13 février 2008 3 13 /02 /février /2008 16:34

(La chroniqueuse tend le feuillet à la jeune femme.
Cette dernière s'en saisit, donne son livre en échange, et lit :)

La jeune femme : "A vous les miens,
mes gentils assassins,
Qui ne m'avez pas désiré ;
Qui avez répondu à mes questions par des questions ;
Qui m'avez fait évoluer dans un univers étroit, figé, englué.
A vous qui, à trop vouloir m'élever comme un mouton de Panurge m'avez transformé en chien sauvage, battu, apeuré et traqué.
A vous qui, sectaires et intolérants, sans le savoir, sans le vouloir, m'avez etouffé.
Qui avez permis aux dragons et aux autres de me faire subir des humiliations, des vexations, des avanies ;
Qui m'avez promu chevalier de l'hypocondre et de l'atrabile ;
A vous je dis : "J'en ai marre de vivre pour souffrir et je veux mourir.
Tellement naufragés que la mort paraît blanche."

(Elle rend le feuillet à la chroniqueuse, reprend son livre et y plonge de nouveau ses yeux.)

La chroniqueuse : "Tellement naufragés que la mort paraît blanche."

Le peseur d'eau : C'est une très belle phrase. C'est la seule qui ne soit pas de moi. Elle est de Jacques Brel. Elle est tellement belle que je l'ai faite mienne.

(A suivre.)

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12 février 2008 2 12 /02 /février /2008 16:49

Le peseur d'eau : Nous étions autour d'une flaque dans laquelle il se célébrait une noce de canards. Il y avait de joyeux tétards en ribote. Et de laborieux dauphins remettant de l'huile de coude dans les rouages d'une robote assujettie à ne plus rouler des mécaniques. Et un loup vu par une loupe. Et un dragon tenu par sa dragonne qui n'étaient pas à la fête du tout. Et une mouette rieuse sur un saule pleureur. Et des grenouilles, dans cette grenouillère, montrant leurs cuisses à en faire rougir un escadron de joyeux carabins. Et débordé, un agent limitateur de participes présents, passés, pressants et pressés. Et une abeille piquant la haute tige d'une botte de cuir déjà piqué. Et des bourdons, ne sachant même pas ce qu'ils devaient sonner. Qu'en pensez-vous ?

La jeune femme (Même jeu, lisant.) : Oh, moi, vous savez, ce que j'en pense... je n'ai pas demandé à être là... Bof... Ca va pas chercher très loin, tout ça... La vie est ainsi faite : aujourd'hui jujube, et demain cacahuète.

La chroniqueuse : Nous étions autour d'une flaque avec, c'est vrai, des canards et tout un échantillon d'animaux imaginaires plus ou moins farfelus - comprenez : les autres -. Dans cette flaque, se trouvait une bouteille contenant un message de détresse en partie détérioré par les flots. On ne pouvait plus y lire que : "Tellement naufragés que..." Nous avons échafaudé plus de vingt scénarios sur le naufrage ; nous nous sommes interrogés sur l'origine du message. Nous avons retrouvé le stylo qui l'avait rédigé. Nous l'avons essayé dans le creux de ma main, pour ne rien vous cacher. Des gens sont venus nous visiter, sans à priori bien comprendre ce que nous faisions et ne disions pas. Il s'en sont allés. Dubitatifs. Puis les canards et les autres aussi ont fait de même. Foutu le camp. Jusqu'ici.
Et c'est ici que j'ai fini de comprendre -grâce à ce pli que j'ai dans la main- ce que je savais avoir dès le début compris. C'est monsieur qui a écrit le message. En voici le brouillon. 
Madame, voulez-vous avoir l'amabilité de lire ce que monsieur a écrit ?

(A suivre.)

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11 février 2008 1 11 /02 /février /2008 10:01

(La chroniqueuse ramasse le bout de papier plié en quatre, le déplie et le lit ;
le peseur d'eau se déplace jusqu'à l'autre bout de la scène, le dos tourné, les bras ballants.
Lecture.
Silence lourd.
On entend en voix off une voix de femme déclamant des vers ; en l'occurence ceux d'un poème : "Les canards", de Clovis Hugues.

La voix devient visage : une jeune femme, belle, fraîche, brune et musquée s'approche en déambulant le long du ru, les yeux rivés sur un livre.
Elle est vêtue de blanc : chemisier bouffant, jupette courte et est chaussée de bottes noires qui dépassent le genou.
Elle poursuit le poème.)

Le peseur d'eau (A la jeune femme) : Vous avez vu mes canards ?

La jeune femme (répond sans relever les yeux, un peu comme si son texte était écrit dans son livre.) : Oui.

Le peseur d'eau : La fête battait-elle toujours son plein ?

La jeune femme (même jeu, lisant.) : Non.

Le peseur d'eau : Alors, sans aucun doute, plus joyeux les tétards. Il n'y avait pas des dauphins ?

La jeune femme (même jeu, lisant.) : Non.

Le peseur d'eau : Des grenouilles ?

La jeune femme (même jeu, lisant.) : Non.

Le peseur d'eau : Un loup vu par une loupe ?

La jeune femme (même jeu, lisant.) : Non.

Le peseur d'eau : Un dragon tenu par sa dragonne ?

La jeune femme (même jeu, lisant.) : Non.

Le peseur d'eau : Même pas un cadavre de bonne bouteille ?

La jeune femme (même jeu, lisant.) : Non.

La chroniqueuse : Il faut peut-être vous dire, madame, pour rendre compréhensible ce qui ne l'est pas, que si monsieur vous impose cet interrogatoire aussi serré, c'est parce qu'il souffre, d'une souffrance intense et silencieuse. Et depuis longtemps. Il voulait avoir l'élégance de ne pas le signaler mais il est tombé dans l'excès contraire. Monsieur est peseur d'eau. C'est un prétexte. Et oui, il y a de "seaux" métiers. Il m'a prise à témoin et m'a alertée sur trois points qui le préoccupent : la Terre va manquer d'eau (sous-entendu : "J'ai peur d'une catastrophe" Laquelle ? Je ne sais pas.") Bon, c'est recevable. "Personne ne me comprend.", c'est recevable aussi. Nous étions autour d'une flaque...

(A suivre.)



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9 février 2008 6 09 /02 /février /2008 13:43
La  chroniqueuse : Vous n'allez pas me refaire le coup de la noce à laquelle nous ne sommes pas, hein ? Nous n'avons pas gardé les canards ensemble.

Le peseur d'eau :
Et justement ! Nous aurions dû. Vous, vous écriviez noir sur blanc ; moi, je cherchais à percer un mystère là où je vous ai fait croire que c'était un point de chute. Et pendant ce temps-là, les canards sont partis. Pas même une nef en vue. Les nefs ont mis les voiles. Ce ru est malade des nefs. Il ne reste qu'une imparfaite certitude.

La chroniqueuse : Ôtez-moi d'un doute : cette imparfaite certitude, hein, de vous à moi, entre nous soit dit en passant, c'est une incertitude ?

Le peseur d'eau :
Pardonnez-moi d'être agaçant : mon incapacité à dire, mon impuissance à faire me dictent de me taire.
(Ménager un silence.)
Il nous faut pourtant vérifier quel jour nous sommes. Je dois avoir sur moi un calendrier.
(Le peseur d'eau extirpe d'une de ses poches intérieures un paquet hétéroclite, une liasse de papiers de tous formats, de toutes couleurs, impressionnés de noticules, de texticules et de graphisme divers.
Un papier s'échappe du lot et choit à terre.
Tentant de faire diversion :)
N'y-a-t-il pas là qui s'avance sur le ru un bateau en papier avec une cargaison de trombones lie-de-vin ?

La chroniqueuse :
Non.
(Elle se penche pour ramasser le papier ; le peseur d'eau la retient par la manche.)

Le peseur d'eau : Eh ! Savez-vous quel saint nous sommes aujourd'hui ? (Il consulte un petit calendrier.) Sainte Reproduction Interdite ! C'est écrit là : reproduction interdite. Ah, mais non, suis-je bête ? C'est une mise en garde de l'imprimeur qui ne veut pas qu'on suive à la lettre le calendrier. On ne peut pas suivre le calendrier, personne ne me comprend. Je souffre. Je souffre d'une souffrance intense et silencieuse. Depuis longtemps. Je voulais avoir l'élégance de ne pas le signaler ; je suis tombé dans l'excès contraire.
(La chroniqueuse se penche pour ramasser le papier ; le peseur d'eau la retient par la manche.)
Je souffre. Je souffre d'une souffrance intense et silencieuse. Depuis longtemps. Je voulais avoir l'élégance de ne pas le signaler : je suis tombé dans l'excès contraire.
(La chroniqueuse regarde avec intérêt le peseur d'eau.)
J'aurais bien voulu vous y voir à ma place.

La chroniqueuse : Je comprends votre retenue. Et je comprends que vous ayez pu choisir des moyens détournés pour la maintenir. Je comprends aussi que vous n'y soyez pas parvenu. Laissez-moi regarder ce qui est écrit sur votre bout de papier.

(A suivre.)

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8 février 2008 5 08 /02 /février /2008 13:41

La chroniqueuse : Oui, c'est moi qui ai écrit ça. Avec ça.

Le peseur d'eau : Mais c'est formidable ! Alors, ça marche ! Le stylo, vous voyez bien qu'il marche.

La chroniqueuse (éberluée) : Tiens ! Ah, ça ! Ca !... Dois-je vous dire que je m'en étais pas rendue compte ?

Le peseur d'eau : Ah, ça, si vous êtes sincère, vous pouvez le dire.

La chroniqueuse : Je ne m'en étais pas rendue compte.

Le peseur d'eau : Compte-tenu du fait que vous ne vous en êtes pas rendue compte, pouvez-vous maintenant me confirmer de quelle couleur écrit ce stylo ?

La chroniqueuse : Ce stylo écrit noir.

Le peseur d'eau : Et de quelle couleur était écrit le message de détresse ?

La chroniqueuse : Noir. Nous avançons à grands pas.

Le peseur d'eau : J'allais vous devancer. Vous avez enfilé avant moi les bottes de sept lieues que ne retrouvera jamais le fabricant de bottes qui dépassent le genou puisque nous ne l'avons pas nous-mêmes retrouvés et que nous en avons retrouvé une paire avant lui. Bon, alors ce stylo écrit noir, aussi vrai que ce cognassier est seul dans ce coin.

La chroniqueuse : Vous étiez seul près de ce cognassier ?

Le peseur d'eau : Hélas, oui.

La chroniqueuse : Pourquoi hélas ?

Le peseur d'eau : Tous les gens seuls sont des gens suspects.

La chroniqueuse : Et qu'y faisiez-vous, tout seul, près de ce cognassier ?

Le peseur d'eau : ...

(La chroniqueuse invite le peseur d'eau à la suivre près du cognassier.
On les voit tous deux de dos.
Elle désigne le sol.)

La chroniqueuse : Qu'est-ce que c'est, ça ?

Le peseur d'eau : C'est un point de chute. Qu'est-ce que vous voulez prouver ? Vous faites diversion car vous êtes vexée d'avoir si bien écrit sans savoir avec quoi vous écriviez, et vous voulez me faire porter la casquette. Et moi, je suis amené à vous dire que vous vous dérobez pour n'avoir pas à comprendre. Vite ! Venez par là... (Il la ramène près de la berge du ru.) Vous voyez ce ru ?

La chroniqueuse : Je le vois.

Le peseur d'eau : Et vous le voyez comme moi ?

(A suivre.)

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7 février 2008 4 07 /02 /février /2008 13:31

La chroniqueuse : Ecoutez plutôt : (Elle lit ce qu'elle vient d'écrire sur le magazine.) Il était environ une heure de l'après-midi, hier, mardi de Pâques -ou peut-être de Noêl-. Un individu, de type européen, peseur d'eau de son état, a fait une étrange découverte dans une flaque située de telle manière qu'habituellement personne n'y prête grande attention. Cette flaque avait été choisie par un couple de canards de barbarie, désireux d'y célébrer leurs noces. Alors qu'il pratiquait des dosages de liquide, l'homme aperçut, surnageant sur les flots, une bouteille contenant un message de détresse ainsi libellé : "Tellement naufragés que...", la suite étant illisible. Aussitôt dépêchée sur les lieux, l'une de nos équipes a recueilli le témoignage du peseur d'eau. En l'espèce, il ressort que ce dernier, enchanté que des journalistes fussent là, en profita pour déclarer qu'il n'était compris de personne et que cette péripétie, accident de la routine, n'allait rien arranger. En outre, il précisa que la Terre allait manquer d'eau en outre.
Une enquête officieuse fut aussitôt ouverte. On eût tôt fait de retrouver le stylographe ayant servi, selon toute vraisemblance, à rédiger le message. Les démarches effectuées en ce sens pour confirmation se sont soldées par des échecs. Faute de place, et vu l'abondance des matières, nous ne pouvons détailler les rebondissements et les ricochets de l'affaire qui en jalonnèrent le cours. C'est alors que survint un second drame dans le drame : les canards et les invités de leurs noces, instruits de la présence d'un petit cours d'eau tout proche, voulurent y terminer leurs épousailles. Malgré qu'on leur eût dit qu'ils ne devaient quitter la place, considéres à juste titre comme des témoins oculaires importants, les palmipèdes s'insurgèrent et le conflit qui s'ensuivit, d'où ils sortirent vainqueur, leur permit de s'aller festoyer et poursuivre ribote dans le petit ruisseau convoité.
A l'heure où nous mettons sous presse, bien des questions restent posées. Il va de soit que cette énigme fera l'objet de nos prochaines chroniques.

Le peseur d'eau : Mais c'est formidable !

La chroniqueuse : Vous trouvez ?

Le peseur d'eau : Mais c'est formidable !

La chroniqueuse : Oh !

Le peseur d'eau : Mais c'est formidable !

La chroniqueuse : Oh !

Le peseur d'eau : Mais c'est formidable ! c'est vous qui avez écrit ça ? Avec ça ?

 

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6 février 2008 3 06 /02 /février /2008 10:16

DEUXIEME ACTE

Un pré pentu et herbu.
En contrebas, un ru dessine un coude au milieu de cognassiers.
Deux gués en assurent le passage à pieds presque secs.
La chroniqueuse et le peseur d'eau sont assis, chacun sur une vieille pierre. 
A même le sol traîne un exemplaire d'un magazine illustré, chiffonné et corné.

La chroniqueuse : Le conflit de canards a été dur. Ils ont absolument tenu à venir terminer leurs noces ici, dans ce ru dont vous leur avez parlé pour mieux expédier les affaires courantes. Nous n'avons pas pu les empêcher. Nous n'avons pas retrouvé le fabricant de bottes qui dépassent le genou. Nous ne savons toujours pas qui a écrit le message de détresse. Il a un peu plu. Nous n'allons pas manquer d'eau. Votre style à vous faire mal comprendre a beaucoup plu. Nous sommes le mercredi de Pâques.
(Aperçevant le magazine.)
Qu'est-ce que c'est, ça ?
(Elle se saisit du magazine qui n'en a plus la forme ; des pages sont arrachées, d'autres pendouillent.)
C'est un exemplaire du "Factotum du Caparnaüm", un magazine à qui je ne prêterai plus ma plume. Il est revenu à son état primaire : un torchon, une serpillère. Quelqu'un a dû le jeter là, craignant d'être jugé à ses lectures. Jugez plutôt : (Elle lit.) "Le plus grand acteur du monde a été contraint d'annuler un jour de tournage. Il était affublé d'un bouton sur le nez. Perte sèche : une somme suit." Sa photo aussi est publiée. Il a vieilli. Je ne sais pas si c'est son front qui est réellement aussi ridé ou si c'est le papier qui est fripé. 
(Après un temps :) Où avez-vous mis la plume qu'il vous reste après en avoir beaucoup laissé là-bas ? Il y a longtemps que vous ne m'avez pas écrit. Je me charge d'alimenter la chronique, et je connais mon métier. Je prends les choses en main : passez-moi les choses.
(Le peseur d'eau extirpe d'une de ses poches intérieures le stylo qu'il tend à la chroniqueuse.
Elle feuillette le magazine.)
Que d'espace perdu ! Tenez, ici, quelqu'un s'est même payé le luxe d'acheter une page blanche pour faire savoir qu'il n'a rien à dire.
(Tout-à-trac, au peseur d'eau :)
Vous ne voulez pas aller voir là-bas si j'y suis ?
(Le peseur d'eau s'éloigne mais reste dans le champ. 
On le voit de dos.
Il se met dans la position pour uriner et la chroniqueuse dans celle pour écrire.
Un long moment s'écoule durant lequel les positions adoptées seront maintenues, un peu caricaturalement.
Le peseur d'eau laissera supposer qu'il urine toujours...
Une musique se laisse entendre durant cet épisode : le concerto n° 21 de Mozart.
A la coda, le peseur d'eau revient près de la chronqueuse.)

Le peseur d'eau : Vous n'y êtes pas.

La chroniqueuse : Pardon ?

Le peseur d'eau : Vous n'y êtes pas. Je reviens de là-bas ; vous n'y êtes pas...

(La chroniqueuse hausse les épaules.)

(A suivre.)




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5 février 2008 2 05 /02 /février /2008 13:04

Le fabricant de bottes qui dépassent le genou : Je m'en fous et je m'en contrefous, moi, de vos charades à la va-comme-je-te-pousse. Et puisque vous ne voulez pas me dire comment vous avez su qui je suis, et bien, moi, je ne vous dirais pas qui vous êtes. Et je vous laisse tomber à l'eau, dans cette flaque qui, soit dit en passant, sent fort mauvais. Oui, elle pue, cette flaque. Vous aurez beau l'enjoliver de toutes les joliesses de notre langage, vous ne l'empêcherez pas de puer, monsieur. Elle pue, cette flaque. C'est une honte de laisser puer une flaque un jour de Pâques. 

(Il s'en va sur cette dernière réplique, courroucé, après avoir vigoureusement serré la main de la chroniqueuse et du peseur d'eau.)

Le peseur d'eau : Je m'apprêtais à attendre le "moment où je m'y attends le moins". Le voici et je ne m'y attendais pas. Vous non plus. Il nous l'a bien fait sentir, ce type. Ce type est arrivé sur ces entrefaites de Pâques et de Noël où l'on prend encore le temps de s'écrire pour nous empêcher de le faire. Alors ?
(La chroniqueuse tend sa main, paume ouverte ;
le peseur d'eau fourrage dans ses poches, à la recherche du stylo.
Abandonnant ses recherches :)
Je pense à une chose : quand vous avez serré la main du marchand de parapluies, tout-à-l'heure, comment vous l'a-t-il serrée ? Fortement ? Très fortement ? Ne sais pas ? Sans opinion ?

La chroniqueuse : Très fortement. A m'en briser les phalanges.

Le peseur d'eau : Alors, maintenant, je sais. Ca ne fait plus aucun doute. Lorsqu'il vous a serré la main, ce que j'y avais écrit, s'est, au cours de la pression exercée, imprimé sur la sienne.

La chroniqueuse : Après avoir serré la mienne, il a serré la vôtre. Assurez-vous donc qu'il ne vous a rien transmis. Moi, je n'ai rien.
(Le peseur d'eau examine ses mains, mais rien n'y apparaît.)

Le peseur d'eau : Moi non plus. Mais j'ai aussi serré la main du fabricant de bottes qui dépassent le genou. Il faut coûte que coûte le retrouver. Il ne doit pas être bien loin. Surveillez les canards. Il faut faire vitement.

(Le peseur d'eau s'approche de la balustrade et regarde au loin.)  

La chroniqueuse : Vous voyez quelqu'un ?

le peseur d'eau : Ce que je vois est beau.

La chroniqueuse : Alors, ça ne peut pas être quelqu'un.

Le peseur d'eau : Je vois un pré pentu et herbu. En contrebas, un ru dessine un coude au milieu de cognassiers. Deux gués en assurent le passage à pieds presque secs.
(La chronqueuse s'agite subitement. Elle tend ses deux bras, un peu comme pour former une barrière à on ne sait quoi. 
Le peseur d'eau se retourne et revient près d'elle.)
Que se passe-t-il ?

La choniqueuse : Les canards veulent s'enfuir. Aidez-moi. Ils ont commencé à s'ébrouer quand vous avez parlé du ru.

(Le peseur d'eau se place en face de la chroniqueuse ; tous deux se tiennent par les mains, cernant la flaque, et se mettant à tourner autour, les pieds écartés, semblant danser une danse ridicule.)

(A suivre.)




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4 février 2008 1 04 /02 /février /2008 13:07

L'homme : Je n'y avais d'abord prêté aucune attention, mais maintenant que vous me l'avez montrée du doigt, elle prend une toute autre coloration.

La chroniqueuse : Donc, vous la voyez comme il faut la voir : aux noces de vilains petits canards, ces joyeux tétards en ribote. Et ces laborieux dauphins remettant de l'huile de coude dans les rouages d'une robote assujettie à ne plus rouler des mécaniques. Et ce loup vu par une loupe. Et ce dragon, tenu par sa dragonne qui ne sont pas à la fête du tout. Tiens, ça, n'est nouveau : et cette mouette rieuse sur un saule pleureur. Et ces grenouilles, dans cette grenouillère, montrant leurs cuisses à en faire rougir un escadron de gourmets carabins. Et là, débordé, cet agent limitateur de participes présents, passés, pressants et pressés. Et cette abeille, piquant la haute tige d'une botte de cuir déjà piqué. Et ces bourdons, ne sonnant rien du tout parce que dans le doute entre Pâques, Noël, La Trinité et la Mi-Carême. Bien...

Le peseur d'eau : Bien. Oui, bien. Mais d'abord, qui êtes-vous, monsieur ?

L'homme : J'étais fabricant de bottes qui dépassent le genou et je vous donne un merle blanc si vous devinez où ça m'a conduit.

Le peseur d'eau : Ca vous a conduit autour de la Terre. Vous étiez fabricant de bottes qui dépassent le genou -et je ne vous arrive pas au talon. Vous en aviez fabriqué sept paires, de bottes qui dépassent le genou, et vous alliez fabriqer la huitième quand vous vous êtes aperçu qu'elles présentaient un défaut de fabrication : elles n'étaient pas à la bonne hauteur des circonstances. Vous vous êtes juré de retrouver les porteuses et les porteurs des bottes concernées qui devaient marcher en sept lieux différents du Monde. Oui, mais où ? Vous avez presque fait le tour de la Terre, puisqu'à ma connaissance vous n'êtes pas parti d'ici, et que moi, j'y suis né et y suis resté, et avant tout-à-l'heure, je ne vous avais jamais vu. Oui, mais la Terre est vaste. Vous saurez sans doute nous dire si vous n'avez pas retrouvé personne.

L'homme (Le fabricant de bottes qui dépassent le genou) : Ah, ben, merle alors !

Le peseur d'eau : Vous n'avez retrouvé personne. Vous auriez pourtant voulu leur dire comme personne à personne : "Ces bottes ne sont pas à la bonne hauteur des circonstances ; elles ne sont pas assez hautes."

Le fabricant de bottes qui dépassent le genou : Merle alors ! Il est donc écrit sur mon front que je suis à la recherche de mon passé ?

Le peseur d'eau : Aussi vrai que je voulais écrire sur la main de madame ce que nous allions pouvoir devenir. Laissez vos bottes au vestiaire et aidez-nous à finir cette phrase : "Tellement naufragés que..." Bien que, pour ce qui est de la recherche de paternité, vous n'ayez pas vraiment fait vos preuves, en ce qui vous concerne.

Le fabricant de bottes qui dépassent le genou : Comment avez-vous su ?

Le peseur d'eau : Ne cherchez pas.

(A suivre.)

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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 13:04
L'homme : Voyez le mufle qui se gratte le ventre en lieu et place de donner un baisemain à son accorte contemporaine qui le réclame. Et le mérite. Je suis aussi votre contemporain, madame. Et je ne suis pas un mufle, moi. Et je vous présente mes respectueux hommages, moi.
(Il veut lui donner un baisemain ;
pour ce faire, il se penche ;
la chroniqueuse se retourne, le bras toujours tendu ;
l'homme se replace devant elle ;
même jeu.)

Le peseur d'eau : Monsieur ?

L'homme :
...

Le peseur d'eau :
Monsieur ?

L'homme : ...

Le peseur d'eau : Monsieur, c'est moi. Et moi, c'est moi. Monsieur, je me vois contraint d'être au regret de vous dire que je suis aussi votre contemporain et que, sauf votre respect, vous pouvez vous fourrer le doigt dans l'oeil jusqu'au coude ; la main que vous voyez tendue ne l'est pas pour ce que vous imaginez.

La chroniqueuse :
C'est vrai. La méprise était possible. Ma main qu'en d'autres circonstances je vous aurais lancée à la figure, est le seul moyen que nous ayons trouvé pour élucider une affaire.

L'homme : Quelle affaire !?

Le peseur d'eau :
C'est une question ?

L'homme : Plaît-il ?

Le peseur d'eau : Vous dites : "Quelle affaire !?" ; je dis : "C'est une question ?"

L'homme :
Ah ! oui... Non, je dis : "Quelle affaire !" comme on dit : "Quelle histoire !"

Le peseur d'eau :
C'était la nôtre. Il y a encore cinq minutes, c'était la nôtre. Vous étiez moins qu'un intrus. Et maintenant que vous ne l'êtes plus, c'est aussi la vôtre.

L'homme :
De quoi s'agit-il ? En quoi ça consiste ?

La chroniqueuse :
Je résume : monsieur, peseur d'eau de son état, vient de constater trois choses. Il a du mal à parler quand on ne l'écoute pas. Il dit que l'eau va se faire rare. Et plus matériellement, il signale à qui veut la voir cette étrange bouteille porteuse d'un message si sibyllin que nous tentons d'en élucider le sens. Il est écrit : "Tellement naufragés que..." d'une bâtarde posée sur une feuille qui l'est tout autant.
Nous venions de renflouer ce stylo de cette flaque et nous nous apprêtions à le consulter, aux seules fins de connaître s'il avait pu écrire des SOS. Devant l'absence de supports sincères pour l'essayer, nous nous sommes rabattus sur la paume de ma main. Et c'est alors que vous êtes arrivé, et tout est devenu confus.

L'homme :
Je suis confus. Puis-je me rendre utile ?

La chroniqueuse :
Vous voyez cette flaque ?

(A suivre.)

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