des infos-frères, des belles-soeurs qui ne le sont pas. Et une batterie de cousines et de cousins rejetant en bloc ce qu'elle ne comprend pas.

L'infirmière : Je vous trouve un peu dur.

Le bleu : Et autour de la famille, les voisins, les connaissances, l'entourage... (Contrefaisant sa voix et parodiant un dialogue :)
"- Et votre fils, il fréquente ?
- Il a grossi. Il a maigri.
- Il est toujours à votre charge ?
- Mais il boit, non ?
- Oui, ça lui arrive de boire de la grenadine..." (Il regarde le verre.)
Résultat des courses : quand je viens me réfugier ici, à la question : "Personne à prévenir", je réponds : "Personne".

Voix off du haut-parleur : Votre attention, s'il vous plaît, le Bleu est demandé au téléphone. Le Bleu.

(A suivre.)







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24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 12:50
L'infirmière : Ah, c'est vous ? Vous avez fait bonne pêche ?

Le pêcheur de pilchards :
J'ai pêché un bon ide.

L'infirmière :
Un ide, c'est quoi, ça, un ide.

Le pêcheur de pilchards : Un ide. Un poisson rouge.

L'infirmière : Vous ne pouvez pas appeler un poisson un poisson ?

Le pêcheur de pilchards : Vous ne faites jamais de mots croisés ?

L'infirmière :
Vous avez laissé vos lignes en suspens ?

Le pêcheur de pilchards :
Il n'y a pas de place pour deux. Votre ami Diogène est venu chercher de l'eau. Il m'a dit que c'était pour vous. Il m'a dit aussi que ça risquait de prendre un peu de temps. Il attend que la surface de l'eau soit plane pour écoper. Il m'a dit aussi qu'il allait s'enquérir du moral de l'équipage du petit bateau. Vous savez, le petit bateau dont il a parlé. "Le Taciturne Mélancolique", un beau bâtiment, du reste. Il est allé à bord demander un verre. Quand je l'ai quitté, il s'assurait encore de sa parfaite propreté. (Un temps.) Je ne voudrais pas être indiscret, mais dites-moi, qu'est-ce que vous faites ensemble ici en attendant la télé ? C'est par sympathie agissante ou par charme opérant ?

L'infirmière : Nous nous parlons. Et ce qu'il dit est touchant.

Le pêcheur de pilchards : Il est un peu givré, non ?

L'infirmière : Gercé. Seulement au niveau des lèvres. Mais il est d'un commerce agréable. Il ne m'a pas encore montré ses attributs. Il m'en a parlé, mais c'est tout.

Le pêcheur de pilchards :
Et la télé, alors ?

L'infirmière : Je crois qu'il faudra se contenter de la radio. (Un temps.) Ainsi donc, vous pêchez le dimanche ?

Le pêcheur de pilchards :
Je pêche le dimanche et je mets en boîte en semaine.

(Le bleu revient, porteur d'un verre d'eau plein.)

Le bleu : Monsieur le pêcheur de pilchards, je vous demande encore de m'excuser pour vous avoir interrompu dans votre pêche au gros. Le bouchon n'a pas frémi. Vous pouvez retourner aux berges de vos ondes durant que nous attendrons les nôtres.

(Le pêcheur de pilchards s'en va.)

Le bleu : (Offrant le verre.) Voici pour vous. Ca a pris un peu de temps. Je tenais à ce que les lèvres du verre soient symétriquement propres. Et proportionnelles aux vôtres.

L'infirmière : Un verre, c'est vite propre, vous savez. Je vois, vous êtes un peu maniaque ?

Le bleu :
Je n'aime pas beaucoup ce mot. Il rime trop avec patraque et détraque. Disons plutôt que je suis obsessionnel. Ca rime avec arc-en-ciel.

(A suivre.)



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23 mars 2008 7 23 /03 /mars /2008 13:18
Le bleu : (Il s'approche de la vitre.) Il pêche toujours par excès ou par défaut, l'autre ? Je me demande quel leurre il utilise. Ce matin-là, je venais d'être visité par un aéropage de messieurs-dames très distingués, emblousés jusqu'au col ; ils s'étaient disposés en corolle autour de ma couche, et je ne ne sais si je fus la guêpe qui allait les piquer ou l'abeille qu'on allait sur une planche piquer. Vous avez dû connaître ça, non, d'un côté ou d'un autre ? En fin de compte, c'est eux les premiers qui ont sorti leur dard. Pendant que le curare me maintenait dans les bras de Morphée, une fine équipe jouait à touche-zizi. Les officiants partis, je retournai à cet état d'engourdissement béat que connaissent les alités après un somme provoqué au grand jour quand je sentis une présence près de moi. Etait-ce une bonne virgule à un mauvais somme ? J'ouvrai les paupières ; à mes yeux s'offrait le plus magnifique des spectacles. Une infirmière était là, qui se penchait doucement sur ma détresse. Et alors là, madame, je fus rempli soudain d'une telle... d'une dune... telle que... Les mots vont me trahir pour vous traduire ce que j'ai ressenti. Qu'elle était belle, cette infirmière, madame ! Un visage harmonieux, éclairé de grands yeux de braise, encadrés d'une brune chevelure ébène. Je découvrai une géographie de vallons doux, de monts et de dunes, de clairs ruisseaux approchés et de lacs moirés, un paysage tendre et joli à regarder.
Vous dire le charme et la douceur exquise de son sourire, c'est vous dire des lèvres qui brûlent à aimer d'urgence.
Vous dire le front deviné sous les mèches, c'est vous dire toute l'étendue de l'éteule sous les sainfoins en meules.
Vous dire ses yeux, c'est écouter un poème d'Aragon.
Vous dire les ailes de son nez, c'est voir les moulins de papier des fêtes foraines.
Vous dire les commissures de ses lèvres, c'est décacheter les plis d'une lettre d'amour.
Vous dire ses joues, c'est évoquer l'acajou des crédences de style.
Vous dire... J'aurais tout tant dit et tant tout donné. Et je n'ai rien donné et rien dit. Piqué. Epinglé. Comme l'abeille. J'ai fait celui qui n'a rien senti. Elle a pris ma main -le lieu pouvait le permettre, madame- et m'a regardé avec tant de tendresse... C'était son apostolat d'infirmière : si bobo, alors câlin mimi. Mais pas plus. Instant si pur. Ô que ce fut beau ! Ô que ce fut bon ! Ô que ce fut doux ! Ce visage, madame, jamais, jamais je ne pourrais l'oublier. Je me souviens encore de son nom et de son prénom qui étaient écrits sur son corsage. J'avais quinze ans ; elle devait en avoir une fois autant. Elle m'a marqué pour la vie entière. Et son ombre éclaire le blason de roi de ma joie altière. Elle fut la première, la page de garde d'un barde austère. Elle a imprimé tout au fond de moi ces images... "critérisées"... ces canons de beauté qu'on recherche toujours, par la suite, à retrouver... Sont restés toujours ou trop muets ou trop tonitruants, ces canons... Dans la famille "peut mieux faire", je demande la main de la fille. Voilà pourquoi, madame, je suis devenu un amoureux silencieux. Voilà pourquoi, madame, on ne fait pas toujours ce que l'on veut. Vous n'avez pas soif ?

L'infirmière :
(Emue.) Si, un peu maintenant. Je ne sais ce qui assèche mes lèvres. Je boirais bien un verre.

Le bleu :
Je vais vous chercher à boire. Le contenu d'un verre. Là, à la fontaine. L'eau y est fraîche et potable. Je reviens de suite.

(Il s'en va.

Un temps.

Retour sur le plateau du pêcheur de pilchards.)

(A suivre.)

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22 mars 2008 6 22 /03 /mars /2008 20:40
Didier Carette revient dans la Cerisaie au Sorano

TERRE A TERRE

"Je  m'assois encore une petite minute. C'est comme si je n'avais jamais vu les murs de cette maison, les plafonds, et je les regarde avec avidité, avec un amour si tendre..."
Lioubov Andréevna '("La Cerisaie" ,Tchekhov)

Le misanthrope que je suis en train de devenir ne sort pratiquement plus au théâtre ; tout comme Brel, "je ne rentre plus nulle part, je m'habille de [mes] rêves." Ce qui est un paradoxe si l'on veut bien considérer que j'ai beaucoup écrit dans cette matière.

Cependant, si vous devez vous rendre en quelque endroit dans cette ville désormais toute rose, c'est bien sur un fauteuil du Théâtre Sorano où est donné "La Cerisaie" de mon camarade Tchekhov.
"La Cerisaie", en tous les cas pièce sur la rupture, offre plusieurs lectures.
Certains y verront la fin d'une époque dans feu "le blog de l'Est" ; d'autres le déchirement de devoir quitter un lieu aimé.
Didier Carette a réussi une adaptation subtile de ce texte.

"Qui terre a guerre a". De la terre répandue sur le plateau du Sorano, germent presque littéralement des situations et des personnages remarquables.
Un excellent travail.
Peut-être reviendrais-je au théâtre ?

JF

"La Cerisaie" d'Anton Tchekhov
Mise en scène Didier Carette
Théâtre Sorano, Toulouse
Jusqu'au 29 mars










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22 mars 2008 6 22 /03 /mars /2008 13:07
Le bleu : Alors voilà... (Il se place bien en face de la caméra.) Du plus loin que me revienne / L'ombre de mes amours anciennes / Du plus loin, du premier rendez-vous / Du temps des premières peines / Lors, j'avais quinze ans à peine / Coeur tout blanc et griffes aux genoux / Que ce fut, j'étais précoce / De tendres amours de gosses / Ou les morsures d'un amour fou / Du plus loin qu'il m'en souvienne / Ainsi depuis j'ai dit : "Je t'aime" / Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous.

L'infirmière :
Tout doux ! C'est déjà pris. Moi aussi, j'aime beaucoup Barbara. Vous faites un transfert ?

Le bleu : J'ai pensé qu'il serait plus facile de commencer avec des mots aboutis. Ce qu'elle a vécu, elle, je l'ai vécu, moi. Bon, je reconnais. Je recommence. La première, j'avais quinze ans. J'avais bien quinze ans moi aussi. Vous ne pouvez pas m'empêcher d'avoir eu quinze ans ? N'était le respect et l'admiration que je porte à Barbara, je dirais que son chiffre frise le plagiat.

L'infirmière : Elle a eu quinze ans avant vous.

Le bleu :
(Face à la caméra.) J'avais quinze ans, j'étais joufflu et ventru. J'étais un bon gros garçon de la campagne. Je vivais comme un sauvage près d'une grande forêt. On me nourrissait plus qu'on ne m'éduquait. On me donnait des tonnes de sucre, de confit et de jouets de bazar, et pas un gramme de tendresse. Vous comprenez le déséquilibre pondéral ? Mon coeur était déjà tout trop entouré de graisse. Je suis tombé malade et j'ai dû aller à l'hôpital. Les carabins s'interrogeaient sur moi. Qu'ont-ils voulu faire déjà, au juste, pour y voir plus clair ? Ah, oui ! Un bilan glandulaire, hormonal et tyrolien.

L'infirmière : Thyroïdien.

Le bleu : Ils suspectaient aussi un syndrome adiposo-génital, un syndrome de Marfan, de Dumas, de Dupont, de Durant, de Durand, de Duval et consorts... Bref, tout l'annuaire allait y passer... Et puis, il y avait aussi cette imperfection, cette anomalie au niveau de l'entrejambe ; vous savez... les choses de la vie... Comment disaient-ils déjà ? Adhérences préputiales. Phimosis à dégager. Etroitesse de l'anneau préputial... Je vous dis tout ça, hein, de vous à moi, entre nous soit dit en passant parce que vous êtes de la partie et que vous saurez l'interpréter.

L'infirmière :
Oui, j'interprète. Je ne sais pas vers quoi nous nous acheminons, mais j'interprète. Santé précaire, pas de bol au démarrage. C'est ennuyeux et contrariant pour boire la vie. Mais bon, on peut toujours se rattraper. Il existe des arsenaux pour aller mieux.

Le bleu : Vous ne sauriez pas si bien dire. Ainsi donc, j'étais dans l'un de ces arsenaux qui ne vous aurait pas déplu ; en ces endroits où l'on capture les symptômes. Des corridors agrémentés ça et là d'affiches très typées, et voulues espérantes, pleines de vie et de soleil ; des portes à qui mieux mieux ; des colonnes sèches, de larges escaliers, des plaques gravées, des indications sérigraphiées, des boutons volontiers rouges, des marques et des repères usinés en série, une artillerie se fourbissant sans cesse ; enfin, tout ce qui ne fait pas oublier qu'on est partout mais surtout pas chez soi, si tant est que l'on en ait un. J'étais dans une chambre où des tubes s'évanouissaient du plafond et des tuyaux s'enfuyaient dans le plancher, et dans un lit au ciel duquel je créais le mien, un lit bardé en avant de ma propre publicité, comme les autobus en ont sur leurs moustaches...
J'ai donné un peu de mon sang, de ma sueur et de ma peau. Prises, ponctions, prélèvements, biopsies de sont succédé. Tout ce que j'ai prêté qu'on ne m'a jamais rendu. Vous dire à quoi je pensais à l'époque ? Pourquoi me posez-vous cette question ? Est-ce qu'on sait à quoi on pense quand on ne sait pas ce que l'on est et ce qu'on va devenir ? Je n'ai pas gardé en mémoire ces sensations. En revanche, je me souviens très bien de cette infirmière. C'était un matin comme un autre matin. Comment vous le décrire mieux ?... Vous n'avez pas soif ?

L'infirmière :
Non, pas pour l'instant. Je bois vos paroles.

(A suivre.)

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21 mars 2008 5 21 /03 /mars /2008 13:52

Le bleu : Je le suis un peu. Nous commençons à avoir la même couleur de peau.

L'infirmière : Votre réflexion relance remarquablement le débat. Vous voyez bien que vous pouvez être comme les autres. Mieux que les autres. Alors pourquoi tout ça ?

Le bleu : J'entends déjà les commentaires. On dit de moi : "Vous avez vu la tête qu'il a, aujourd'hui ? Il faut faire attention ; on sait jamais, avec des gens comme ça. On ne connaît pas leurs réactions." Si c'est pas vrai, je vous permets de me donner une gifle.

(Il tend ostensiblement sa joue.
Rien ne se passe.)

Le bleu : C'est bien de se tromper. C'est signe de bonne santé. Ca fait du bien de ne pas recevoir de coups.

L'infirmière : J'ai décelé dans vos traits la saillie d'une grande âme. Allez, on se lance ?

Le bleu : Celles et ceux à qui j'ai dit ce que je vais vous dire se comptent sur les doigts des deux mains.

L'infirmière : Dites-moi tout dès maintenant.

Le bleu : Pour eux, (Il désigne le public.) voulez-vous que nous nous situions dans le temps, dans l'espace et dans l'action ? Ca les aiderait peut-être ?

L'infirmière : Nous sommes dimanche soir.

Le bleu : C'est dur, le dimanche soir. Je pense à tous ces petits nouveaux qui vont commencer quelque chose demain matin. Si la nuit n'est pas bonne, ils vont se traîner et ne seront pas bons non plus. Et ça se verra.  Si la nuit est blanche, leur voix le sera aussi et ça s'entendra. S'ils ont de l'eczéma nerveux sur les mains et les joues, ils ne pourront toucher personne ni embrasser les secrétaires. Excellent premier contact ! Ah, ça, oui, ça fera bonne impression ! Ils ont préparé des cartables neufs, des chemises propres, des intentions louables, mais ils ne savent pas si tout ça va tenir.

L'infirmière : Allez... Vous renâclez...

Le bleu : Alors voilà...

L'infirmière : A ce point ?

Le bleu : A ce point... La première... (Il s'approche de la vitre et désigne le pêcheur de pilchards.) Il a bien reconnu qu'il était pêcheur ? Vous croyez qu'il respecte les bateaux ?

L'infirmière : Je le surveillerai du coin de l'oeil.

(A suivre.)


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